Témoignage : «L’enseignement agricole est rattrapé par les maux de la société»

A quelques jours de la rentrée scolaire, 7Seizh a décidé de donner la parole à un enseignant de collège-lycée agricole. Exercant en Bretagne, Cyril* raconte son quotidien auprès des élèves dans une filière scolaire qui a subi depuis quelques années des changements significatifs. Profil des élèves, ambiance, relation avec les parents, le constat dressé est inquiétant pour l’avenir et remet sur le devant de la scène, au delà des problèmes de comportement, la question de la place de l’enseignement technique dans la société.

7Seizh / Comment évolue le public de la filière d’enseignement agricole aujourd’hui ?

Cyril / Dans les établissements scolaires d’enseignement agricole en Bretagne aujourd’hui, surtout sur les fins de cycle collège, les 4è, 3è, on voit le public se modifier. Alors certes, cela reflète les problèmes de la société mais il y a autre chose. Par exemple, on voit de plus en plus arriver des élèves issus des banlieues de grandes villes. Avec tout ce que ça sous-entend malheureusement, c’est à dire : vocabulaire, comportements totalement inadaptés à la vie scolaire, problèmes de drogue. Voire des situations de forte délinquance…

Dans les établissements d’Ille-et-Vilaine par exemple, on a vu arriver beaucoup de jeunes dont on ne sait plus quoi faire à Rennes. Ils ont été envoyés en lycée agricole parce que les moyens de locomotion, les horaires de train, le permettait et parce que ça les éloignait un peu de Rennes… mais pas trop ! Ce sont les services sociaux et l’éducation nationale qui ont mis ça en place.

7Seizh / Vous parliez de nouveaux types d’élèves, liés au phénomène «racaille»…

Cyril / Oui. En plus de ceux-ci, nous avons également de plus en plus de jeunes venant de région parisienne. A priori ils ne savent plus quoi en faire là-bas donc ils nous les envoient également, c’est une nouvelle forme de «décentralisation» en fait.

7Seizh / Et que viennent ils faire en lycée agricole ? Apprendre à cultiver le shit ?

Cyril / Non ce sont des gamins qui ne savent plus ce que faire de leur vie donc on les envoie dans des classes agricoles. Bon, ils vont essayer là en agricole, peut-être que ça ne va pas marcher, peut-être que ça va marcher… Euh, faut le dire, bien souvent ça ne marche pas du tout.

7Seizh / On commence à voir des armes apparaître également….

Cyril / Effectivement, on a retrouvé des armes dans des coffres de voiture, des armes à feu notamment. Ce n’est pas régulier ce genre de découverte, mais ça nous arrive de plus en plus.

7Seizh / Et en général quel est l’état d’esprit de ces élèves ? A leur décharge, ils sont aussi en pleine adolescence…

Cyril / Oui et c’est pour ça que c’est encore plus compliqué ! Parce que effectivement c’est l’adolescence mais aussi parce que le contexte social ne favorise pas les choses. Ah c’est sûr que leurs parents nous voient, nous les enseignants, comme des sauveurs. Ils nous donnent leurs gamins avec tous leurs problèmes et nous on essaye de tout faire pour qu’ils ne s’en tire pas trop mal.

7Seizh / Mais pourtant, jusqu’alors, l’enseignement agricole était en marge de ce genre de problèmes qui étaient plutôt réservés à l’enseignement technique ou général…

Cyril / Oui mais aujourd’hui il y a de moins en moins d’enfants d’agriculteurs chez nous notamment parce que parmi ces derniers, beaucoup, par leur discours, découragent leurs propres enfants à s’engager dans cette voie. Heureusement, dans un sens, d’autres enfants issus de milieux sans rapport direct avec l’agriculture s’engagent dans cette filière. Cela va permettre au secteur agricole de retrouver de nouvelles forces même si pour ces jeunes-là ce sera compliqué. En effet, ils n’ont pas toute l’histoire agricole, le savoir que les enfants d’agriculteurs ont. Reprendre aujourd’hui une exploitation c’est extrêmement compliqué.

7Seizh / Et que pensez-vous de l’attitude des parents par rapport à leurs enfants ? Nouvelle approche de l’éducation plus «libertaire» ou complète démission ?

Cyril / Beaucoup de parents ont totalement baissé les bras. Ils nous les laissent là en internat parce que eux-mêmes ne savent plus ce qu’en faire. D’autres n’ont pas démissionné, mais ils sont dépassés. Ils ne savent plus par quel bout prendre les choses. Mais heureusement il reste des parents qui ont encore de l’autorité sur leurs enfants.

Ceci dit nous avons quand même des enfants en grande grande difficulté. Et beaucoup plus qu’avant !

7Seizh / Et au quotidien ça se traduit comment ?

Cyril / Avant la 4ème-3ème ça va encore. Les insultes ne vont pas trop loin et c’est rapidement réglé. Ensuite, c’est autre chose…Dès la 4ème-3ème il y a déjà beaucoup plus de soucis de cet ordre-là : insultes, coups, etc… Dans ces classes-là c’est vraiment plus compliqué !

Le problème, vers la 6ème-5ème se situe plutôt au niveau du vocabulaire, de la maîtrise même de la langue et des niveaux de langue. Disons que ça se situe plus au niveau de la distinction entre parler à un copain et parler à un prof ou même une personne adulte. Ils vont parler à tout le monde de la même façon : copains, docteur, commerçants, profs. Et ça aussi c’est inquiétant pour leur insertion professionnelle.

7Seizh / On parle beaucoup de «dégradations» du niveau socio-culturel des élèves et, partant, des apprentissages. Vous ressentez la même chose dans l’enseignement agricole ?

Cyril / Eh bien prenons les choses différemment : jusqu’alors l’enseignement agricole se pensait protégé d’une tendance lourde qui touche la société depuis de très nombreuses années. Aujourd’hui c’est la fin d’une certaine «sanctuarisation» de notre filière. Et quand tant de changements touchent l’agriculture c’est le signe d’une société qui change vraiment profondemment. Le secteur agricole, disons le, est relativemment conservateur et finalement un peu «à part». Nous n’évoluions pas au même rythme que la société urbaine par exemple. C’est une évolution générale dans ce secteur et qui est également perceptible dans les écoles primaires du milieu rural.

7Seizh / Mais certaines évolutions peuvent être positives également…

Cyril / Effectivement, certains aspects sont positifs mais ça ne doit pas occulter les évolutions beaucoup plus inquiétantes. Le rapport à l’argent par exemple qui est je pense propre à leur génération. Les jeunes qu’on accueille veulent tout et tout de suite. Ils sont très exigeants, sur leurs conditions de travail, sur leur salaire, ils veulent les choses très rapidement. Alors nous en tant qu’enseignants on souffre mais je peux vous dire que les patrons vont souffrir plus encore ! Paradoxalement ça peut être une chance pour les seniors. Les patrons, les entrepreneurs vont peut-être plus se tourner vers les seniors car ils sont plus en adéquation avec leurs schémas de pensée en ce qui concerne le travail. Les jeunes, je le répète, veulent tout tout de suite et si on ne leur donne pas ils se foutent totalement de leur boulot. Ils n’ont pas forcément cette conscience qu’on retrouvait avant.

7Seizh / Cependant ça peut être quelque chose de positif pour faire évoluer la condition des salariés et la législation du travail…

Cyril / Détrompez-vous ! Ils ne sont pas dans une démarche de lutte collective, de lutte sociale, absolument pas ! C’est une démarche avant tout personnelle ! Si telle ou telle chose ne les intéresse pas, ils partent ou ils ne font pas le travail demandé, tout simplement. C’est assez déroutant, je dois le dire.

7Seizh / Depuis quelques années, le collège c’est mis aussi aux stages. On retrouve aussi cette attitude lors de ces périodes?

Cyril / Oui au retour des entreprises, j’ai certains maîtres de stage qui sont assez…déroutés parce qu’ils ne les comprennent pas. Il y a vraiment un énorme décalage entre les générations. On parle beaucoup de génération Y par exemple. Les jeunes d’aujourd’hui vont pouvoir travailler sur plusieurs projets. Alors que les générations précédentes entreprenaient un projet et le menaient à terme, puis se mettaient sur un autre, eux vont pouvoir travailler sur plusieurs projets en même temps et les faire avancer de manière très particulière. Il faut leur laisser du temps, on aménage différemment le travail avec eux. Il y a beaucoup d’attente par rapport aux autres de leur part.

Mais pour revenir à votre question : il n’y a, chez eux, aucune volonté de faire avancer la législation du travail. Il n’y aura pas d’action syndicale, militante plus tard de leur part, je ne le crois pas… Tout est axé sur leur individu, leur bien-être, leur petite personne.

7Seizh / En même temps, le secteur agricole s’est tellement inspiré des méthodes du management à l’américaine que la boucle est bouclée…

Cyril / Dans un sens oui. Le terme même de «secteur agricole» n’a plus grand sens de nos jours. C’est un «secteur», point. Un secteur lambda et donc comme les autres un réceptacle de personnes dont on ne sait plus ce que faire ailleurs. On les envoie dans le milieu agricole, ça pourrait être un autre domaine des métiers manuels ou techniques.

* prénom changé par nos soins

2 COMMENTS

  1. Il y a un truc que je ne comprends pas dans l’interview. Il parle des 6e/5e, or normalement, il n’y en a pas en agricole… Quant au reste, ce n’est pas réservé à l’agricole. Nous sommes dans une société qui encourage ces comportements et en fait la promotion à la télé ou ailleurs… On veut maintenir le capitalisme, OK, mais il y a des conséquences
    et on les voit…

  2. Quand on sait à quel point le métier d’agriculteur exige de sacrifices (week-end,vacances,etc…) et de rigueur, pour des revenus de plus en plus faible et des retraites de misère, qu’il sort peu à peu justement du « tout, tout de suite » ayant mené à l’usage intensif et généralisé d’engrais, de pesticides et autres fongicides, alors oui, avec de tels lascars, « l’erreur de casting » est telle qu’en plus de pourrir la vie de leurs profs et petits camarades d’aplomb, elle montre en plus très bien le mépris pour la ruralité qui règne chez ces lamentables décideurs citadins de l’excellente « Education » nationale française !

    Quant à la drogue, quand on sait que les plus dures circulent déjà dans nos modestes communes, un recrutement d’élève aussi brillamment qualitatif n’est pas près d’en enrayer l’accès … C’est à pleurer.

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