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Publié le: mer, Nov 5th, 2014

SEITA. Treize jours en grève de la faim pour Tony. Il est où l’humain ?

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Ouvrier spécialisé à la SEITA depuis 1997, Tony fait partie des 327 salariés qui seront licenciés si le Tribunal de Nantes valide demain le plan de fermeture présenté par Imperial-Tobacco. Après six mois de conflit social, il était parmi les six qui ont choisi de faire la grève de la faim pour défendre leur emploi. Portrait.

 

Tony, gréviste de la faim à la SEITA pendant treize jours

Tony, gréviste de la faim à la SEITA pendant treize jours

« J’ai pris cher ! Une énorme claque dans la gueule ! J’ai toujours aimé mon travail. Mais j’y réfléchirais à deux fois avant de m’y donner corps et âme. » Tony a fait la grève de la faim pendant treize jours. Onze kilos de perdus. Mais des rencontres formidables. « Je n’oublierai jamais les collègues qui sont venus nous soutenir, qu’ils soient de la SEITA ou d’ailleurs. Ni ce patron d’une petite entreprise voisine, qui s’est déplacé pour affirmer sa solidarité et a mis cinquante euros dans la caisse de soutien. » Pourtant,  le jour du Tribunal, ce 16 octobre dernier, après la manifestation à la préfecture, Tony s’est senti entièrement vidé, physiquement comme psychologiquement. « Et ma fille de neuf ans n’en pouvait plus. Elle allait tous les matins à l’école en pleurant. J’étais au bout du rouleau. Alors, j’ai arrêté. »

Quatre opérateurs sur chaque machine capable de cracher 16 000 cigarettes à la minute.

Quand nous nous rencontrons, Tony a le sourire. Sa longue barbichette tressée, il a promis de la couper si les licenciements étaient annulés. « J’ai repris cinq kilos, mais il en manque encore. » Il ne regrette rien et se rappelle encore du jour de son embauche. « Le 17 novembre 1997. » Dix sept ans dans quelques jours. Un chiffre fétiche. Pour les entretiens de recrutement, il s’était présenté avec un plâtre au pied. Il marchait avec des béquilles. La veille, dans l’entreprise où sa mission d’intérim consistait à fabriquer des boîtes pour transporter les autruches à l’abattoir, il s’était enfoncé un clou dans le pied avec un pistolet pneumatique. « Pour aller plus vite, j’avais supprimé une des sécurités, comme tous mes collègues. J’ai même pas senti le coup. Seulement entendu le bruit du pistolet. » 800 candidats s’étaient présentés. 5 embauchés. Il était du lot. Un bon jour. Alors, le clou, il l’a gardé sur lui. « Mon porte-bonheur. » Il se rappelle son premier jour à l’usine. « Un truc de fou. Des dizaines de bennes avec trente à quarante mille clopes chacune. » Le rebut, les cigarettes défectueuses. « On était invités à se servir. Pour vérifier la qualité du tabac. On fumait partout. » Cinquante à soixante cigarettes par jour. « Heureusement que j’ai arrêté pour la naissance de ma fille. » C’était il y a dix ans. Il n’a jamais refumé depuis.

Neuf mois de formation pour apprendre le travail « alors que maintenant, pour les nouveaux, c’est quinze jours. » Quatre opérateurs sur chaque machine capable de cracher 16 000 cigarettes à la minute. « Je suis amoureux de mon boulot. Une heure de travail, dans l’enfer du bruit. Puis, une demi-heure de pause pour se remettre. Et on recommence. Comme l’amour ! Et en équipe de nuit, j’adore l’ambiance. Il n’y pas de cadres présents. Les gens sont plus calmes. » Quand en 2005, la direction annoncé qu’elle fermait Lille, Tony et ses collègues, n’ont pas compris. Les patrons venaient de refaire les bâtiments et avaient équipé l’usine de nouvelles machines à haute vitesse.  « On s’est dit que quelque chose clochait, qu’un jour, bientôt, ce serait pour nous. Et on y est. » Pourtant, l’usine de Carquefou est hyper rentable. « Ce qu’on produit le lundi en sept heures, ça couvre toutes les charges pour la semaine, y compris nos salaires. La production des quatre jours suivants, c’est que du bénéfice. Tout pour les actionnaires. » 40 000 euros de résultat net après impôts par salariés et par mois. Une paille… La fermeture ici, c’est la fin de la production de cigarettes en France. « Il ne restera que Riom, avec ses vieilles machines qui ne produisent que 200 kilos à l’heure de cigarettes mentholées quand ici, on fait 40 tonnes de Gauloises dans le même temps. » Et une loi a été voté qui interdit le menthol dans trois ans. L’agonie s’arrêtera là.

Notre pays va devenir un pays dortoir, comme les banlieues par rapport à Paris

Pourtant en mai, quand la CGT a annoncé que l’usine allait fermer, Tony et ses collègues n’y avaient pas cru. « On est allé voir la patron qui nous a dit qu’il n’avait aucune info. Mais il a refusé de démentir. On a compris. » Alors, la moitié d’entre eux a arrêté de travailler et le surréalisme a commencé. « On venait à la boite, mais on ne faisait plus tourner les machines. Ils nous ont retiré des jours de grève. Puis ils nous les ont rendus. Ca a duré jusque septembre. On venait à 21 h 30 avec un bouquin, une console ou un jeu vidéo. Parfois, si on arrivait à être trois volontaires, on faisait tourner une machine pendant une heure. Puis, on arrêtait et on déambulait dans l’usine. Walking Dead. Comme des zombies. » La direction laissait faire jusqu’à un mardi où les huissiers sont arrivés pour noter ceux qui travaillaient. « Alors ça nous a énervé. On a vidé les bennes avec les rebuts, jeté les cartons d’emballage partout, ouvert les robinets à colle. Sans toucher aux machines qui sont toujours intactes. » La réponse de la direction a été de fermer l’usine en la faisant garder par une trentaine de molosses qui parlent russe ou serbe. « Comme une garde prétorienne. D’ailleurs, le nom de la boite de sécurité ressemble à ça. Ils ont tout bouclé. Et eux, ils sont là pour surveiller les locaux et les logements de fonction des cadres 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Nous, on n’a plus le droit de rentrer ! Pour eux, on est des voyous ! » La direction a signifié à tous les ouvriers un « congé spécial. » Tout le monde continue d’être payé mais plus personne ne travaille. « L’argent n’est pas un problème pour les actionnaires. On leur en a fait suffisamment gagner et ils récupéreront vite la mise en Pologne. Ils nous paient pour rester chez nous, nous isoler, nous casser. Plus rien à faire. Mêmes pas le droit de prendre un autre boulot. » La déchéance. Pour démoraliser. « Du harcèlement moral. Comment vivent les célibataires à qui on enlevé toute humanité, tout lien social ?  J’espère qu’il n’arrivera rien à personne, » conclut Tony, grave.

« La grève de la faim, on ne l’a pas fait pour nous. On l’a fait pour sauver les 327 emplois du site. Et pour ouvrir les yeux de tous les ouvriers de France. Pour que les médias parlent de nous. Mais à part quelques exceptions marginales, ils se sont tus. » L’avenir ? Tony a demandé à bénéficier d’un bilan de compétences. Il saura à la fin du mois si le FONGECIF accepte sa demande. « Mais qui voudra m’embaucher ? Quel avenir dans l’industrie en France ? Notre pays va devenir un pays dortoir, comme les banlieues par rapport à Paris. Je n’ai qu’un BEP et ma qualification professionnelle est très spécifique. » C’est pourquoi, avec sa femme, il envisage de partir. De repartir à zéro. Imperial Tobacco propose des mutations au Maroc ou au Canada. « La France nous a abandonnés. Alors, pourquoi rester ici ? » Alors, oui, comme pour Christel, Séverine ou Carine, encore une fois, je ne peux que demander : il est où, l’humain ?

Note. Ce portrait fait partie d’une série de quatre publiés ces trois derniers jours.
Lire ici celui de Christel  : http://7seizh.info/2014/11/03/seita-onze-jours-en-greve-faim-christel-il-lhumain-seita-onze-jours-en-greve-faim-christel-il-lhumain/
Ici, celui de Séverine : http://7seizh.info/2014/11/04/seita-dix-sept-jours-aux-cotes-grevistes-faim-severine-il-lhumain/
Et ici, celui de Francis : http://7seizh.info/2014/11/03/seita-neuf-jours-en-greve-faim-francis-il-lhumain/

A propos de l'auteur

- Breton qui vogue entre terre et mer, en Bretagne ou ailleurs. Passionné des langues et de l'humain. En escale à Nantes. De nouveau en Bretagne, donc.

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