La Bretagne en périphérie !

banane_bleueJeudi soir dernier, aux Dîners celtiques, à Paris, Jean-Yves Le Drian, président du Conseil de la Région administrative Bretagne, a parlé longuement de la situation périphérique de la Bretagne, situation qu’il est difficile de ne pas constater lorsque l’on passe de la Bretagne à Paris. La Bretagne serait donc sur le pourtour, mais de quoi ? De la France ? De l’Europe ? Du monde ? Elle serait donc en limite, à l’entrée de, autour de… Presque à entrer … sans doute dans la mondialisation, plus certainement dans la région la plus riche du monde que l’on nomme la banane bleue, allant de la région londonienne au nord de l’Italie en passant par l’axe rhénan ; mais plus encore dans la zone d’influence de plus en plus étendue de Paris, cité peuplée par les vagues de centaines de milliers d’émigrés bretons. Qu’en dit l’histoire de Bretagne ?

La Bretagne n’a pas toujours été dans cette situation, bien loin de là. Elle était même au cœur de l’économie européenne. Comme je l’ai mentionné plusieurs fois, elle est idéalement située contrôlant non seulement le sud de l’entrée de l’énorme canal qu’est la Manche, mais encore l’embouchure de la Loire, le nord du golfe de Gascogne et la route continentale reliant l’Angleterre à l’Aquitaine, très empruntée par les troupes d’Henri II Plantagenêt (mort en 1189). Son agriculture était riche comme l’étaient ses carrières et ses mines, et bien sûr son industrie… et cela sur une très longue période, remontant très certainement au Mésolithique. Quant au commerce, elle dominait la route de l’étain dans la Haute antiquité. Les navires des Vénètes étaient si puissants que César dut construire une grande flotte pour les soumettre lors d’une célèbre bataille navale. On se battait pour avoir le droit de passer les premiers la pointe Saint-Mathieu – pour certains historiens la guerre de Cent ans commença au large du Conquet en 1294 lorsque les navires des sujets du roi de France se heurtèrent à ceux du roi d’Angleterre. Les pilotes léonards étaient si riches qu’ils purent se faire construire des maisons en pierre de taille, presque des manoirs. Au XVe siècle, les navires bretons étaient partout et les marins bretons étaient célèbres. On sait que Christophe Colomb utilisa des portulans dressés au Conquet et qu’il recruta des marins bretons. Le premier ministre du duc François II, Pierre Landais, intégra la Bretagne dans le concert des thalassocraties européennes qui étaient en train de conquérir le monde. Ce n’est pas pour rien qu’il maria son maître à la cousine des rois d’Espagne et du Portugal. Mais il fut exécuté en 1485.

On étudie à l’école et en université essentiellement l’histoire de cette banane bleue, les villes italiennes, les foires de Champagnes, l’axe rhénan, Bruges, Amsterdam afin bien sûr de comprendre l’essor économique, politique et culturel de cette zone. Cependant, à mon humble avis, l’Europe ne connaissait pas l’important déséquilibre géographique actuel ; à cet espace marqué par le réseau rhénan répondait plusieurs riches espaces maritimes, bien sûr au sud la Méditerranée, à l’est la mer noire (qui dominait les entrées du Dniepr et donc de la riche Ukraine et plus loin de la Russie, mais aussi du Danube et des grandes plaines de Hongrie), au nord, la mer baltique (avec l’essor prodigieux des ports de la Hanse et le très riche Danemark) et bien sûr à ouest les côtes de la Manche, la grande mer d’Irlande et le golfe de Gascogne constituant un arc atlantique dont le cœur ou le centre comme on veut était justement la Bretagne.

Lorsque l’Atlantique deviendra à partir de la découverte de l’Amérique l’espace maritime le plus important de la planète, la Bretagne et les Bretons surent en profiter : Lorient, Brest, Saint-Malo, et surtout Nantes devinrent parmi les ports les plus riches d’Europe. On dit même que les Magon de Saint-Malo étaient plus riches que le roi de France. Le banquier de Louis XIV Crozat acheta une fortune les marquisats de Chastel et de Carman, soit les droits féodaux sur les régions côtières allant de Plouescat à Brest. Les Bretons et les Bretonnes tissaient et tissaient voiles pour les navires de toute l’Europe et chemises pour les colons d’Amérique.

Mais patatras, tout s’écroula, très progressivement… avec des soubresauts. Pierre Landais fut exécuté après un complot fomenté par la féodalité bretonne soutenue par la régente du royaume de France, Anne de Beaujeu. Le duc François II perdit la bataille de Saint-Aubin du Cormier en 1488 et trois ans plus tard sa fille, la duchesse Anne, épousait le roi de France, puis sa fille et héritière, la duchesse Claude, épousait en 1514 le roi de France François Ier. Anne avait tenté en vain de marier sa fille à l’héritier de l’empire des Habsbourg, empire comme l’a montré Fernand Braudel essentiellement à vocation économique ; cet empire contrôlant l’axe rhénan, mais aussi les routes atlantiques et méditerranéennes, sans compter bien sûr le Danube et les plaines tchèques, hongroises et même polonaises. Cet échec ne fut pas à court ou même à moyen terme catastrophique pour la Bretagne puisque les rois de France, maîtres de la Bretagne, vivaient non loin de là, dans la vallée de la Loire.

Cela le devint lorsque le roi de France Louis XIV, vers 1670, décida de ne plus imiter les pérégrinations de ses ancêtres et de s’installer définitivement à Versailles, non loin de Paris. Les forces politiques, culturelles et bien sûr économiques suivirent ce prince alors considéré comme le plus puissant et l’un des plus riches d’Europe. Cependant, si la Cour était à Versailles, les courtisans vivaient surtout à Paris, surtout à partir de la fin du règne de Louis XIV. On s’ennuyait tellement à la cour de ce roi, devenu à la fin de sa vie très dévot. Pour la Bretagne, les choses allèrent de plus en plus mal à partir de 1675. Ce souverain n’apprécia pas la révolte bretonne ; les riches bretons devait lui payer ce qu’ils lui devaient afin qu’il puisse créer son vaste royaume, aux dépens de l’immense empire Habsbourg déjà bien mis à mal par les ancêtres de François Ier, aidés par les révoltés protestants.

Le roi Louis XVI semble avoir été plus ouvert. Il est vrai qu’il adorait toutes les questions maritimes et qu’il était aidé par le sage duc de Penthièvre, amiral de France et de Bretagne, premier propriétaire féodal de Bretagne au XVIIIe siècle. Mais la Révolution arriva et les Anglais bloquèrent tous les ports bretons. On y crevait de faim. A la Restauration (rappelons-le en 1815), on se replia en Bretagne sur l’agriculture, un peu sur l’industrie, un peu sur les mines et les carrières et la Bretagne se retrouva en périphérie, alors que sa grande voisine, la Grande-Bretagne devenait la plus grande puissance économique et politique du monde. Les riches nobles bretons se partageaient entre leurs domaines agricoles bretons et leurs hôtels particuliers parisiens (j’en ai compté 150). La Bretagne connut bien le chemin de fer, mais ce fut uniquement pour des raisons militaires. A partir de 1880 et la fin de la mise en place du réseau ferroviaire breton, montèrent dans les trains des dizaines de milliers de Bretons et de Bretonnes qui fuyaient la pauvreté et cherchaient à Paris de meilleures conditions d’existence. Paris était devenue le centre, là où il y avait – où il y a encore – le travail, le pouvoir, la culture, la richesse. Et les Bretons et les Bretonnes le comprirent très vite en venant en masse y travailler, en occupant peu à peu grâce à leur réussite aux concours, après un travail acharné couvrant plusieurs générations, les meilleures places dans les domaines politiques, économiques et culturelles.

Cependant, il ne faut pas oublier l’histoire. Si elle évolue, subsistent toujours des permanences. Le bloc soviétique avait étouffé l’Europe de l’Est, coupé les liens entre les zones économiques, l’axe du Danube, la mer Baltique. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Après une période de convalescence d’une vingtaine d’année, l’axe du Danube, les zones dominées par les pays de la mer Baltique et de la mer Noire se sont reconstitués. Et qu’en est-il de l’axe atlantique dont le cœur fut pendant des siècles, voire des millénaires la Bretagne ? La Bretagne doit-elle espérer uniquement rentrer dans l’énorme zone d’influence parisienne ou regarder plus largement au niveau européen et mondial ? Et si elle faisait les deux ? Après tout, les Bretons et les Bretonnes, dit-on, sont partout.

19 COMMENTS

  1. Petit cours de géographie : Qu’on se le dise et il faut que ce soit répété : la Bretagne se situe à l’ouest de l’immense continent qui va jusqu’en Chine à l’Est , la Russie au Nord , l’inde au Sud et passant par ce croissant « bleu » sur cette carte! Que l’on scrute les Kilomètres des côtes bretonnes pour comprendre son ancrage maritime!

    • Pas de Bretagne sans Nantes, dire l’inverse relève du négationnisme historique.
      Nantes est bretonne depuis le IXe siècle et administrativement jusqu’à la création des régions il y a quelques décennies. Une bonne partie de la Loire Atlantique parlait même breton jusqu’au début du XXe siècle, il suffit de s’intéresser un minimum à la toponymie du pays de Guérande pour s’en rendre compte.
      Si vous ne voulez pas de Nantes en Bretagne vous pouvez découper l’une des bandes noires de votre Gwen ha Du puisque l’une d’elles correspond au pays de Nantes…

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