Hexagone, sweet Hexagone

5

nation-gwenn-ha-du-vEn Bretagne, les mouvements politiques autonomistes ou nationalistes peinent encore à décoller. Et si c’était parce que, au fond d’eux, les Bretons trouvent un intérêt à faire partie de la France ? Il s’agit alors d’examiner en quoi cet intérêt a pu devenir très relatif au fil du temps pour que le nationalisme retrouve un nouveau souffle.

Il y a peu, je suis tombé par hasard sur la cérémonie des « César » transmise sur Canal +. J’ai eu la grande surprise de ressentir ce que j’ai pu ressentir par le passé lors d’une circonstance similaire : j’ai bien aimé. J’ai presque honte de le reconnaître, mais oui : la beauté du cinéma français, expression d’une grande culture en résistance face à l’oppresseur américain (pardon, anglo-saxon, comme on dit maintenant), l’élégance à la française, le charme… Tout ça m’a parlé. Pour un peu, j’aurais presque été fier d’appartenir à cette grande communauté spirituelle qu’est la « francophonie » : l’une des plus grandes et plus influentes civilisations mondiales.

Je vous rassure, je n’ai pas pris ma carte à l’UMP pour autant. Je suis résolument nationaliste breton et fédéraliste européen. Néanmoins, ma situation semble illustrer celle des Bretons dans leur ensemble, toujours tentés d’admirer ce pays qui les dirige.

Comment expliquer ce curieux complexe ? Je vais essayer de lister les raisons principales qui me semblent susciter l’attachement des Bretons pour la France, avant de les déconstruire une à une.

La grandeur culturelle

C’est probablement la première raison qui vienne à l’esprit. En effet, combien de fois n’avons-nous pas été bassinés sur « la place du français dans le monde », « la France, patrie des droits de l’homme », etc. ? On dirait que toutes les bonnes choses sur cette terre sont dues, directement ou indirectement, à la France. Comment dès lors ne pas avoir de l’admiration pour cette si grande civilisation. Et, de fait, il est indéniable que le français est assez largement parlé en Europe et dans le monde, que les arts français comptent nombre de références, et que l’influence de la France continue d’être importante. Mais voyons également le revers de la médaille : la langue de communication mondiale est désormais l’anglais, la première langue parlée le chinois, l’espagnol est la deuxième langue utilisée en Amérique, et l’allemand le première langue en Europe. Au niveau intellectuel, la France est depuis longtemps distancée, en quantité comme en qualité, par les productions américaines (Etats-Unis, Canada, mais aussi Amérique du Sud) ou même asiatiques. Elle est contrainte de se replier sur elle-même par des mesures culturelles protectionnistes (loi Toubon), ce qui assèche peu à peu son potentiel d’innovation. La France a une civilisation en déclin, et il serait bien dommage qu’elle entraîne les Bretons dans sa chute, parce que ces derniers se seraient trop attachés à elle.

L’argument économique

Parlez de revendication bretonne à un Français, et nul doute qu’il vous répondra : « mais comment la Bretagne vivrait sans les subventions qu’on lui donne ? ». Cet argument a un réel poids sur toutes les discussions qui entourent la dévolution. On a l’impression que les Bretons vivraient moins bien s’ils devaient se gérer tous seuls. Malgré tout, soyons sérieux : cet argument n’est pas valable une seconde. Tout d’abord, les Bretons paient des impôts, qui contribuent largement à financer l’Etat français. Les fameuses « subventions » dont il est question ne sont donc qu’un juste retour de ce que nous payons. Et peut-être que l’utilisation serait plus efficace si nous pouvions effectivement décider de l’affectation de nos impôts, plutôt que de les confier à Paris. Ensuite, dans les dépenses que la France réalise pour la Bretagne, il faut en compter qui ne sont que très peu productives pour la Bretagne : par exemple, l’armée française. Certes, les militaires présents consomment chez nous, mais où est la plus-value ? La plus-value de la possession d’une armée (outre l’industrie de l’armement) ne réside que dans un rayonnement politique au niveau mondial, or c’est la France qui en bénéficie, et non la Bretagne. Cessons donc de recevoir de l’argent improductif en retour de nos impôts, et exigeons de pouvoir créer nous-mêmes de la valeur, par la production et l’innovation.

Le poids politique

Puisque je viens de l’évoquer, parlons donc de ce fameux poids politique. De nombreux Bretons trouvent certainement un intérêt à faire partie de la France du fait du poids politique dont ils pensent bénéficier. Pour eux, en faisant partie d’un grand pays, ancienne puissance coloniale, membre du conseil de sécurité de l’ONU, membre du « couple franco-allemand » en Europe, devrait leur permettre de mieux faire entendre leurs revendications. Par exemple dans les négociations de la PAC ou de la politique de pêche. Seulement, ici aussi, le poids de la France s’est considérablement affaibli. La France s’est progressivement isolée de partenaires potentiels comme l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne, et le couple franco-allemand n’est plus ce qu’il était. Quant aux pays d’Europe de l’Est, c’est le désintérêt le plus complet. Les Etats-Unis, en déclin eux aussi bien que toujours première puissance mondiale, ont une attitude méfiante vis-à-vis de la France. Donc sur le bénéfice en terme de poids politique, cela pourrait être mieux. Ceci d’autant plus que l’intérêt de la France est parfois, et même assez souvent, contraire à l’intérêt de la Bretagne : le meilleur exemple étant le domaine énergétique, où la France continue de soutenir à demi-mot la filière nucléaire, alors que la Bretagne aurait beaucoup à tirer des énergies renouvelables, et notamment marines.

Le syndrome de Stockholm

Et pour finir, comment ne pas mentionner cette raison psychologique bien connue du syndrome de Stockholm ? Il s’agit de l’attachement développé par une victime (séquestrée, par exemple) envers son agresseur. Les agressions commises par la France à l’encontre de la Bretagne ne sont plus à démontrer : traitement colonial, discrimination, assimilation, anéantissement de l’identité bretonne… A force de nous répéter que nous vivons en périphérie (ou mieux : à l’Ouest de la France, si ce n’est le Grand-Ouest), nous avons sans doute fini par croire que la Bretagne était enclavée, en retard, et qu’elle avait besoin des lumières du « grand frère » français pour se développer, ou au moins pour vivre décemment. Il est grand temps de dépasser ce complexe pour voir plus loin : un pays n’est pas foncièrement « enclavé », il est seulement en éloignement relatif par rapport à d’autres localisations. La Finlande est un pays nettement plus développé que la France, et pourtant il paraît difficile de faire plus enclavé : au bord du cercle Arctique, en situation péninsulaire… A l’inverse, la Bretagne apparaît idéalement située, véritable lien entre l’Amérique et l’Europe, entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud. Le développement d’un pays provient très largement de ses ressources intrinsèques, plus que de sa relation de dépendance avec ses voisins. Sachons donc connaître notre intérêt de Breton et prenons notre destin en main !

Sandrig ar Gall

 

Pour finir, quoi de mieux que cet extrait d’une lettre envoyée en 1961 (il y a plus de cinquante ans!) par le regretté docteur Guy Etienne à un spécialiste de la psychologie. Cet échange épistolaire fait apparaître nettement que les faits ci-dessus ne sont pas nouveaux, mais étaient bien en germe il y a longtemps: le déclin de la culture française d’un côté, et son surprenant maintien sous une forme vigoureuse en Bretagne. Il est clair que c’est un point psychologique majeur qui explique certainement le comportement des Bretons, mais aussi, pourquoi pas, la relation de la France avec ses minorités “visibles”.

“Je crois qu’il faut faire le départ entre deux acceptions du terme “structure sociale”: d’une part la structure effective (wirkliche) dont la connaissance ne peut être atteinte qu’à travers une élucidation des motivations qui conditionnent de fait l’existence de telle société; d’autre part la structure phénoménale telle qu’elle se vit et se connaît dans les membres mêmes de cette société. Si à Paris, la culture et la société originales françaises ont cessé d’avoir une existence effective et phénoménale, elles n’en continuent pas moins d’être imposées, en tant que types idéaux, par l’école, la presse, aux populations bretonnes, africaines, etc… C’est ce que de Gaulle appelle la mission culturelle de la France, la création d’une Eurafrique d’expression française, etc… Le résultat en est que les Français authentiques savent que le type socio-culturel français original n’a plus d’existence effective, tandis que les Français d’intégration, soumis à l’information d’Etat, ont l'”évidence” de son existence. Cette évidence puissamment entretenue maintient en existence une structure sociale phénoménalement française, mais effectivement inauthentique: lorsqu’on entreprend d’en élucider les motivations, on découvre qu’il s’agit, non de l’expression première d’un courant de civilisation original, mais de la conformation servile à un type imposé. N’empêche qu’une société française selon les souhaits de de Gaulle, c’est-à-dire inauthentique en tant qu’expression, mais structurellement forte, est beaucoup plus présente dans les villes de Bretagne qu’à Paris même. […]
Bien sûr, le danger pour nous est deux fois plus grand que pour les Français authentiques: l’Etat actuel, en imposant à ceux-ci un type socio-culturel appartenant au passé, respecte néanmoins les données de base de leur patrimoine socio-culturel; tandis que pour les Bretons par exemple, l’imposition de plus en plus totalitaire d’un type socio-culturel étatique correspond à un déracinement complet, à l’étranglement radical de la civilisation originale bretonne. C’est pourquoi si les Français peuvent se permettre d’attendre la fin de cette période “somnambulique”, même si elle doit se solder par une grave crise de leur civilisation, les Bretons ne le peuvent plus, car c’est leur existence même en tant que peuple original – que nation – qui se joue: de Gaulle pour nous n’est qu’un épisode dans l’entreprise séculaire de réduction de la nation bretonne par l’Etat français. Je pense qu’il est aussi une chance, car il pousse à l’extrême les tensions internes de la structure impérialiste française et l’amène donc au bord de la rupture.”

Guy Etienne – Abanna, Ar Vro-Gwirionez n°11, septembre 1961.

5 Commentaires

  1. Lorsque l’on parle de grandeur culturelle, il faut peut-être tenir compte du nombre de locuteurs réels, donc de langue maternelle. Si l’on veut estimer le nombre de locuteurs d’une langue autre que maternelle, la difficulté est le niveau de connaissance de la dite langue : parlée couramment, lentement, lue mais non parlée, …
    Quel est le rayonnement du français en Asie, aux Amériques, dans les Pays Arabes, etc… ? N’est-il pas surestimé par les français eux-mêmes ?
    Quelques chiffres :
    Tableaux de données de locuteurs de langues maternelles
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_langues_par_nombre_de_locuteurs_natifs

    Langue Portugais Français
    Famille Indo-européenne,italique,  Indo-européenne,italique, romane, oïl
    romane, ibérique
    Pays d’origine Portugal France, Belgique, Suisse
    Organisation Internationale
    de la Francophonie 222 millions 115 millions (2010)
    Chiffres de 20144,5
    Ethnologue 203 millions 75,9 millions
    Éd. 2015 6
    Nationalencyklopedin 216 millions 73,8 millions (2010) 109 millions (2007)
    2010 ou 2007

    PIB par habitant en PPA
    Portugal 21 700 $ (2009)
    France 40 445 $ (2014) https://fr.wikipedia.org/wiki/France

    La culture, est-ce l’apanage de “l’élite”, ou le “way of life” mode de vie et tout ce qui n’est pas matérialisé dans les écrits, musiques, films, etc…? mais qui sont néanmoins des marqueurs forts d’identité ?

    • @Erwan
      Très bonnes remarques. Il est évident que l’influence de la langue française est très largement surestimée, et les Bretons ne sont pas les derniers à être complices.
      Dans le même temps, la langue française dispose d’un fort capital symbolique, qui lui donne une influence plus que proportionnelle à son poids en nombre de locuteurs. En clair, la culture française, le cinéma par exemple, ont plus de poids que leurs équivalents allemand, russe, indien, voire chinois…
      La culture française est très liée à la culture de l’élite, dans une proportion qui n’est pas vraie dans tous les pays. C’est dû à des raisons historiques, et c’est poursuivi par la politique culturelle intérieure et extérieure de la France, qui donne clairement une hiérarchie. Quand on parle de “culture générale” pour des concours administratifs par exemple, on dit ce qui importe et ce qui est secondaire.
      Pour la Bretagne, on peut constater que la transmission officielle de cette culture fonctionne plutôt bien, ce qui fait que les Bretons peuvent souvent, et même à leur insu, défendre la culture française à laquelle ils ne participent presque pas. Je suis persuadé que c’est la raison pour laquelle les Bretons disent en majorité qu’ils se sentent français.
      Que faire? A mon sens il est indispensable de développer une certaine culture bretonne “élitiste”, non pour annihiler la culture populaire, mais pour la porter. Les pays où cette culture “élitiste” a disparu, en premier plan les pays africains sous l’action des colonisateurs, sont les pays qui ont le plus de mal à mettre en valeur leur culture traditionnelle.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.