Home Côtes d'Armor Sable en baie de Lannion : division bretonne, décision parisienne.

Sable en baie de Lannion : division bretonne, décision parisienne.

sableLe 14 avril, après des années de procédure, le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, a délivré une autorisation limitée d’extraction de sable en baie de Lannion. La décision tente de faire un compromis entre l’intérêt de l’exploitant, la Compagnie Armoricaine de Navigation (CAN), et les risques sur l’environnement dénoncés par des élus, des professionnels de la mer et le collectif Peuple des Dunes en Trégor. Depuis, les opposants continuent de se mobiliser et de faire entendre leurs voix. A l’approche des régionales, les critiques fusent, que ce soit pour critiquer le PS ou pour prôner une plus grande autonomie de décision régionale en reprochant un parisianisme décisionnel.

Décision parisienne.

C’est factuel, la décision a été prise à Paris par un ministère du gouvernement. Plus que la localisation géographique et le soupçon de centralisme arrogant, c’est le fait que la décision soit prise par le ministère de l’Économie qui aurait pu susciter des interrogations. A partir du moment où la ministre de l’Environnement s’était déclaré opposée au projet en juin 2014, la décision n’aurait-elle pas du remonter au premier ministre, voire au président de la République ? Le ministre de l’Économie pouvait-il être totalement objectif dans une dispute entre une entreprise affichant des conséquences directes sur l’emploi et un collectif s’inquiétant des conséquences indirectes de la dégradation de l’environnement ? Crainte bien vaine. Car il n’a, de toute façon, pas eu à faire de forcing sur le sujet.

Il a simplement repris la solution prévue depuis le 1er octobre 2014 par la section Travaux Public du Conseil d’État. L’état des lieux initial, la réduction d’extraction, les zones, l’augmentation progressive à partir de 50000 m3, les modalités de surveillance, la commission, sa composition, son rôle, etc…tout était déjà prévu par l’administration depuis plusieurs mois. Le ministre n’a eu qu’à valider cette solution, conforté par le rapport interministériel qui lui a été rendu le 17 février et qui souligne le bien-fondé de la solution préconisée par « l’administration ». Par l’écoute et la concertation, le ministre a surtout mis les formes dans une décision finale que personne ne semblait vouloir prendre à sa place, y compris au plan régional. Les apparences d’une dispute entre la Bretagne et Paris sont trompeuses car la dispute est surtout entre bretons. Pas étonnant alors, et peut être bien pratique pour certains, que la décision soit prise ailleurs.

Division bretonne.

La division n’est pas entre Bretilliens et Costarmoricains. La CAN est basée à Pontrieux et ses navires sabliers sont immatriculés à Paimpol. Ceux-ci alimentent à la fois l’usine TIMAC AGRO de Saint-Malo et celle, plus petite, de Quemper Guezennec (ex usine AGRIVA) près de Pontrieux. CAN et TIMAC AGRO sont des filiales du groupe Roullier. TIMAC est l’abréviation de Traitement Industriel du Maerl en Amendement Calcaire. L’entreprise produit des fertilisants des sols au bénéfice de l’agriculture. En septembre 2013, l’Europe a interdit l’extraction du Maerl, classé comme habitat naturel préservé. Les filiales du groupe Roullier se rabattent sur le sable coquillier, considéré comme une bonne alternative au maerl. Les emplois concernés se situent aussi bien en Ille-et-Vilaine qu’en Côtes-d’Armor. Et le fait qu’un département soit récemment passé à droite quand l’autre est resté à gauche est très probablement sans influence dans la décision finale.

L’opposition se situe entre la Terre et la Mer : du côté de TIMAC AGRO et la CAN : les agriculteurs, du côté des défenseurs de l’environnement marin : les professionnels de la mer et du Tourisme. Les marins pécheurs ont participé aux manifestations contre le projet. En 2011, le comité régional des pêches était opposé à l’extraction si proche des côtes, dans une zone exploitée par des petits bateaux ne pouvant aller plus au large. De son côté, le site « Paysan Breton hebdo » titrait en 2010 : « Projet d’extraction de sable coquillier en baie de Lannion : Un enjeu important pour l’agriculture bretonne » et précisait que « Ce dossier est aussi important pour les agriculteurs qui pourraient à court terme, être privés d’un amendement de qualité ». Cette fracture apparaît au sein même des Bonnets Rouges. Sur leur site, le comité Ster Leger appelle à la mobilisation contre l’extraction de sable, pour défendre «les pêcheurs professionnels qui ne pourront plus travailler à très court terme ». Mais le « patron » des Bonnets Rouges, Thierry Merret, récemment réélu président de la FDSEA 29, a fait valoir en 2011 l’avis favorable de la Chambre d’Agriculture du Finistère au projet d’extraction lors d’une réunion à la Préfecture Maritime.

Plus-value d’une décision régionale ?

Suite à la décision du ministre de l’Économie, quelques voix s’élèvent pour que la décision sur ce genre de sujet soit prise en Bretagne et non à Paris. Il s’agit de l’UDB et de monsieur Christian Troadec, maire de Carhaix et conseiller départemental. C’est une bonne idée en soi. Mais on peut quand même rester circonspect sur l’influence de la dimension régionale dans ce cas précis. Les élus engagés contre l’extraction sont essentiellement ceux des municipalités concernées et de l’intercommunalité « Lannion-Tregor Communauté ». A l’assemblée, c’est la voie de Corinne Erhel, la députée (PS) de la 5ème circonscription, sur le littoral des Côtes-d’Armor, qui se fait entendre. Au niveau régional, l’ambiance est plus à la discrétion. En 2011, le PDG de la CAN affirmait que son projet avait le soutien de la région. Le président du conseil régional actuel semble plutôt en retrait. Il soutiendrait actuellement l’idée d’un futur plan de gestion des extractions. Rien n’indique que les élus régionaux, à l’exception d’EELV et de l’UDB, auraient adopté une autre solution que celle du ministère de l’Économie. Donc décision régionale soit, mais tout dépend de qui dirige la région. L’échéance des prochaines élections approche, les positions s’affirment.

Bercy n’est pourtant pas le mieux placé pour imaginer un avenir commun entre acteurs économiques de niveau régional. C’est ce que l’on peut reprocher à la solution retenue. Les conséquences des comportements humains en simple consommateur de la planète ont amené à la volonté de développement durable. Peut-on aujourd’hui laisser une entreprise faire « comme avant », parce que ce serait «dans son ADN », et dégrader, au nom de son propre intérêt, une ressource non renouvelable dont d’autres professionnels tentent de faire un usage durable et plus respectueux ? La protection du maerl ne justifie pas la destruction du sable si proche de zones protégées. Quel autre projet à très long terme pour le groupe Rouiller qu’un arrêt d’activité, ou une réorientation, après avoir épuisé l’ensemble des ressources « indispensables » en sable coquiller ? Dans cette perspective, l’autorisation limitée d’extraction en baie de Lannion constitue un compromis qui ne prépare pas suffisamment l’avenir.

Pour un projet régional.

Dans un réel souci de prise en compte des risques sur l’environnement, l’accord d’extraction est accompagné d’une surveillance renforcée. C’est très bien. Mais on ne fait ainsi qu’attendre de découvrir les impacts sur l’environnement pour envisager l’arrêt des travaux. Dans cette éventualité on fera quoi ? On dira à l’entreprise de se débrouiller ? Comment feront les agriculteurs qui ont « besoin » de cette ressource, à part découvrir qu’ils peuvent faire autrement ? A moins qu’on ne décide de continuer le saccage environnemental au nom du moindre coût souverain ? En réalité, il manque quelque chose dans le projet, alors que nombre d’élus en ont souligné l’intérêt. Quoi qu’il arrive, il faudra un jour s’intéresser à l’exploitation des gisements de sable plus au large, ne serait-ce que par l’épuisement du site de Lannion et des autres sites déjà exploités. Pourquoi attendre d’être certain d’avoir dégradé l’environnement le plus proche des côtes et de zones protégées ? Si on veut vraiment être en mesure d’arrêter l’extraction en baie de Lannion, il faut dès à présent étudier sérieusement l’exploitation des gisements à 40 km au large.

C’est l’option de bon sens soutenue par de nombreux acteurs, comme le président de Lannion Tregor Communauté, Louis Le Jeune, la députée Corrine Erhel, et le président du Mouvement Bretagne et Progrès, Christian Troadec. Le rapport interministériel du 17 février confirme que l’exploitation de ces gisements n’a pas été étudiée et émet des recommandations (N°7 et 8) dans ce sens. Il recommande également de « développer les travaux afin de mieux connaitre les réels besoins d’amendements basiques des cultures en Bretagne, les sources d’approvisionnement, les alternatives et les enjeux agronomiques, techniques et financiers ». L’appropriation de ces recommandations par les acteurs concernés sous la houlette de la région Bretagne, avec l’appui d’experts comme, par exemple, l’IFREMER, serait la solution naturelle. Il convient de déterminer pour quel besoin et à quelle échéance une exploitation au large, certes plus onéreuse mais moins limitée en volume, pourrait permettre d’arrêter de dégrader la dune au fond de la baie de Lannion. Et le plus tôt sera le mieux. Cela supposera des moyens matériels nouveaux et des infrastructures portuaires adaptées. Cela pourrait nécessiter un soutien financier de la part des collectivités territoriales, justifié pour un projet constituant un bien meilleur compromis entre les intérêts de l’agriculture, ceux des professionnels de la mer et ceux des défenseurs de l’environnement et de l’attractivité touristique.

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