Langue arpitane : histoire d’une unification

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arpitanieAfin d’unifier les patois montagnards du domaine francoprovençal, Joseph Henriet a formulé une langue commune, dénommée arpitane. Il revient dans La Voix sur les origines de cette koinè.

C’est dans les lointaines années septante que j’ai découvert l’existence de l’Arpitanie. J’ai alors fondé le mouvement politique ALPA (Action de libération des peuples des Alpes), puis HEL (Harpitanya Etnocrateka Libra), ayant comme but l’indépendance fédérale des pays entourant le Mont Blanc. Il fallait élaborer un programme de libération sur tous les fronts : économique, organique et culturel. J’ai ainsi étudié le problème linguistique et suis donc arrivé à la langue à partir de la politique « révolutionnaire ». Chez nous, au Val d’Aoste, les politiciens et les intellectuels de l’époque considéraient le patois comme une langue devant rester langue orale, le français étant la langue noble, la langue de culture. Avec cette vision tout à fait francophile, ils piétinaient notre langue. Ce rapport de sous langue ne pouvait que conduire le francoprovençal à sa disparition. Partout où le français avait triomphé, les « patois » avaient disparu.

Selon eux, le français était notre « langue maternelle ». Je ne voyais pourtant aucune mère parler français à ses fils. Obligés par l’évidence, ces intellectuels de clocher ont alors corrigé le tir face à mes considérations. Ils  ont commencé à parler du français comme étant notre « langue naturelle ». Ce qui était encore plus faux et ridicule : aucune langue ne nous est naturelle ; elles doivent toutes être apprises ! Si on laisse uniquement faire la nature, il en sort des enfants loups, ne sachant absolument élaborer des idées et parler…

Une langue moderne sortie du francoprovençal

Les patois valdotains faisaient partie de l’ample domaine du francoprovençal. Alors, en considérant que de ce domaine linguistique aucune langue moderne ne surgit, et que les patois d’oïl se sont sacrifiés en faveur de celui de Paris pour qu’il devienne la Langue Française, les dialectes d’Italie ayant fait la même chose avec le florentin, il ne fallait pas être trop intelligent pour conclure que du francoprovençal pouvait également sortir une langue moderne, conventionnellement acceptée, sur-dialectale. Seul moyen de survivance. Ayant acquis cette vision, et convaincu de la nécessité de parvenir  à une langue commune, la chose étant possible même si assez utopique, j’ai formulé la koinè de la Langue arpitane, destinée selon moi à la seule Arpitanie montagneuse.

J’ai donc écrit la Grammatica della Lingua Arpitana, en italien, car je m’adressais à ce moment-là surtout aux Valdotains qui connaissaient beaucoup plus l’italien que le français. Il y avait différents parcours pour parvenir à la koinè. Il fallait choisir et j’ai pris les parlers du bas Val d’Aoste qui, selon le linguiste Hans Erich Keller, sont les plus archaïques. Quant à l’alphabet, j’ai choisi tout naturellement le latin en cherchant à le rendre le plus phonétique possible : à chaque lettre, un son (qui peut varier selon les différents dialectes), et vice-versa. J’ai donné aux lettres des valeurs qui peuvent être différentes de celles qu’elles ont en français ou en italien. Il ne fallait écrire que les sons que l’on prononce sans se soucier de l’évolution phonétique que les mots ont subie à partir du latin. Il fallait éliminer le plus possible les accessoires grammaticaux (accents, trait, cédilles…). J’ai en revanche utilisé le K, car cette lettre est présente dans notre littérature. Cela m’a permis d’être considéré comme un nazi.

Un alphabet phonétique

L’habit alphabétique que j’ai élaboré donne à l’arpitan écrit une originalité visuelle qui souligne sa propre personnalité, différente du français, de l’italien et de l’occitan. Ce qui m’a poussé à  ne pas tenir compte de la façon dont on avait jusqu’alors écrit cette langue, c’est de savoir que le linguiste Albert Dauzat avait proposé une réforme de l’alphabet français. Il parait qu’il avait pensé à un alphabet beaucoup plus phonétique que l’actuel, afin de rendre plus facile l’écriture et la lecture de la langue. Il a abandonné le projet car il redoutait que cette réforme ne rende les écrits classiques incompréhensibles par les francophones du futur.

Pour notre langue, j’ai estimé que l’on pouvait et même devait faire ce passage à un alphabet  le plus phonétique possible (avec une vingtaine de lettres et pas la centaine de l’alphabet phonétique des linguistes), car notre littérature francoprovençale, tout en étant honorable, n’a pas l’importance de la littérature française ou italienne. Si nous avions eu dans notre littérature un Dante, un Racine ou un Rabelais, l’alphabet phonétique n’aurait pas été possible. Mais nous partons de presque de zéro, et voilà pourquoi nous pouvons adopter l’idée de Dauzat.

Le grand anathème de la Trinité linguistique

Quand la Trinité linguistique – Tuaillon, Schulé et Grassi -, grassement fourragés par les patoisants francophiles valdotains lors de longs séjours dans notre Vallée, a lu mon livre, depuis Toulouse, elle m’a lancé le grand anathème : «  Joseph Henriet n’est pas un linguiste et vous ne devez pas le suivre. Il n’y a que nous qui pouvons parler au nom de la Science et c’est nous que vous devez écouter : continuez à lutter pour la sauvegarde de tous les patois et du français. » En se comportant ainsi, les trois trahirent leur déontologie et, en passant dans le domaine de la politique, ils  révélèrent leur nature servile et certainement pas scientifique de linguistes au service de la culture des dominateurs et ennemis du peuple arpitan.

Pallier un frein psychique

Je ne suis pas un linguiste, mais cherche à avoir une tête pensante. J’aime ma langue, pas d’amour ventral mais d’amour neuronique. Je l’aime car je pense qu’elle est indispensable à notre renaissance. Enlever une langue à un peuple et lui en imposer une autre, c’est le freiner psychiquement.

J’ai commencé l’école sans savoir un mot d’italien. Quand j’avais dix-huit ans et que j’étais à l’école supérieure, lorsque j’entrais dans un magasin, je devais préparer la phrase italienne à prononcer. Cela m’a beaucoup fait réfléchir : par rapport aux italianophones de langue maternelle, j’étais pénalisé. Ce comportement expliquait le fait que, dans les réunions publiques où il faut manifester des idées, les Valdotains se sentent freinés et choisissent le silence. Aujourd’hui encore, j’ai de grandes difficultés à faire des discours en public. Ce frein, je l’ai subi comme le subi tout le peuple arpitanophone. Je pense donc qu’en nous appropriant notre langue, qui doit devenir langue de culture complète et moderne, nous adopterons  un indispensable instrument psychique personnalisant.

L’alphabet de Cerlogne

Jean Baptiste Cerlogne fut le premier au Val d’Aoste à vouloir en quelque sorte unifier les patois. Il a proposé un alphabet originel qui se détache de l’italien et du français. Dans les années 1960 et 70, ses disciples, Aimé Chenal et  Raymond Vautherin, ont fait un immense travail en écrivant le Dictionnaire du patois valdotain suivant les directives de Cerlogne. Les Valdotains, qui souffrent de dépersonnalisation, n’ont pas voulu adopter l’alphabet de Cerlogne, pourtant enfant du pays. Le BREL (Bureau régional d’ethno-linguistique), manifestation du pouvoir politique local richement subventionné, a proposé, dans les années 1980, un alphabet différent. Un alphabet suggéré par la Trinité Linguistique. Cet alphabet est employé dans l’actuelle école populaire qui devrait faire œuvre d’alphabétisation. A la différence de Cerlogne qui ne considérait que les patois valdotains, mon but était d’unifier les patois francoprovençaux. Mais comme pour Cerlogne, Le BREL n’a nullement considéré mon travail paru une dizaine d’années auparavant.

Du travail de Stich à la koinè ?

Je ne sais pas si en Savoie, ou ailleurs en France, il y a eu dans le passé des gens qui ont senti la nécessité d’unifier les patois d’Arpitanie. Je ne crois pas. Pour parler d’unification linguistique en Arpitanie, il a fallu attendre Dominik Stich, le Lucernois de Paris, qui a travaillé en horizon ouvert et parlé de langue sur-dialectale. Je crois que Stich, ayant dû faire accepter son travail par l’Université française, fut obligé d’accepter des compromis. Ce travail est peut-être trop conditionné par le fait d’avoir eu à rendre compte à la culture d’Etat. Il n’a pas pu œuvrer en complète liberté sur notre langue bien « typisée »  et différente des autres langues néo-latines. La preuve en est qu’il est resté fidèle au terme mensonger de « francoprovençal ». Moi, n’étant pas linguiste de cour, j’ai pu le faire. Mais qu’il soit ou non conditionné par le français, Stich a fait un très grand travail. Et s’il nous amenait à la koinè, j’en serais très heureux. L’important, c’est que l’arpitan vive de vie vivante et moderne.

Place aux techniciens

A l’époque, mon travail a été mis à l’index. Il a été ignoré et ridiculisé. Puis le mouvement politique de renaissance et de libération s’est éteint, et moi, je me suis tu. Mais j’ai toujours pensé que si un vrai linguiste avait considéré mon travail pour y apporter des compléments et les nécessaires améliorations, on aurait pu en faire un très bon instrument pour le salut de notre LANGUE ARPITANE. Et aujourd’hui, si je ne suis toujours pas un linguiste, seulement un homme qui aime notre langue et voudrait qu’elle survive, je vois qu’il y a de bons techniciens en linguistique parmi les abadistes arpitans. C’est très bien.

Joseph Henriet

Pour en savoir davantage sur l’histoire du mouvement Harpitanya, visionnez le film de Christiane DunoyerHarpitanya, la ferveur d’une idée.

Article tiré du site d’information savoyard “la voix des allobroges” avec qui 7Seizh a un accord de partenariat

Article d’origine : http://lavoixdesallobroges.org/la-voue/601-comment-jai-cree-la-koine-ou-la-langue-commune-arpitane-de-joseph-henriet

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