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Publié le: lun, Jan 6th, 2014

L’Anglo-normand : vent d’indépendance chez les éleveurs de chevaux de sport

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En 1958, l’Etat français a nationalisé toutes les races de chevaux régionales dans une unique race, le « Selle français ». Moins une race qu’une marque tricolore, le Selle français a fait disparaître de multiples chevaux “régionaux”, dont l’Anglo-normand. À l’époque où cet élevage est fortement subventionné sous la tutelle des haras nationaux, la situation paraît presque normale… Mais depuis quelques années, en époque de crise et de concurrence mondiale, un vent d’indépendance et de révolte se met à souffler.

Portrait Selle français

Photo par Dam1997, licence C.C by SA 2.0

Histoire d’une nationalisation

L’histoire du cheval de sport est d’abord celle d’une reconversion tombée à pic. Montures militaires à l’origine destinées à la cavalerie, ces animaux sont réorientés par leurs cavaliers et leurs éleveurs vers le sport de haut niveau, le saut d’obstacles en particulier. Il faut dire que l’équitation s’est installée aux Jeux Olympiques dès 1912, et que les cavaliers  se débrouillent plutôt bien sous les couleurs de la France…

Des cavaliers loin d’être issus du giron parisien ! Ils sont normands, girondins ou encore catalans… comme Pierre Jonquères d’Oriola, enfant des terres de Corneilla-del-Vercol. Il les a quittées le temps de devenir le cavalier le plus titré pour la France. La retraite venue, il a retrouvé ses vignes et les terres de ses ancêtres jusqu’à sa mort, à 91 ans. Ses conflits avec la Fédération française d’équitation ont failli le priver des JO d’Helsinki en 1952. Accueilli en héros en 1964 pour avoir offert la seule médaille d’or française des JO de Tokyo, il est félicité par De Gaulle en personne. Il montait alors un cheval Anglo-normand, Lutteur B

Les meilleurs éleveurs de chevaux de sport de l’époque  sont en effet normands. Dans les années 1950, une grande variété de chevaux sportifs existe : l’Angevin, l’Anglo-poitevin, l’Anglo-breton, le Charentais, le Vendéen, le demi-sang de la Dombes, le demi-sang du Centre et l’Anglo-normand, pour ne citer qu’eux. Les éleveurs normands créent un stud-book (un registre d’élevage) pour leur race en 1950. Dans la décennie qui suit, l’Anglo-normand devient le meilleur cheval de sport au monde. Son élevage n’est alors pas piloté par la France, mais par ses éleveurs eux-mêmes, qui gèrent le stud-book selon leurs critères et décident de la conduite à tenir.

L’Etat français flaire le filon. Il subventionne largement le secteur grâce à une manne presque inépuisable, les revenus du PMU. Cette situation permet d’imposer quelques changements plus en douceur… mais à l’époque de De Gaulle et de la “fierté nationale”, tout paraît normal.

En 1958, les races de chevaux de sport – en particulier l’Anglo-normand – sont fusionnées d’autorité dans une race nationale composite, destinée à faire briller les couleurs de la France dans le monde : le Selle français. Ce choix s’oppose à celui de l’Allemagne – l’autre pays qui brille sur la scène équestre sportive à l’époque – où chaque lander garde le nom de sa race équine : Hanovrien, Mecklembourgeois, Westphalien, etc… Et à celui de la Belgique, où il existe un cheval de sport wallon et un flamand. Cette décision fait disparaître les races de chevaux de sport régionales. Malgré cette fusion sur le papier, le cheval Anglo-normand reste nettement différencié des autres, en particulier des chevaux du sud. Il est plus grand et plus carré, à tel point qu’on le surnomme affectueusement « l’armoire normande ».

« Selle français » , une marque à la gloire de la France  avant d’être (zootechniquement parlant) une race. La conduite de l’élevage est gérée depuis Paris, par les bureaucrates des Haras nationaux, à partir de chiffres et de statistiques. Histoire de… marquer les esprits, les chevaux Selle français sont marqués au fer rouge, d’un hexagone au centre duquel trônent les lettres « SF ». Jusqu’en 2006, où cette pratique sera interdite.

… et d’une dissension

La sélection de la race Selle français ne se fait pas sans heurts. Les choix des bureaucrates des haras sont contestés, en particulier celui d’accepter de larges croisements avec les autres races de chevaux de sport européennes. Force est de constater que l’élevage du SF est en déclin ces dix dernières années, et que des chevaux sans une seule goutte de sang français deviennent pourtant champions de la race Selle français ! Le droit du sol autorise depuis 2000 un cheval d’origine génétique 100 % étrangère à porter le nom de « Selle français » s’il est né en France. Certains éleveurs voient disparaître ce qui faisait la spécificité de leurs chevaux. La première réaction vient de Fernand Leredde, éleveur du cheval olympique d’Alexandra Ledermann (médaille de bronze à Atlanta en 1996) et d’une longue lignée de compétiteurs normands à sabots. Il anticipe cette ouverture de la race Selle français aux chevaux d’origine étrangère : bientôt, l’Anglo-normand, qui a disparu sur le papier, risque de disparaître physiquement dans ces nouveaux croisements, craint Fernand Leredde. En août 1996, il dépose avec Charles de Certaines la marque « Cheval de Sport Anglo-Normand » à l’INPI, et définit que seul un animal génétiquement Anglo-normand sur quatre générations pourra porter ce nom.

Presque vingt ans plus tard, en 2008, l’idée fait son chemin. M. Martin, président de l’association du cheval de sport Anglo-normand, s’explique :

La France (parmi les gros producteurs d’équidés à vocation sportive) est le seul pays européen à avoir renoncé à la gestion de races régionales, imposant un monopole sclérosant et renonçant ainsi à la diversité et à l’émulation.

L’idée aboutit en partie grâce à la création d’un label : les chevaux continuent de s’appeler « Selle français », et portent en plus le label « Cheval de Sport Anglo-Normand ».

Le projet de réouverture de ce stud-book qui avait été fermé d’autorité en 1958 est auditionné en décembre 2009 et novembre 2011 par la Commission des livres généalogiques, puis le 24 mai 2013 au ministère de l’Agriculture. Malgré presque 80 % d’avis scientifiques favorables, il n’a évidemment pas abouti… Face à la « menace » d’une « dissension régionale » chez la race Selle français, les masques (jacobins) tombent. Le président de l’Association nationale du Selle français, Bernard le Courtois, se fend d’une lettre pour le moins peu courtoise, afin d’en informer le ministre de l’agriculture Stéphane le Foll :

 « … le contexte économique est catastrophique pour les éleveurs de chevaux de sport. Dans ce contexte de morosité […] un groupuscule de personnes présente un projet au Ministère de l’Agriculture afin de réouvrir un ancien stud-book régional, dit Anglo-Normand (1950-1958). […]  Ce projet est criminel pour notre Stud-Book SF. […] La France peut être fière de ce travail de sélection de nos éleveurs de Selle Français. […]  Si le Ministère de l’Agriculture accepte que soit recréé le stud-book Anglo-Normand, d’autres groupuscules fantaisistes pourraient revendiquer des projets équivalents pour revenir aux demi-sang Vendéens, Charolais, des Dombes, de Charente, de Bretagne, etc. […] Ce coup de traîtrise est mené par un groupuscule sans scrupule”

Un argumentaire repris par M. Le Foll lors de la présentation du projet de stud-book Anglo-normand au Sénat. Le “groupuscule sans scrupules” accusé, parmi lequel se trouvent des membres du Syndicat des Éleveurs et Cavaliers professionnels de chevaux et poneys de sport, s’est défendu :

L’éleveur à l’origine du projet compte parmi les plus prestigieux du monde […] Monsieur Le Courtois entend conserver à tout prix la situation de monopole qui fait depuis 10 ans du SF le stud-book le plus assisté et le plus en déclin d’Europe. Le seul à perdre 32% de ses naissances entre 2003 et 2012 […] une insulte aux potentialités de notre territoire et de nos professionnels. Bien que regroupant 21 régions, notre stud–book national a aujourd’hui globalement du mal à rivaliser avec les petits stud-books régionaux de pays voisins [y compris non-subventionnés].

Conduire l’élevage soi-même sur le terrain, sans intervention de l’état français… une demande bien légitime, traitée par le mépris. Mais avec la hausse de la TVA et la baisse toujours plus forte des subventions accordées par l’état français, ce vent d’indépendance chez les éleveurs pourrait bien se renforcer…

 Quelques sources :

 

A propos de l'auteur

- Pour concilier mes deux étranges passions, le cheval et les légendes, j'ai inventé le métier de mythippologue. Je collabore aussi avec la revue en ligne Cheval Savoir. Terre de Brume a publié mon premier ouvrage, le Bestiaire fantastique (avec Richard Ely), fin octobre 2013.

Visualiser 8 Comments
Ce que vous en pensez
  1. Lietig dit :

    Oui, les jacobins sont de grands malades …

  2. Article très emblématique de la france qui au bout de 900 ans n’est toujours pas parvenue à assimiler et détruire les particulartés de ses provinces mais persiste de manière maladive malgré un vent de liberté qui souffle sur l’Europe.

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