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Publié le: lun, Nov 3rd, 2014

SEITA. Onze jours en grève de la faim pour Christel. Il est où l’humain ?

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Ouvrière à la SEITA depuis 2005, Christel fait partie des 327 ouvriers qui seront licenciés si le Tribunal de Nantes valide jeudi prochain le plan de fermeture présenté par Imperial-Tobacco. Après six mois de conflit social, elle était parmi les six qui ont choisi de faire la grève de la faim pour défendre leur emploi. Portrait.

 

christel, gréviste de la faim à la SEITA« Il fallait taper fort ! Qu’on soit enfin entendu ! Ce ne sont pas des licenciements économiques, ce sont des licenciements boursiers ! » Christel a encore la colère en elle. Onze jours. Dix nuits sur le bord de la route dans le vacarme des voitures et des camions. Onze jours sans manger. La seule femme avec les cinq autres grévistes de la faim. « Quand la direction nous a interdit de nous rassembler sur le parking de l’usine, on a fait notre assemblée générale à la Beaujoire. Et lorsque certains ont proposé de faire la grève de la faim, je n’ai pas bougé. Je voulais en parler à mon mari, à la maison. Il m’a dit que c’était mon combat, que c’était à moi de voir. » Alors, Christel a préparé des repas d’avance pour lui. Puis, elle a fait son baluchon. Et le lundi matin, un collègue est venu la prendre. « C’était le moyen d’évacuer ma colère contre les patrons. Et contre les médias qui parlaient si peu de nous. Et c’était bien que cette grève de la faim ne soit pas qu’une affaire d’hommes. »

Christel, c’est une ouvrière. Pourtant, son rêve, c’était de devenir mécano, ou routier, ou marin, pourquoi pas militaire. Mais à l’école, on l’avait orientée vers un CAP d’employée de bureau. « Tout ce que j’aime pas faire ! Alors, ça été de l’intérim. » Premières missions chez Grandjouan, les transports, à laver les voitures neuves avant qu’elles soient livrées aux clients. Puis, le travail à la chaîne. Les contrats qui se suivent. Chez Lu, avant que ça ne devienne le Lieu Unique. Dans la chaleur des fours. A trier et mettre en sac les Figolu cassés. Chez Saupiquet, chez Frigé-Crème, à la Salvonnerie… Ces usines qui forgeaient le paysage industriel nantais avant de toutes fermer à la fin du siècle dernier. Et enfin, l’embauche chez Wirkin, à monter de la robinetterie. « C’était la taule. On était chronométrées pour augmenter le rendement. Pas le droit de parler. Pas même d’aller pisser ». A force de faire les mêmes gestes pendant sept heures, cinq jours par semaine, pendant neuf ans, elle s’est détruit le poignet droit. « Syndrome du canal carpien. Le médecin du travail voulait me déclarer inapte. Mais j’ai refusé. Il fallait nourrir les enfants et payer leurs études. » Alors, pour Christel, c’est de nouveau, l’intérim.

« Le plus dur, c’était vers 18 heures, quand le soleil se couchait. Il n’y avait quasiment plus personne. Putain de cafard ! »

Quand, en 2005, on lui propose une mission à la SEITA, elle fait l’erreur de parler de son poignet. La direction refuse de la prendre. Pas assez costaud pour porter les bobines d’aluminium ! Le soutien de l’ANPE et de Randstat convaincront la direction. Elle est formée au paquetage. Le travail et l’ambiance lui plaisent. « Ici, c’était le club Med. Tout le monde se dit bonjour. On est libre de se déplacer, de se parler. On peut choisir sur laquelle travailler. » Elle accumule les contrats, plus de cent en six ans, d’abord à la semaine, puis au mois. Pas d’embauche pourtant. La SEITA restructure déjà. Priorité au reclassement des lillois, puis des strasbourgeois dont les manufactures ferment. Son tour arrive enfin en janvier 2011. Elle venait de passer les cinquante ans et pensait que cette fois, ce serait définitif. Son rêve aura duré trois ans.

Le premier jour de la grève de la faim, rien n’était préparé. Il y avait juste deux tentes. « A la nuit, toutes nos affaires étaient trempées. Il n’y avait même pas de toilettes. Il fallait traverser la route pour aller se soulager dans la forêt en face. On a dormi tout habillés sous la même tente, avec des boules quies dans les oreilles à cause des ronflements des copains et du bruit de la route. » Le lendemain, les collègues ont acheté un groupe électrogène pour alimenter un déshumidificateur, mais le bruit du moteur était infernal. Il ne sera remplacé qu’au bout d’une semaine par un branchement EDF grâce à la maire de Carquefou. Un ALGECO viendra améliorer l’installation et des toilettes seront enfin installées. Plus besoin de traverser la route toutes les deux heures ! Car quand on fait la grève de la faim, il faut boire de l’eau. Beaucoup d’eau. La vessie se remplit vite…

 « On ne nous a pas entendus. On s’est bien foutu de nous. »

Christel n’avait pas faim. «  On rigolait bien, Fred fantasmait sur les côtes de bœuf, je parlais de ma purée maison. » Les équipes, calquées sur les trois-huit de l’usine, se sont organisées pour les accompagner. Une centaine de collègues qui tournaient pour qu’il y ait toujours du monde avec eux. « Le plus dur, c’était vers 18 heures, quand le soleil se couchait. Il n’y avait quasiment plus personne. Putain de cafard ! » La première semaine s’est passée sans problème. Quelques journalistes passaient, quelques politiques aussi, Michel Ménard, député de la circonscription, Véronique Deubettier-Grenier, maire de de Carquefou, Aymeric Seassau, adjoint au maire de Nantes… et puis, des inconnus, « des gens formidables » qui venaient exprimer leur solidarité. Seulement deux kilos de perdus en huit jours. Et toujours la patate. « Elle va nous bouffer, la vieille ». Christel faisait rire ses collègues.

Mais le corps impose ses limites et même quand on est une maîtresse femme, les carences dues à l’absence d’alimentation finissent par produire leurs effets. Les trois jours suivants, Christel perd trois kilos. Elle ne dort quasiment plus, elle s’isole. « J’avais prévenu les copains. Si je pleure, c’est que ce sera la fin pour moi. » Et le jeudi de l’audience au Tribunal, le 16 octobre, Christel craque. Elle fond en larmes. Elle ne tient plus debout. « J’ai appelé mon mari pour qu’il vienne me chercher. Je ne voulais pas de civière. Pas d’hôpital. Je suis rentrée chez moi. Simplement. Et je suis allée voir mon médecin. » Pas de séquelles, juste quelques carences à combler. Mais un énorme sentiment de culpabilité d’avoir abandonné les autres. « Je suis déçue. A Paris, les élus ont signé le plan sans tenir compte de nous. On ne nous a pas entendus. On s’est bien foutu de nous. » De l’amertume aussi, Christel en a aussi par rapport à tous ceux qui ont oublié de venir soutenir. « On reconnaît ses amis dans l’épreuve. On en a perdus pendant la grève, mais on s’en est fait d’autres. Et le directeur de l’usine, qui m’avait fait la bise quand j’avais fêté mes 50 ans à l’atelier, il aurait pu faire un geste, avoir un mot ? Mais non. Rien. Le silence. Il est où l’humain ? »

 

Note. Ce portrait fait partie d’une série de quatre publiés ces trois derniers jours.
Lire ici celui de Séverine  : http://7seizh.info/2014/11/04/seita-dix-sept-jours-aux-cotes-grevistes-faim-severine-il-lhumain/
Ici, celui de Tony : http://7seizh.info/2014/11/05/seita-treize-jours-en-greve-faim-tony-il-lhumain/
Et ici, celui de Francis : http://7seizh.info/2014/11/03/seita-neuf-jours-en-greve-faim-francis-il-lhumain/

A propos de l'auteur

- Breton qui vogue entre terre et mer, en Bretagne ou ailleurs. Passionné des langues et de l'humain. En escale à Nantes. De nouveau en Bretagne, donc.

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