Home Le Mag & Co La SEITA. Une usine à cash pour Imperial-Tobacco

La SEITA. Une usine à cash pour Imperial-Tobacco

Demain est un jour important pour les salariés de la SEITA. Le Tribunal de Grande Instance de Nantes devrait prononcer dans l’après-midi son jugement sur le projet de fermeture de l’usine de Carquefou. Le 16 octobre dernier, Maître Fiodor Rilov, l’avocat des salariés, avait plaidé pour la suspension du plan et le jugement avait été mis en délibéré. A 24 heures de la décision, il nous a semblé utile de revenir sur la situation.

Manifestation des SEITA du 16 octobre
En manifestation dans Nantes le 16 octobre.

Entre 2009 et 2013, le volume mondial des ventes des cigarettes s’est contracté d’un peu plus de 6%, passant de 2 671 milliards de cigarettes vendues en 2009 à 2 504 milliards en 2013. En quatrième position sur ce marché, Imperial Tobacco a vu sa production régresser de 17%, passant sur la même période de 322,2 milliards à 266,1 milliards de cigarettes vendues. Une chute beaucoup plus importante que pour ses concurrents qui ont mieux résisté et qui se traduit par une perte de 1,5 point en part de marché. Entre 2012 et 2013, la production du groupe a régressé de 37,6 milliards de cigarettes, soit un peu plus que les volumes produits par les usines de Nottingham et Nantes que le groupe est en train de fermer.

L’Europe, pour Imperial-Tobacco, c’est « la division Profit »

Cette situation signifie-t-elle que le groupe Imperial Tobacco serait en difficulté ? Non. Le retour en cash vers les actionnaires, c’est à dire les dividendes versés et les rachats d’actions opérés par le groupe ont été multipliés par trois en cinq ans. Ils représentaient 496 millions d’euros en 2008 (29,2% du cash-flow issu de l’exploitation), 652 millions 2009, 785 millions en 2010, 1,118 milliard en 2011, 1,53 milliard en 2012 pour atteindre 1,584 milliard en 2013 (67,3% du cash-flow). Chiffres qui explique l’absence d’investissement du groupe alors que ceux-ci auraient pourtant été indispensables au maintien de ses parts de marchés en Europe et à son développement en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient.

Le fonds de l’affaire, c’est que pour Imperial-Tobacco, le marché européen n’est qu’une usine à cash (le groupe l’appelle d’ailleurs, non sans cynisme, sa « division Profit ») dont il détruit l’appareil productif pour réinvestir aux Etats-Unis. Dès 2015, le groupe prévoit de racheter, pour plus de 7 milliards d’euros, les marques Winston, Maverick, Kool et Salem et surtout Blu, une marque qui détient 45% des parts du marché de la cigarette électronique aux Etas-Unis.

Depuis le rachat d’Altadis par Imperial-Tobacco en 2008, la marge opérationnelle du groupe a progressé de 42,6%, passant de 2,23 milliards d’euros en 2008 à 3,18 milliards en 2013. Avec un niveau d’investissements très faible, complété d’une réduction drastique de l’emploi, particulièrement en France avec la fermeture d’usines, le coût des restructurations demeure marginal et n’empêche pas le résultat net de continuer de progresser : 1,924 milliards d’euros en 2011. 2,076 milliards en 2013.

Un paquet de cigarettes revient à 17 centimes, dont 4 centimes en frais de personnel.

SEITA. Les grévistes de la faim
Pendant dix sept-jours, il se sont relayés en se privant de manger, pour tenter de se faire entendre.

Entre 2008 et 2013, le groupe a détruit 5000 emplois en Europe, l’effectif passant de 40 300 salariés à 35 300. Dans le même temps, la profitabilité par salarié a quasiment doublé. En 2008, chaque salarié du groupe contribuait, en moyenne, pour 68 000 euros au résultat opérationnel. En 2013, c’était 111 000 euros.

Mais les informations qui précèdent ne concernent que le groupe Imperial-Tobacco. En France, la SEITA a une profitabilité encore plus forte. Depuis son rachat par Imperial-Tobacco, la SEITA a reversé 2,5 milliards d’euros au groupe. Plus de 70% de ses résultats directement ont été directement absorbés par son actionnaire, une moyenne de 1,8 million d’euros par salarié ! Une paille…

En cinq ans, les gains en productivité ont été colossaux. Les frais de personnel, qui représentaient 40% de la valeur ajoutée en 2009, ont été réduits à 24% en 2013. Pour un prix de vente public moyen de 6,50 euros, un paquet de 20 cigarettes produit sur le site de Carquefou revient à 17 centimes, dont 4 centimes en frais de personnel. Les 16 millions de fumeurs en France apprécieront. Il n’y a pas que pour l’Etat qu’ils sont des vaches à lait.

En 2013, la production de cigarettes en France par la SEITA a représenté 21 442 000  cigarettes pour un marché évalué à un peu de plus de 12 000 000. L’excédent était écoulé à l’export, contribuant positivement à la balance commerciale de la France. Demain, une fois l’usine de Carquefou fermée, la production française régressera à environ 8 000 000 de cigarettes dans un marché qui devrait rester stable. Il faudra importer pour fournir les seize millions de fumeurs. La balance commerciale française du tabac deviendra négative.

La nouvelle restructuration de la SEITA conduira aussi à une chute des impôts et taxes versés par la société. A Carquefou en premier lieu, où la taxe professionnelle versée à la commune va disparaître, mettant en grande difficulté les finances de la ville. Au niveau national aussi où l ‘optimisation fiscale se traduira par une diminution de 67 millions d’euros les impôts payés par la société à l’Etat. Tout bénéfice pour Imperial Tobacco qui, grâce au transfert de l’activité en Pologne, gagnera chaque année 14 points d’impôts sur ces résultats. Le taux d’imposition sur les sociétés est en effet de 19% en Pologne au lieu de 33 % en France.

Pour 2013/2014, le résultat net d’Imperial-Tobacco progresse de 57%

Sous la tente, en bord de route
Dix sept jours, en bord de route, dans le froid et le bruit de la circulation, sans manger…

La SEITA, qui employait encore 1 859 personnes en CDI en 2007 n’en salariait plus que 1188 en 2013. Quand les sites de Carquefou et de Bergerac auront fermés, si le PSE est validé par le Tribunal, il n’en restera plus que 789, et seulement 349 dans les deux usines restantes, à Riom et au Havre. Et pour combien de temps ? Une véritable désindustrialisation.

Mardi dernier, à Londres, Alison Cooper, directeur général d’Imperial Tobacco, a présenté les résultats du groupe pour son dernier exercice. Un résultat net supérieur à 1,8 milliards d’euros, en progression de 57% par rapport à l’an passé. Tout va bien pour le groupe anglais qui a confirmé vouloir racheter les marques Kool, Salem et Winston à un de ses concurrents, pour un montant de 7,1 milliards d’euro. Les dividendes versés aux actionnaires seront augmentés de 10% Les investisseurs se réjouissent. Sur la seule journée de cette annonce, le titre a progressé de plus de 4% à la Bourse de Londres. Voilà le discours, plein d’optimisme, d’Alison Cooper.

« Cette année a été une année d’importance pour Imperial. Nous avons renforcé nos marques et notre présence sur le marché, porté notre cycle de recouvrement à 91 pour cent, réduit la dette de 1 milliard de livres sterling et augmenté de 10 pour cent le dividende versé à nos actionnaires. Nous avons terminé notre programme d’optimisation des stocks et réalisé plus de 60 millions de livres sterling d’autres économies grâce à notre programme d’optimisation des coûts. Nous avons réalisé ce que nous avions décidé de faire, créer une entreprise plus forte dans ses process. Les conditions de marché restent difficiles sur de nombreux territoires, mais les mesures que nous avons prises pour améliorer la qualité et la durabilité de l’entreprise nous ont mis dans une position plus forte pour stimuler la croissance et créer de la valeur durable pour nos actionnaires  » [1].

L’optimisation des coûts, si vous n’avez pas compris, c’est la fermeture des sites de Nottingham et de Carquefou, qui s’appelle, pour les salariés concernés, des licenciements boursiers. Car l’humain, la direction du groupe n’en a cure. Ce n’est qu’une variable d’ajustement, au même titre que les machines. Et le cynisme d’Imperial-Tobacco est sans borne. Ce matin-même, les salariés du siège de la SEITA, à Paris, étaient invités par leur direction à se joindre aux buralistes en allant manifester avec eux devant le Sénat contre le projet du Ministère de la santé d’imposer des paquets de cigarettes neutres et d’interdire la publicité dans les débits de tabac. Demain, nous l’espérons avec tous les salariés de l’ancienne manu, sera un autre jour.

La note de la direction du siège appelant les salariés du siège à aller manifester devant le Sénat avec les buralistes
La note de la direction appelant les salariés du siège à aller manifester devant le Sénat avec les buralistes

[1] « This has been a year of significant delivery by Imperial. We’ve strengthened our brands and market footprint, improved cash conversion to 91 per cent, reduced debt by £1 billion and delivered another 10 per cent dividend increase to shareholders. We’ve completed our stock optimisation programme and realised over £60 million of further savings through our cost optimisation programme. We’ve achieved what we set out to achieve, creating a stronger business in the process. Trading conditions remain tough in many territories but the actions we’ve taken to enhance the quality and sustainability of the business have put us in a stronger position to drive growth and create sustainable value for our shareholders. » http://www.imperial-tobacco.com/index.asp?page=78&newscategory=18&year=&newsid=2094

Note : L’essentiel des données économiques présentées dans cet article sont issues du document d’expertise réalisé par le cabinet Projexa sur mandat du Comité Central d’Entreprise de la Seita, que nous nous sommes procuré.

Voir aussi les quatre portraits des grévistes de la faim publiés en début de semaine dans la rubrique « Le Mag & Co ». http://7seizh.info/category/le-mag-co/

 

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