chronique littéraire de François Labbé : Zénaïde Fleuriot, republiée

Zénaïde_FleuriotA lire aussi sur les sites du Centre d’Histoire de Bretagne

J’ai évoqué dans une chronique précédente, la malle du matelot disparu dont les livres ont fait le bonheur de mes années d’enfance quand je passais mes vacances dans l’ancien café de ma grand-mère à l’Aublette, au-dessus de Dinan.

Ce matelot perdu en mer ou resté en rade dans un port lointain devait être assez fleur bleue, car à côté de Victor Hugo, d’Edmond About, d’Alexandre Dumas ou d’Alphonse Daudet, se trouvaient quelques ouvrages en mauvais état de Zénaïde Fleuriot, une auteur que ma mère tenait haut en estime et que je n’aimais guère, d’abord parce que « c’était des histoires de filles » et que ma tante l’institutrice en tirait (à égalité avec André Thieuret) des dictées et des pages à copier !

 

Zénaïde, « bruyère de Bretagne » comme l’appellera plus tard la princesse de Sayn-Wittgenstein, naît en 1829, rue Houvenagle (anciennement 19, Grande’Rue) à St-Brieuc et décède en 1890, 116, rue du Cherche Midi à Paris. Tout un parcours typiquement breton entre sa province et la capitale, mais également habituel aux écrivains du temps, car Zénaïde écrit beaucoup et depuis sa plus tendre jeunesse. Romancière vite remarquée en ces temps où une femme de lettres digne de ce nom s’occupe surtout d’ouvrages moraux et bien-pensants, la vie ne lui est pas immédiatement favorable et elle voit vite disparaître ceux qu’elle aime. L’écriture sera aussi une compensation. Elle voit donc le jour dans une famille de la bonne bourgeoisie briochine et reçoit l’éducation dont bénéficient alors toutes les « demoiselles » Mais, à 20 ans, premier coup du sort : son père (qui aurait soutenu ses premiers essais littéraires) est ruiné. Zénaïde, désormais sans ressources, grâce à des relations charitables, devient préceptrice des enfants de la famille de Guillotton de Keréver, à Château-Billy, l’été, près de St-Brieuc, et à Ploufragan l’hiver. Ce père malheureux en affaires décède fin 1849, et elle, qui a toujours aimé écrire, décide de faire de cette passion sinon son métier au moins le moyen d’essayer d’éponger les dettes dont elle hérite. Elle est au service des Keréver jusqu’en 1864, s’occupe de l’éducation des enfants le jour et écrit le soir (parfois des saynètes pour ces derniers, ou des contes lus le lendemain). Très vite, ses efforts sont couronnés par un premier succès : « La Fontaine du Moine rouge », la nouvelle proposée à un concours organisé par le magazine La France littéraire est lauréate, prestation qu’elle répète l’année suivante. Bien entendu, la farouche demoiselle se cache derrière un nom de plume, mais un pseudonyme assez parlant : Anna Édianez, comme si elle refusait, par timidité peut-être, de se dévoiler, mais en mourait d’envie, spéculant sur la perspicacité de ses lecteurs, et il en sera toujours ainsi : toute sa vie, Zénaïde ne demandera rien, ne proclamera rien, mais par certains signes, par des appels cachés elle attendra que l’autre, spontanément, vienne vers elle, l’aime en un mot. Ce qui ne sera pas toujours le cas. Quelques contacts qui résultent de ses premiers lauriers l’encouragent à poursuivre dans la voie qu’elle a choisie et son premier roman paraît en 1859, toujours sous pseudonyme : Souvenirs d’une douairière. Ce livre et des relations communes la font connaître d’Alfred Nettement, député du Morbihan (très à droite ! Anti-maçon notoire), mais aussi directeur de L’Opinion Publique et surtout de La Semaine des Familles, hebdomadaire bien-pensant et très lu (de 1874 à 1879, elle dirigera ce dernier journal). Nettement lui sera toujours fidèle et l’aidera à publier ses premiers ouvrages.

Elle a trouvé son domaine : le roman moralisateur chrétien, car Zénaïde est un esprit très religieux, et publie désormais régulièrement et à des tirages importants, dans toute la France. Elle fait paraître 83 romans, chez des éditeurs renommés comme Plon, Bray, Lecoffre (Nettement en est un temps le directeur), Dentu ou Hachette sans les célèbres collections de ce dernier éditeur : « Bibliothèque rose », « Petite bibliothèque de la famille », « Nouvelle collection pour la jeunesse ». Son second titre sera, en 1860, Marquise et pêcheur, puis viendront Ève, La vie en famille, Une famille bretonne (1861), La fille du serrurier, Sans beauté (1862), Histoire pour tous, Un cœur de mère, Réséda (1863)… avec des années fastes, comme en 1865 ou 1872 où elle écrit et publie 5 romans ! Très vite, les tirages de ses œuvres sont importants et dépassent souvent les 40 000. Les rééditions et traductions se multiplient et ses livres n’ont pas encore tout à fait disparu des étagères des libraires et des bibliothèques.

Elle suit la mode de l’époque, les goûts du public aimant retrouver ses héros ou profiter longuement d’une même ambiance, d’une même thématique et organise ses œuvres en cycles comme avec Le petit chef de famille (1873) qui est suivi de Plus tard ou le jeune chef de famille (1874) et de Raoul Daubry (1878).

Restée célibataire, elle n’en chante pas moins les bienfaits de la famille et d’une société harmonieuse parce que chacun doit s’y sentir bien à sa place, conscient de ses droits et de ses devoirs, le riche comme le pauvre. Cette vision conservatrice ne l’empêche toutefois pas de jeter un regard parfois très réaliste sur la société, et certaines œuvres fournissent un véritable témoignage sur la vie en France dans la seconde moitié du XIXe siècle (Alberte, 1881, Cadock, 1882…) Elle ne manque pas non plus d’humour (Bigarette, 1874…) et la trame de ses histoires est souvent ingénieuse, l’écriture vive et inventive, variée (point de vue de la narration, place des dialogues…).

Sa situation financière vite rétablie grâce à ses succès, Zénaïde s’installe en 1866 à St-Brieuc et s’occupe de l’éducation d’un neveu. Son premier séjour parisien a lieu en 1868 et, recommandée à partir de Saint-Brieuc, elle y fréquente une communauté religieuse, charmée d’accueillir un auteur d’aussi bonne moralité. Elle décide d’ailleurs de rester à Paris pour profiter de la proximité de cette communauté (où elle exerce des fonctions) et de celle des éditeurs. Elle emménage dans un appartement 116, rue du Cherche-Midi. Elle vivra les affres du siège de Paris (voir son Siège de Paris (1871) et Les mauvais jours : Notes d’un bourru sur le siège de Paris (1872).

À partir de 1871, elle fonde une école professionnelle destinée à la formation de la jeunesse ouvrière féminine.

Auteur à succès, dès qu’elle le pourra, en 1873, elle acquerra un pied à terre en Bretagne, à Locmariaquer. Sa villa, dominant le Golfe du Morbihan sera baptisée du nom de Kermoareb : « la maison de ma tante ».

 

En 2010, ESR a republié Sous le Joug, un roman breton, d’une belle intensité paru pour la première fois en 1883. Il s’agit du dernier roman d’une série consacrée à la vocation de Gildas Doularc’h, mais cette histoire sert de cadre à ce que Zénaïde veut en fait dénoncer : le joug de l’ambition avide de luxe et de richesse capable de prendre toutes les apparences, même les plus sacrées. Bien entendu, la fin sera terrible pour ceux qui se sont laissés entraîner tandis que certains personnages au caractère vraiment noble sont inaccessibles aux séductions de la fortune…

Un roman solide et une vision sans concession de certaines dérives humaines toujours bien actuelles. Ce livre et d’autres de Zénaïde ne sont en rien démodés ! Montez au grenier et faire l’inspection des vieilles malles : on y trouve certainement quelques trésors de Mademoiselle Fleuriot !

Notons encore que sa petite-nièce, Marie-Zénaïde, sera aussi auteur et reprendra par exemple certains succès de sa tante un demi-siècle plus tard comme Caline jeune fille (1950) greffé sur Caline de 1885.

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