8 avril 1498, Anne de Bretagne redevient seule souveraine de Bretagne

 

Son mari, le roi Charles VIII de 220px-BNF_-_Latin_9474_-_Jean_Bourdichon_-_Grandes_Heures_d'Anne_de_Bretagne_-_f._3r_-_Anne_de_Bretagne_entre_trois_saintes_(détail)France, a décidé de la rejoindre au château d’Amboise afin de la consoler de la perte de sa fille, Anne, morte née – ce n’est pas la première fois que cela arrive et Anne souffre de mélancolie comme on le disait pudiquement. Le roi veut lui changer les idées et comme tous les deux aiment les jeux de paume (ancêtre du tennis), ils se rendent tous les deux, avec leur suite, à la salle de ce jeu. Ils rejoignent par un chemin un peu compliqué et bas de plafond une galerie surplombant la salle. Sur le parcours, la tête du souverain heurte assez violemment le linteau d’une porte. Et tout le monde continue son chemin. On regarde le spectacle. On a poussé les détritus car la salle était en travaux. Et on ne fait pas trop attention à l’odeur car les faucons royaux ont décidé d’y faire leurs besoins. Bref, on admire les joueurs. Et le roi s’écroule. On arrête le jeu et tout le monde descend dans la salle. Charles VIII est allongé sur un tas de détritus. Il est dans le coma dont il sortira trois fois pour prier. Son agonie va durer 9 heures pendant lesquels les médecins lui arrachent mêmes les poils et les cheveux. Il meurt à 27 ans. Selon les experts, en fait il y aurait eu des signes avant-coureurs, des maux de têtes, et puis il faut savoir que son père, Louis XI, est mort d’une attaque cérébrale.

Anne de Bretagne se jette sur le corps de son époux et crie sa douleur. Il faut l’arracher de la dépouille de son mari et la ramener de force dans ses appartements. Durant deux jours, elle pleure, hurle et montre ainsi son désespoir. Certains y ont vu le signe d’un amour sincère envers un époux qui lui fut imposé en 1491. D’autres ont vu de sa part un simple calcul politique. En fait, il est possible de mentionner plusieurs choses : les deux époux étaient de la même génération, Anne n’a alors que 22 ans, et finirent par avoir sans doute de la complicité ; tous les deux ont particulièrement souffert des disparitions successives de leurs enfants, surtout Charles-Orland ; Charles VIII a fini par suivre la piété de son épouse et les préceptes de saint François de Paule. Enfin, Anne, il ne faut pas l’oublier, avait très récemment perdu sa fille et était psychologiquement très déprimée.

Il faudra l’intervention du cardinal de Briçonnet, sorte de premier ministre, pour qu’Anne se calme et sorte de sa chambre. Elle inaugure le deuil en noir. En effet, jusque-là les reines en deuil portaient le blanc. Elle décide de porter le noir à la mode non pas bretonne mais espagnole, mode qui lui viendrait de sa mère, Marguerite de Grailly-Foix, princesse royale de Navarre. Elle accueille assez froidement Louis d’Orléans, qu’elle connaît depuis son enfance, puisqu’il est le cousin germain de son père. Louis fait très attention à ce qu’il dit pour ne pas brusquer la reine car c’est maintenant lui qui est le roi sous le nom de Louis XII. Et bien sûr il profite de l’aubaine ; la mort de Charles VIII faisant de lui le nouveau souverain d’un des plus riches royaumes de la Chrétienté.

Anne organise, paraît-il, les obsèques de son mari et quitte ensuite Amboise pour se rendre à Paris où elle loge dans l’Hôtel d’Etampes, qu’on a dit résidence des reines veuve. En fait, c’est la résidence parisienne de son père, François II, comte d’Etampes et duc de Bretagne. Dès la mort de Charles VIII, Anne est entouré par des nobles bretons. Lors de son voyage vers Paris, elle est escortée par 100 archers venus de Bretagne. A Paris, elle écrit beaucoup, aux membres de sa famille, c’est-à-dire à tous les souverains d’Europe – elle est la cousine de Maximilien d’Autriche, empereur germanique, de Philippe de Habsbourg, souverain des Pays-Bas, de Ferdinand d’Aragon, roi d’Aragon et de Naples, d’Isabelle la Catholique, reine de Castille et souveraine très récente d’Amérique, mais aussi du richissime roi du Portugal. Surtout, elle renvoie les agents de son mari qui jusque-là administraient la Bretagne. Philippe de Montauban, qui l’avait protégée pendant sa jeunesse, redevient chancelier de Bretagne, soit son premier ministre et son cousin germain, très aimé de son père, le prince d’Orange, devient lieutenant général de Bretagne, soit chef de l’armée bretonne.

Anne est maintenant seule duchesse de Bretagne et le montre. Le traité du Verger de 1491 est maintenant caduc. Lors de son mariage, Charles lui avait rétrocédé ses droits sur le duché de Bretagne – droits que son père, le roi Louis XI, avaient acheté pour 50 000 écus à l’héritière de Jeanne de Penthièvre, duchesse de Bretagne par droit propre de 1341 à 1384 – et Anne avait fait de même ; le dernier vivant conservait le duché, qui ensuite allait passer à leur enfant. Le problème pour l’Administration royale est qu’Anne n’eut pas d’enfant survivant de son mariage avec Charles VIII. Elle était maintenant la seule à pouvoir régner sur la Bretagne. En même temps, elle devenait reine douairière de France, avec un douaire énorme de 10 400 livres de revenu par an assis sur Chinon, la Saintonge et le comté de Pézenas. Riche, elle l’était encore davantage car elle était duchesse de Bretagne, comtesse de Montfor-L’Amaury et d’Etampes, etc. Reine douairière, elle devenait intouchable car ces reines jouissaient d’un énorme prestige. Et plus catastrophique encore pour la royauté française, elle n’avait que 22 ans et pouvait se remarier avec qui elle voulait et lui transmettre son duché de Bretagne et sa fortune. Selon le traité du Verger, elle se devait d’épouser le roi de France. Mais voilà, le nouveau roi de France était alors marié, mal peut-être, mais il l’était à Jeanne de France, fille de Louis XI et donc sœur de Charles VIII. Et tout le monde savait que Jeanne refusait d’être répudiée.

Anne décida de prendre son temps pour rejoindre la Bretagne car elle savait que son ancien beau-frère et cousin Louis XII était en pleine tractation avec le pape, avec Jeanne, avec elle, pour se remarier avec elle. Le roi y parvint, mais le coût fut astronomique : le duché de Berry pour Jeanne, le duché de Valentinois pour César Borgia, le fils du pape Alexandre VI qui accorda les dispenses en un temps record et pour Anne la souveraineté complète sur son duché de Bretagne, avec encore plus d’argent provenant des revenus royaux de Beaucaire et de La Rochelle, à tel point que les administrateurs du royaume s’en plaignirent à Louis XII. Et le mariage eut lieu non dans le royaume de France, mais en Bretagne, chez Anne, à Nantes.

Frédéric Morvan

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