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Chronique littéraire de François Labbé : Louis Guilloux

AVT_Louis-Guilloux_8215Saint-Brieuc est d’abord pour moi la ville de Louis Guilloux. Je l’ai découvert vers 1975 grâce à Yannick Pelletier qui écrivait sa thèse sur lui et avait eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises.

Je revois cette émouvante photo parue dans Ouest-France vers 1978 : Louis Guilloux âgé, la pipe à la main, assis avec Yannick Pelletier sous le marronnier de la Place Saint-Pierre, cette place qui fut le lieu de jeu de sa jeunesse (dans ses romans Place Saint-Paul ou Place Saint-Jacques) et où son père avait son échoppe de cordonnier. La municipalité voulait alors transformer la place, la moderniser, l’urbaniser : Louis Guilloux aurait souhaité qu’on en conserve le côté intime… Sa volonté n’a pas été respectée, mais le marronnier (planté à la révolution de 1848) a été heureusement préservé.

Aragon plaçait Le sang Noir à côté de Don Quichotte et Camus comparait Guilloux à Tolstoï ! En Allemagne (longtemps, il fut seulement publié à l’Est !), un important critique, Walter Heist, le comparait à Dickens et Balzac tandis que Peter Hamm en faisait le plus allemand des grands romanciers français du XXe siècle. Il est un fait que Le Sang Noir n’est pas sans rappeler Professor Unrat de Heinrich Mann, et Cripure, son personnage principal, possède la même complexité, la même profondeur que Peter Kien dans Blendung d’Élias Canetti ! Cependant, si j’ai personnellement beaucoup apprécié le chef-d’œuvre de Louis Guilloux, s’il est indiscutable qu’il fait partie des grands textes contemporains, je ne souscris pas entièrement à l’opinion de Gaëton Picon qui le voyait au niveau de Voyage au bout de la nuit et de La nausée ! En ce qui concerne le roman de Sartre, c’est sans doute vrai, mais le chef-d’œuvre de Céline me paraît être incomparable, ce qui n’enlève évidemment rien au génie de Louis Guilloux.

Lire Guilloux a été pour moi, citadin, habitant des quartiers HLM de Maurepas à Rennes, « galvaudeux » selon mes professeurs, une extraordinaire révélation. Cet auteur parlait d’une Bretagne tout à fait différente de la Bretagne alors littérairement traditionnelle des bardes, des aristocrates, des prêtres, des paysans pauvres, des pêcheurs traqués par la mort, des mendiants errant dans les campagnes, de la dévotion, des superstitions, de la misère sans fond et sans espoir, de la nature granitique, de la mer infinie. La majorité des œuvres se rapportant à la Bretagne traitent en effet du peuple des campagnes ou du peuple de la mer, celui des villes étant un peu laissé pour compte. Paysan et pêcheur, voilà le Breton ; pas de place pour l’artisan, l’ouvrier, l’habitant des villes. Or, un auteur mettait enfin en scène ce petit peuple des artisans et des ouvriers, des petits-bourgeois et des révoltés, le prolétariat et la lutte des classes. Il n’abolissait pas la présence tutélaire de la province et de ses spécificités, mais il la plaçait dans une autre lumière, plus moderne, plus directement axée sur les combats qui alors sévissaient dans le monde, en France et en Bretagne. Louis Guilloux me donnait une voix !

Dans Le Sang noir, l’auteur briochin s’attache certes à une tragédie individuelle : l’histoire d’une journée de 1917, à Saint-Brieuc, loin du front, avec un personnage central, inspiré par cet important (et méconnu) philosophe ayant vécu à Saint-Brieuc, Georges Palante (1862-1925), surnommé par ses élèves « Cripure » (Critique de la raison pure), mais, il transcende le cas d’espèce. À travers le calvaire de ce professeur de philosophie, qui lui ressemble aussi beaucoup, Guilloux brosse le tableau d’un microcosme social fait de pharisiens, d’insupportables personnages figés dans leurs préjugés, mais aussi d’êtres bons et de victimes. Cripure (le professeur Merlin) est à la fois ridicule et sublime, petit et grandiose, détestable et admirable. Conscient de sa personnalité bornée, de son être petit-bourgeois, il hait les autres car il décèle chez eux les mêmes traits de caractère. Il ne parvient plus à dépasser cette condition déplorable que dans l’ivresse, autrement ses paroles ne sont que verbiage, banalité. Conscient de sa déréliction et de ses faiblesses, cela renforce sa haine de soi et sa vie s’enferme dans une spirale qui ne peut mener qu’à la mort. Le coup de génie de Guilloux, est peut-être d’avoir fait de ce roman une véritable tragédie classique – il conserve l’unité de lieu et de temps et Cripure n’échappera pas à son destin. Il n’est d’ailleurs pas une victime propitiatoire, un Messie permettant une régénération, mais une victime générique, symbolique, entourée de tous ces petits-bourgeois qui font la société de la guerre, ces personnages réifiés dont Prévert donnera l’horrible tableau dans son célèbre poème :

 

La mère fait du tricot

Le fils fait la guerre

Elle trouve ça tout naturel la mère

Et le père qu’est-ce qu’il fait le père ?

Il fait des affaires

Sa femme fait du tricot

Son fils la guerre

Lui des affaires

Il trouve ça tout naturel le père[…]

 

Guilloux livre un tableau très détaillé d’une ville de province pendant le premier conflit mondial : alors que les fils de la cité versent leur sang sur le front, leurs pères se grisent d’un patriotisme casanier et bavard, vide de substance, égoïste auquel l’auteur fait contraster la révolte de soldats désillusionnés contre la brutalité de leurs officiers. Cette révolte (avec en arrière-fond les exécutions pour l’exemple sur le front), symétrique de la veulerie des pères, est extraordinairement rapportée par l’auteur qui souligne ainsi la perversité des embusqués et des officiers et laisse entrevoir la seule échappatoire possible. Cripure est plus qu’une caricature, il est le représentant de l’Homme (d’avant 14 ?), de l’Homme d’une civilisation désormais caduque et sans vraies ressources, pitoyable. Le Sang noir est avant tout un roman certes plus métaphysique que politique mais qui remet en cause les structures de la société bourgeoise bien-pensante. C’est là le chef-d’œuvre d’un écrivain anarcho communiste, préfigurant parfois La Nausée, ce qui est nouveau en Bretagne et parlera particulièrement aux générations ayant vécu 1968 et ses espoirs, mais un roman toujours « actuel ». D’ailleurs, selon Louis Guilloux lui-même, ce roman ne met pas seulement en cause la bourgeoisie, mais « remet toute la vie en question ».

Dans Dossier confidentiel, il donnera encore une peinture sans compromis du climat qui règne « à l’arrière » pendant cette situation exceptionnelle et révélatrice qu’est la guerre : censure, hypocrisie, poses, méchancetés mises à jour…

Fils d’un petit cordonnier militant socialiste, né en 1899, Louis Guilloux devient vite un écrivain « de gauche » mais qui sait rester indépendant. Une bourse lui a permis de fréquenter le lycée de Saint-Brieuc où ses lectures lui révèlent Romain Rolland et Jules Vallès. Dès la fin de la guerre, il se rend à Paris. Il entre à l’Intransigeant en 1921 comme lecteur d’anglais, participe à de nombreuses revues. Grâce à André Chamson qui est devenu un ami, il peut confier à Daniel Halévy, lecteur chez Grasset, le manuscrit de La Maison du peuple, ce magnifique roman, à mon sens, qui fait découvrir le vieux Saint-Brieuc et les luttes ouvrières du début du siècle. Cet ouvrage sera défendu avec ardeur par Jean Guéhenno et sera à la base de la carrière d’écrivain de Louis Guilloux. En 1926, il se rend à Toulouse d’où est originaire sa femme, Renée Tricoire, épousée en 1924. En 1930, il revient à Saint-Brieuc, fait construire sa maison rue Lavoisier et est responsable du Secours Rouge.

Les années trente seront particulièrement fructueuses : Dossier confidentiel (1930), Hyménée (1932), Le lecteur écrit (1932), Angelina (1934), Le Sang Noir (1935)…

Il s’engage de plus en plus dans la lutte contre les fascismes, conscient que le danger immédiat réside dans ce totalitarisme qui s’empare de l’Europe et que, face à ce cancer, il faut faire taire les querelles de chapelle à gauche (il est secrétaire du premier Congrès des écrivains antifascistes). En 1936, il accompagne André Gide en URSS, mais déçu par ce qu’il découvre, il ne poursuit pas ce voyage jusqu’à son terme. Il ouvrira sa porte aux réfugiés espagnols en sa qualité de responsable du Secours Populaire Français. En 1937, il est critique littéraire de Ce Soir mais son refus, malgré les pressions de Aragon et Bloch de dénoncer, comme le voudrait aussi la ligne du journal, les Retouches à mon Retour d’URSS de Gide, il se voit obligé de démissionner. Pendant la guerre, il demeure à Saint-Brieuc où il termine son Pain des rêves (livre exceptionnel sur le petit peuple de Saint-Brieuc, sur les espoirs du prolétariat que Charles Le Quintrec considérait au même titre que Le Sang noir, comme un chef-d’œuvre et qui sera récompensé par le Prix Populiste (1942). Sa maison est ouverte aux Résistants, et, en 1943, au cours d’une perquisition, on arrête chez lui une militante communiste qu’il abrite, Hélène Le Chevalier, de Kergrist. En 1944, il fuit la Gestapo et se cache à Toulouse. Après la Libération de Saint-Brieuc, il sert comme interprète auprès des tribunaux militaires américains, une expérience relatée dans O.K., Joe ! Il est très lié à Albert Camus (reçu chez lui en 1947) et à Jean Grenier (rencontré en 1917 à la bibliothèque de Saint-Brieuc !). Le Sang Noir faillit obtenir le prix Goncourt en 1935 ; il obtient le prix Renaudot en 1949 avec Le Jeu de patience qui aborde le thème du chômage et de la déshumanisation qu’il implique.

En 1962, il adapte Le sang noir pour la scène (Cripure) et poursuit son œuvre (Les batailles perdues, La confrontation, Salido… Notons son intérêt pour la Bretagne avec des livres comme La Bretagne que j’aime ou l’album photographique Souvenirs de Bretagne.

Toute sa vie, il restera comme en marge du « marché » littéraire même si le prix de l’Académie française lui sera remis.

Son œuvre est immense et la parution de ses carnets a été un événement pour tous ceux qui aiment son œuvre, la Bretagne ou qui s’intéressent à l’histoire littéraire entre les deux guerres.

Camus a dit de lui : « Guilloux songe presque toujours à la douleur chez les autres, et c’est pourquoi il est, avant tout, le romancier de la douleur ».

Parfois, quand, dans mon exil du Pays de Bade, je veux revoir la Bretagne, ce sont les photos sépias de Charles Lhermitte que je regarde publiées par les éditions Chêne en 1988, ces Souvenirs de Bretagne pour lesquelles Louis Guilloux rédigea une préface, une émouvante « divagation bretonne », comme il l’écrit.

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