Un tabou breton

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Nous avons déjà eu l’occasion d’écrire longuement sur la progression inquiétante de Marine Le Pen en Bretagne. Une des causes de cette progression étant l’abandon total de certains thèmes à l’extrême-droite. En effet, alors que les questions de l’islamisme et de l’immigration sont des thèmes récurrents dans le discours frontiste et la société hexagonale, ces problématiques aboutissent, dans les formations classées comme «progressistes», soit à un silence honteux, soit à des argumentations mettant avant tout l’accent sur le droit des étrangers et non sur des choix clairs en matière de politique d’immigration.

Malaise à gauche

Aujourd’hui, il convient de dire clairement les choses : la question de l’immigration est l’une des causes principales de la montée du Front National.

Le nier c’est s’enfoncer la tête dans le sable ou considérer qu’il y a 20 à 30% de nazis fanatiques au Lou-du-Lac (35), à Radenac (56) ou dans le quartier du Blosne à Rennes (35).

Le nier c’est surtout se retrouver hébété à chaque soir d’élection en se demandant «qui sont les salauds». La tradition veut que dans la foulée un comité Théodule de «vigilance citoyenne contre l’extrême-droite» soit créé qui passera son temps à organiser des réunions publiques pour convaincre des convaincus. Ceci dans la plus parfaite indifférence des «salauds» en question.

Car schématiquement le nœud du problème, dans l’imaginaire populaire, s’exprime ainsi : «Marine Le Pen est la seule à en parler clairement, la Droite la suit mollement et la Gauche est dans le déni.»

Pourtant, la vox populi est bien réductrice, «l’humain d’abord» le programme du Front de  Gauche contient, par exemple, un chapitre sur la question. Intitulé «L’immigration n’est pas un problème» celui-ci détaille les propositions du Front de Gauche sur la question :

«La haine des étrangers, la chasse aux immigrés défigurent notre République : il faut en finir ! Les flux migratoires se développent dans le monde, ils mêlent des motivations diverses. La France ne doit pas les craindre, elle ne doit pas mépriser l’immense apport humain et matériel qu’ils lui ont déjà procuré. Non, la présence des immigrés en France n’est pas un problème. L’immigration zéro est un mythe qui divise et affaiblit notre pays. Même s’ils seront peut-être moins importants que dans le passé, la France continuera à connaître comme tous les pays du monde des flux migratoires. Il faut donc mener des politiques refusant de ghettoïser la société, qui ne soient pas guidées par l’obsession du refoulement des étrangers.
Nous rétablirons la carte unique de 10 ans et le droit au regroupement familial, conditions d’une vie digne. Nous abrogerons les lois successives sur l’immigration adoptées par la droite depuis 2002 et nous procéderons à une refonte du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda). Nous régulariserons les sans papiers dont le nombre a augmenté du seul fait des réformes de la droite. Nous décriminaliserons le séjour irrégulier, nous fermerons les centres de rétention, nous rétablirons le droit au séjour pour raison médicale.
Nous respecterons scrupuleusement le droit d’asile qui sera déconnecté des politiques migratoires.
Notre vision de l’avenir de la France s’appuiera sur un nouveau Code de la nationalité, fondé sur le respect intégral et automatique du droit du sol dès la naissance et sur un droit à la naturalisation permettant à tous les étrangers qui le souhaitent d’acquérir la nationalité française au-delà de cinq ans de résidence.»

De la même manière, le projet présidentiel de l’écologiste Eva Joly abordait en 5 points la question sous l’angle du droit des étrangers :

«UNE FRANCE OUVERTE ET COSMOPOLITE :

1   Les questions migratoires ne seront plus dépendantes du Ministère de l’Intérieur.

2 Il sera mis fin à l’arbitraire de la régularisation des sans-papiers.

3   Le placement en centre de rétention ne sera plus la règle mais l’exception.

4 Les nombreux obstacles financiers et administratifs imposés aux étudiantEs étrangerEs seront levés.

5 Le droit de vote sera accordé aux étrangerEs non communautaires qui résident depuis 5 ans en France.

Quand aux programmes de Nathalie Artaud (Lutte Ouvrière) et Philippe Poutou (NPA) ils reprenaient, à peu de choses prêt, les mêmes propositions.

Discours généreux serait on tenté de dire, mais aux effets clairement dévastateurs sur les classes populaires.

Le pourtant très bobo Slate.fr résumait le malaise en mars 2012 sous la plume de Jean-Laurent Cassely en titrant «Jean-Luc Mélenchon : la voix du peuple ? (et lequel ?)» rappelant notamment qu’un sondage publié dans l’Humanité en février 2012 montrait que la part des ouvriers parmi les électeurs du tribun du Front de Gauche s’élevait à… 9-10 % ! Le journaliste y souligne également, avec cruauté, la singularité de bien des organisations situées à la gauche de la gauche qui entretiennent le «paradoxe d’un discours ouvriériste qui séduit par tropisme idéologique un électorat assez éloigné de l’univers des ouvriers».

Laurent Cassely souligne, par ailleurs, la sur-représentation des professions de la fonction publique dans l’électorat mélenchonniste. Notons que la plupart des études sur le pourquoi du vote Le Pen en milieu ouvrier souligne «la concurrence d’une main-d’oeuvre bon marché qui tire les salaires vers le bas». Angoisse que ne connaissent pas, et c’est tant mieux, les salariés de la fonction publique, celle-ci étant exclusivement réservée… aux français (un étranger ne peut prétendre à être fonctionnaire).

La fonction publique, dernier bastion du vote à la gauche de la gauche ? Le CEVIPOF (centre de recherche politique de Science-Po) souligne tout de même la progression fulgurante du vote Le Pen dans les catégories C (les moins qualifiées) de la fonction publique.

Le silence du mouvement breton

En Bretagne, la lente montée de cette dernière décennie et la percée historique du Front National lors des dernières présidentielles a, on l’imagine, fait réagir les organisations bretonnes soucieuses d’être en phase avec les attentes du peuple breton.

A gauche et au centre on aurait pu s’attendre, ces 5 dernières années, à une remise à plat des bases idéologiques de chacune des formations afin de chercher à «coller» aux atteintes d’un électorat délaissant de plus en plus la gauche hors PS et affichant un désenchantement face aux attentes créées par le sarkozysme.

Or surprise, même en fouillant bien, on ne retrouve aucune trace de la problématique migratoire dans les programmes de la plupart des formations politiques bretonnes. Le mot «immigration» ne figure même pas dans le programme politique du Parti Breton (centre) où la seule référence à la question concerne… les mouvements saisonniers d’oiseaux et de poissons. Le mot ne figure pas d’avantage dans le programme de Breizhistance (extrême-gauche) qui, par contre, met l’accent sur la défense des travailleurs sans-papiers. Quand à l’UDB (gauche), le thème n’est pas non plus abordé dans les documents thématiques. Absence que semble regretter Anne-Marie Kervern la candidate brestoise du parti autonomiste aux dernières législatives, au vu de son billet d’humeur du 30 mars 2012 : «Immigration, la gauche doit avoir un discours clair et exigeant et une politique en conséquence».

A l’extrême-droite, à Adsav et Jeune Bretagne, la question est très largement abordée, voir constitue la majeure partie du discours. On peut cependant s’interroger sur le fait de savoir si cette omniprésence ne sert pas, par ailleurs, à cacher une certaine pauvreté en matière programmatique.

Et les autres peuples ?

Il existe donc bien un mutisme breton en la matière. Qu’en est-il, par contre, chez les «partenaires internationaux» des diverses formations politiques bretonnes ? Est-ce que les peuples en lutte ailleurs en Europe affichent la même indifférence face à une problématique qui, rappelons le, impacte, ni plus ni moins que l’ensemble de la planète.

En Corse, on est loin, très loin, des pudeurs de la Bretagne. Le partenaire historique de Breizhistance, Corsica Libera, traite par exemple, la question en des termes qui ferait monter au créneau la gauche bretonne, ainsi l’analyse du score FN à l’issue des dernières élections présidentielles de la part de l’un des cadres de Corsica Libera, et non des moindres Pierre Poggioli, ancien chef du FLNC :

«Il faut aussi que la Corse revendique un droit à la maîtrise de ses flux migratoires et que le problème d’un trop grand nombre d’immigrés par rapport au nombre de Corses rendant quasi-impossible toute politique d’intégration sur son sol (la Corse a cessé de fabriquer naturellement des Corses) puisse être analysé sereinement, sans aucune forme de racisme ou de xénophobie (les immigrés ne sont pas que magrébins, ils sont aussi d’Europe du Nord ou de l’Est, et les «Français» sont eux aussi des immigrés de l’intérieur).»

Et, pour qui connait un peu le paysage militant local, ces mots sont d’une extrême modération par rapport à ce que peut exprimer le «militant de base» nationaliste en Corse.

Edmond Siméoni, figure historique du nationalisme corse et «modéré parmi les modérés» parle également sans ambiguïté de la nécessaire «maîtrise des flux migratoires» pour son île.

«Fascistes» les corses ? Rappelons que parallèlement à ce discours sur l’immigration, les formations politiques ont toujours rejeté toute forme de racisme et préconisent une vision de l’accès à la citoyenneté corse bien éloignée de ce que propose Marine Le Pen.

4.1.1. Citoyenneté corse (in : Corsica 21, projet de société de Corsica Libera)
A/ Présentation
Il s’agit tout simplement de garantir au peuple corse la maîtrise de son destin, sur sa terre.
La création d’une citoyenneté corse, fondée sur dix ans de résidence à titre permanent, est l’unique
moyen permettant de traiter les problèmes majeurs que connaît la Corse aujourd’hui : problème de
la spéculation immobilière, des emplois, du corps électoral…
Notons qu’un dispositif juridique particulier doit permettre l’accession à la citoyenneté des Corses
à l’extérieur, bien qu’ils ne puissent se prévaloir de dix ans de résidence (Cf. critères convenus dans
le cadre de « A Cunsulta Naziunale » par l’ensemble des formations nationalistes).
Cette citoyenneté permettrait d’accéder à la propriété immobilière, à l’emploi, à l’inscription sur les listes électorales pour
les scrutins déterminant l’avenir de la Corse (Assemblée territoriale,référendums…)
Ce type de dispositif existe déjà en Europe. L’exemple des îles Aland est particulièrement intéressant : la citoyenneté
locale, appelée « Droit de domicile » conditionne :#la participation aux élections et l’éligibilité (art. 9 de
la « Loi sur l’Autonomie d’Aland »)
#le droit d’acquisition des biens immeubles (art. 10) ;
#le droit d’exercer une activité économique (art. 11).
Il est notamment précisé : « Le droit d’une personne n’ayant pas le “droit de domicile“ d’exercer
une activité commerciale ou une profession économique dans la province peut être limité par une
loi provinciale. » (art. 11).
Outre sa compatibilité avec le droit européen, une telle démarche ne se heurte à aucun obstacle
insurmontable en droit français. La meilleure preuve en est le projet de loi constitutionnelle relatif
à la Polynésie française et à la Nouvelle-Calédonie enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale
le 2 juin 1999. Même si la procédure n’a pas été menée à son terme, l’élaboration même de
ce texte prouve la conformité aux principes généraux du droit français d’une citoyenneté locale fondée
sur un certain nombre d’années de résidence et produisant des effets dans les domaines suivants
: « l’accès à l’emploi, le droit d’établissement pour l’exercice d’une activité économique, l’accession
à la propriété foncière. » (Rapport sur le projet de loi, par Madame Catherine Tasca, députée,
Assemblée nationale, Paris, 1999, p. 32.) En outre, pour la Nouvelle Calédonie, le texte prévoit
que l’exercice du droit de vote est attaché à la citoyenneté locale. Par ailleurs, en mai 2009, une loi
du pays de Polynésie a soumis à cinq ans de résidence l’accès à l’emploi.

Et bien sûr, nous n’aborderons pas la question de la «Corsisation des emplois», réclamée à cors et à cris autant par les autonomistes du PNC (partenaire de l’UDB) que par les indépendantistes de Corsica Libera ou…la branche CFDT de l’île. On imagine le tollé dans le mouvement breton si quelqu’un se hasardait à proposer la «bretonnisation des emplois» !

Ailleurs, de la Catalogne, à l’Ecosse au Pays Basque, la question de l’immigration est abordée sans gêne par les partis nationalistes de droite ou de gauche: le SNP écossais prône ouvertement une «immigration choisie» plus importante et plus libérale que celle pratiquée par le gouvernement anglais (notamment pour juguler la baisse de la natalité locale). Solution violemment rejetée par ERC (extrême-gauche indépendantiste) en Catalogne qui se prononce contre l’immigration choisie, qu’elle juge, comme un «utilitarisme/utilisationnisme populiste». ERC prône, à contrario, une vision encore plus libérale sur le droit de vote des étrangers et la gestion de l’immigration.

Cette vision est diamétralement opposée à celle du parti nationaliste de centre-droit CIU qui s’est depuis longtemps placé sur une «ligne de fermeté» face à l’immigration notamment issue des pays musulmans. Ligne de fermeté, par ailleurs, largement dénoncée par les formations indépendantistes de gauche. Mais sur ce point, au moins, il y a débat au sein de la galaxie nationaliste, le thème n’étant pas classé comme «tabou».

Au pays Basque, Aralar, formation de la gauche abertzale opposée à la violence, aborde également longuement le sujet et propose une politique d’accueil des populations immigrées tout en nuançant le propos par le constat suivant :

«Euskal Herria a largement réussi à intégrer la vague d’immigration des années 60 mais la nouvelle immigration sera plus difficile à intégrer au regard de la distance de ses valeurs culturelles, religieuses et autres. Nous devons avancer avec les immigrants sur le chemin de leur intégration en Euskal Herria en respectant leur droits humains, l’égalité des sexes et la laïcité. Les femmes et les hommes d’Aralar dénoncent les postures xénophobes et travaillent à façonner une société basque basée sur le respect mutuel entre les autochtones et les immigrants.»

Notons que ces paroles sont destinées à répondre aux tensions traversant, depuis quelques années, les sociétés basques et espagnoles sur la question de l’Islam et à son système de valeurs souvent éloigné des canons du nationalisme basque de gauche.

Les formations politiques des peuples en lutte on donc très largement intégrées la question de l’immigration en proposant chacun des solutions et des visions parfois convergentes, parfois divergentes. Leur seule boussole : la réalité locale. Les mouvements corses prônent tous «un contrôle des flux migratoires», alors que le SNP au pouvoir en Écosse demande, au contraire, plus d’immigration dans certains secteurs. A chaque pays sa réalité, les nationalistes se doivent d’être; plus encore que les autres, en phase avec cette réalité.

Au final, il n’y a qu’en Bretagne où la question est laissée en jachère de peur d’aborder un sujet jugé «scabreux». Manque d’avis sur la question ? Il serait plutôt ici question d’une énorme gêne face à un phénomène, le vote Le Pen, qui avait, jusqu’alors épargné la Bretagne. Le mouvement breton a, dans son ensemble, refusé jusqu’alors de se confronter au problème en invoquant un opportun «esprit d’ouverture des bretons». La dernière décennie et la découverte d’un phénomène d’immigration extra-européenne en Bretagne et d’une montée de l’islamisme notamment dans les secteurs urbains ont achevé de faire voler en éclat le mythe d’une «Bretagne naturellement ouverte» qui avait surtout la particularité d’arranger tout le monde.

Aujourd’hui, la gauche française détient quasiment tous les pouvoirs au niveau breton comme au niveau français. La traditionnelle désillusion qui découlera de l’usure du pouvoir pourrait profiter aux mouvements bretons plutôt que de grossir, comme depuis bientôt 30 ans, le capital électoral du Front National.

Encore faut-il avoir, comme en Corse, au Pays Basque, en Écosse ou en Catalogne, un discours breton en rapport avec la réalité bretonne et les aspirations de la population bretonne et ce sur tous les sujets… même les plus durs à aborder.

5 COMMENTS

  1. “A l’extrême-droite, à Adsav et Jeune Bretagne, la question est très largement abordée, voir constitue la majeure partie du discours. On peut cependant s’interroger sur le fait de savoir si cette omniprésence ne sert pas, par ailleurs, à cacher une certaine pauvreté en matière programmatique.”
    Adsav ils sont comme ils sont mais au moins ils ont un programme ce sont les 110 propositions pour la Bretagne. Pourquoi les mettre au meme niveau que jeune bretagne qui ne fais que taper sur l´islam et les Arabes?
    Bon article sinon.

  2. Très bonne analyse et mise en perspective. Parmi les partis bretons, il n’y a guère que le Parti Breton qui puisse avoir une approche allant dans ce sens. Il est curieux qu’il soit au aboné absent come les autres sur le sujet.

    Pour les Corses, le sujet est quand mêm plus brulant. Ils ne sont que 300 000, à peu près la population de l’agglomération de Brest. Et il y a plus de soleil !

  3. Il n’y aura pas de prise de conscience de l’emsav car celui ci chie dans son froc sur ce theme voilà la vérité ….crue.
    l’emsav est encore traumatisé depuis 1939-1945 .

    alors qu’il parait evident que les questions bretonnes identitaires vont disparaitre si …les bretons deviennent minoritaire sur leur territoire ou minoritairement majoritaire.
    sans haine de qui que ce soit.
    un parisien, un chti ou un marocain ne devient pas breton par la grace de dieu….
    leurs enfants peut etre et encore

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