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Publié le: lun, Nov 3rd, 2014

SEITA. Neuf jours en grève de la faim pour Francis. Il est où l’humain ?

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Ouvrier à la SEITA depuis 2004, Francis fait partie des 327 ouvriers qui seront licenciés si le Tribunal de Nantes valide jeudi prochain le plan de fermeture présenté par Imperial-Tobacco. Après six mois de conflit social, il était parmi les six qui ont choisi de faire la grève de la faim pour défendre leur emploi. Portrait.

 

Francis, neuf jours de grève de la faim à la SEITA

Francis, neuf jours de grève de la faim à la SEITA

J’ai rencontré Francis au petit matin dans une brasserie au cœur de Nantes. Un grand costaud, avec une barbe de trois jours qui encadre un visage ovale sous son crâne rasé. Des yeux immenses au regard un peu perdu, le sourire empathique, humain. Il sortait de neuf jours de grève de la faim. Contre la fermeture de la SEITA à Nantes. 327 licenciements boursiers. Ceux-là même que Hollande affirmait vouloir combattre, dans sa trente-cinquième proposition, quand il était candidat face à Sarkozy.

La logique patronale, Francis l’a rencontrée très jeune. « En 1976, mon père, employé chez Michelin, avait du quitter Bourges pour Strasbourg. Bibendum restructurait. » Il avait fallu tout quitter. La famille explosée. « De toute ma vie, je n’ai pas vu mes grands parents plus de quinze fois. Ils étaient trop loin. On n’avait pas les moyens d’aller les voir. »  Après le lycée professionnel, Francis fait ses premières missions d’intérim. Chez Michelin d’abord, aux côtés de son père. Puis, c’est la première embauche dans une coopérative laitière. Et très vite, la fermeture. La porte. De nouveau l’intérim. En 2004, il fait ses premières missions à la SEITA. Les trois-huit. Dans l’équipe de nuit. Quelques années passent. La Manufacture le titularise et il rencontre Myriam qui devient sa compagne. Enfin, cette stabilité qui donne envie de rêver ensemble, de bâtir sa maison, de construire une famille, de faire son premier enfant… Trop simple !

Chaque salarié contribue chaque mois pour 40 000 euros au résultat de l’entreprise

En 2010, la SEITA, passée aux mains d’Imperial Tobacco, ferme Strasbourg. Après avoir fait plusieurs stages décevants dans des entreprises où on proposait de les reclasser, ils acceptent finalement d’être mutés sur Nantes. « On aimait la Vendée, la ville nous plaisait. » Adieu aux parents, aux frères, aux sœurs et aux amis. « Chez nous, on a tous été élevés à l’ancienne. On n’exprime pas les sentiments. » Agé de seulement douze ans, le fils de Myriam, né d’une précédente union, fait une fugue. Il ne supporte pas d’être éloigné des siens. Et leur autre enfant, âgé de sept ans, ne dort plus « Je veux mon papy ! Je veux ma mamie » crie-t-il la nuit. Presque ses premiers mots et déjà la détresse. Il ne veut plus se lever ni aller à l’école. Il faudra du temps pour consoler et cicatriser ses jeunes plaies. Du temps pour reconstruire un jardin autour de leur maison dans la campagne nantaise. Mais cette fois, la vie semble enfin leur sourire… Trop simple !

Au printemps de cette année, Imperial Tobacco, annonce la fermeture de l’usine de Nantes. Presque la fin de la production de cigarettes en France. Alors que le groupe sort un résultat net après impôts supérieur à 12% du chiffre d’affaires. Que chaque salarié contribue chaque mois pour 40 000 euros au résultat de l’entreprise. Les fonds de pension actionnaires du groupe en veulent plus. 

Au printemps, l’intersyndicale organise les premières manifestations à Nantes, mais la direction reste muette. Alors, le 28 mai, Francis fait partie des quatre-vingt ouvriers qui montent au bureau de l’usine pour demander des explications. « Le directeur refusait de répondre à nos questions, nous renvoyant sur la DRH à Paris. Au téléphone, le directeur des Relations Humaines nous a lanterné. Il avait un avion à prendre et promettait de nous rappeler deux heures plus tard. Et le temps a passé. Trois heures, puis quatre, puis cinq, six… » La police est arrivée. « Alors, on a décidé de les retenir et ils n’ont pas cherché à sortir. On leur a donné à manger. Au matin, on leur a même proposé de rentrer chez eux pour rassurer leurs femmes et leurs enfants, s’ils engageaient à revenir. Ils ont refusé. » Dehors, tous les médias nationaux étaient là, répétant à l’envie que les ouvriers séquestraient les cadres. « Quand on les a libérés le lendemain, j’ai vu les images sur les chaînes d’information. Les cadres avec leurs enfants. Les journalistes qui en rajoutaient sur leurs familles qui avaient vécu une nuit d’angoisse. C’était tellement facile de nous présenter comme les méchants. Sans rien dire de la réalité du conflit. » L’impression d’une manipulation médiatique. L’impasse qui fait tomber Myriam en dépression. Deux mois d’arrêt de travail. Le désespoir humain. C’est pendant cette période que Francis pense pour la première fois à faire la grève de la faim. Sans le dire à personne. Pas même à sa femme. Il n’est pas le seul. Mais les autres ouvriers, comme, lui, se taisent. Les cerveaux pensent, ruminent. Les nuits sont difficiles.

“J’ai honte. J’ai agi en égoïste. Sans même demander à Myriam si elle était d’accord.”

Mi-septembre, c’est la descente à Paris. Trois cars de grévistes encadrés sur tout le trajet par quatre motards, deux à l’avant, deux à l’arrière. « C’était impressionnant. La police bloquait les rues dans Paris, et même le périphérique, pour nous laisser passer. Nous sommes allés rue de Solférino où une délégation a été reçue au Parti Socialiste. » Par contre, pas question d’aller chez les actionnaires du groupe. « La police nous a parqué devant le siège d’Imperial Tobacco. Ils nous ont interdit l’accès au quartier des affaires. J’ai compris qu’en France, la finance était mieux protégée que les politiques. »

 Début octobre, la direction interdit aux ouvriers de se rassembler sur le parking de l’usine. Ils se retrouvent à la Beaujoire. « C’est un ouvrier que je ne connaissais pas qui a proposé une grève de la faim. Il s’est avancé et a demandé : qui me suit ?… Alors, j’ai levé la main. Sans réfléchir. » En me parlant, Francis a les larmes aux yeux. « Ca me gratte encore. J’ai honte. J’ai agi en égoïste. Sans même demander à Myriam si elle était d’accord. Sans penser aux conséquences, sans penser à ma famille, sans penser aux enfants. Après seulement, je me suis tourné vers elle. » Sa compagne lui a demandé deux minutes. « Le temps d’accepter l’idée. Et elle m’a dit oui, je suis avec toi. » Et d’autres bras se sont levés, Chrystel, une femme, et d’autres homes les ont rejoints. Cinq au total. Les syndicats ont dit qu’ils nous suivaient dans notre choix individuels. Qu’ils allaient organiser cette folie du désespoir.

Le dimanche est passé. Lourd. Quelques renseignements glanés à la va vite via internet sur les règles à suivre pour préserver sa santé. Le dernier repas à midi. « J’avais l’estomac noué le dimanche soir. » Le lundi matin, rien n’était prêt pour nous accueillir. Juste deux tentes au bord de la route à l’entrée de l’usine. « Les copains avaient amené des réserves d’eau pour nous. Du coca et des sodas pour les visiteurs. Puis, à plus d’une centaine, ils se sont organisés en trois-huit sur le cycle de l’usine, pour nous accompagner. « On s’est allongé sur des chaises longues et le temps est passé très vite. Je me rappelle avoir ri pendant qu’un journaliste de France 3 m’interviewait. Derrière lui, dans la forêt qui fait face à l’usine, j’ai vu un arbre vaciller, puis tomber. C’était un copain qui venait de le couper pour tailler du bois destiné à alimenter un brasero. » La première nuit est tombée. Lourde d’absence de toute intimité. le cerveau qui tourne à toute allure. Le bruit des voitures et des camions qui passent sur la route. « Je me rappelle, en cours de nuit, avoir laissé pendre mon bras qui a touché l’herbe… La main trempée d’humidité. »

 Le lendemain, les copains installent un groupe électrogène. Un Algeco est monté, qui leur permettra de dormir dans de meilleures conditions. « Le directeur nous a téléphoné pour nous signifier qu’il empiétait de 2,50 mètres sur le terrain de l’usine et qu’il nous l’interdisait. Alors, nous l’avons déplacé ! » Les patrons savent rappeler aux ouvriers qu’ils ne sont jamais propriétaires des lieux de production. Ils interdiront même au médecin et à l’infirmier de l’entreprise de rendre visite aux grévistes de la faim. Il faudra attendre une décision du Préfet pour que qu’ils bénéficient d’un suivi médical.

Et pour Francis, très vite, le bilan de santé n’est pas bon. « Vous n’avez pas le gabarit pour une grève de la faim », lui dira le médecin. Mais il tiendra bon pourtant, avec ses amis, ses camarades. Neuf jours. Neuf jours pendant lesquels Myriam sera là dans la journée, à le soutenir avant de rentrer pour s’occuper de leur fils. Neuf jours avec le cœur qui s’emballe, qui bat de plus en plus vite. 100, 110, 120, 130 au repos… Et arrivent les vertiges. Le médecin qui avertit, qui implore d’arrêter sous peine de séquelles irréversibles, de risque cardiaque majeur. Alors, Francis accepte de renoncer. La rage au cœur avec cette impression d’inhumanité. Neuf jours qui semblent être pour rien. La direction n’a même pas fait une ouverture. Les derniers instants. La civière, la montée dans l’ambulance. L’histoire qui se termine à l’hôpital. Et il est où, l’humain ?

 

Note. Ce portrait fait partie d’une série de quatre publiés ces trois derniers jours.
Lire ici celui de Séverine  : http://7seizh.info/2014/11/04/seita-dix-sept-jours-aux-cotes-grevistes-faim-severine-il-lhumain/
Ici, celui de Tony : http://7seizh.info/2014/11/05/seita-treize-jours-en-greve-faim-tony-il-lhumain/
Et ici, celui de Christel : http://7seizh.info/2014/11/03/seita-onze-jours-en-greve-faim-christel-il-lhumain-seita-onze-jours-en-greve-faim-christel-il-lhumain/

A propos de l'auteur

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Breton qui vogue entre terre et mer, en Bretagne ou ailleurs. Passionné des langues et de l’humain. En escale à Nantes. De nouveau en Bretagne, donc.

Visualiser 4 Comments
Ce que vous en pensez
  1. Red Bull dit :

    En Bretagne encore plus qu’ailleurs, pour lutter contre l’impérialisme financier, il faut se battre pour que l’emploi soit tenu au local, dans le cadre d’entreprises locales, avec des patrons qui sont chez nous, et ne doivent de comptes qu’à nous.
    Pas à paris, que ce soit aux aparatchicks de l’état ou à ceux du cac, du nasdaq et autres fonds de pension.
    Mais il ne faut pas se tromper de cible : l’ennemi n’est pas l’entrepreneur locale, mais le délocalisateur sans morale, et ce n’est pas le même !!!

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