Chronique littéraire de François Labbé : Yves Le Fèbvre, un grand écrivain morlaisien

Le-Febvre-Yves-879085326_LJ’ai habité quelques années à Morlaix… à mi-temps ! J’y ai eu en effet plusieurs pied-à-terre et j’ai longtemps envisagé d’y vivre définitivement. Cela ne s’est pas fait pour différentes raisons qui sont ici sans intérêt. Pour moi, Morlaix est lié à la littérature, et pas seulement à cause de Souvestre ou des Corbière, de Michel Mohrt ou de Philippe Le Guillou. C’est dans cette ville qu’un éditeur devait publier mon premier roman et qu’avec lui j’ai découvert la ville et ses alentours. Nous étions rendus à Poul Roudou, au café-librairie, pour parler de ce livre qui ne paraîtra en définitive pas à Morlaix, hélas ! Et j’ai bien regretté de ne pas faire partie du riche Parnasse morlaisien.

Lors de mes séjours, j’aimais particulièrement aller faire un tour sur l’îlot de Callot, m’asseoir auprès de la vieille église qui domine le vaste paysage environnant : la baie de Morlaix, Carantec en face et au loin Saint-Pol-de-Léon.

Un jour, alors que je rêvassais sur le seuil de cette église, un monsieur âgé s’assit près de moi et nous entrâmes en conversation. Nous parlâmes de tout et de rien, puis il me demanda si j’aimais lire et si je connaissais Yves Le Fèbvre. Je lui répondis que j’étais effectivement un lecteur acharné mais que je n’avais jamais rencontré ce nom. Il m’entraîna alors vers une pointe rocheuse et m’indiqua une maison qu’un petit bois dissimulait en grande partie :

  • C’est là qu’Yves Le Fèbvre passait la plupart de ses vacances, me dit-il, jusqu’à cet accident vasculaire de1958, je crois, qui devait l’obliger à ne plus quitter son appartement de Nantes, où il mourut en 1959 dans sa 84e année. Il fut inhumé à Carantec où il avait de la famille et beaucoup d’amis.

Nous reprîmes notre promenade et ce monsieur me raconta l’histoire de cet écrivain breton qu’à « ma courte honte », comme on disait jadis, je ne connaissais pas.

En rentrant chez moi, rue Sainte-Marthe, je passais par la boutique du bouquiniste de la place Allende. J’appris du propriétaire que son prédécesseur avait été un admirateur de Le Fèbvre et qu’il avait même fait rééditer deux de ses romans : Clauda Jégou et La terre des prêtres. Il en avait encore en stock et c’est ainsi que je passais la nuit à lire ces deux ouvrages.

Mon cicérone de l’île Callot n’avait pas exagéré. Ces livres étaient passionnants et je me demandai sans pouvoir y répondre ce qui faisait que cet écrivain soit si peu connu et que je n’aie jamais entendu parler de lui.

En m’intéressant davantage à lui, je crois avoir eu la réponse.

Yves Le Fèbvre avait 40 ans en 1914. Il appartient à cette génération d’avant le cataclysme, ces femmes et ces hommes qui avaient une autre foi que celle des églises, la foi scientiste, celle que prône Renan dans son Avenir de la science, en y ajoutant la certitude que la lutte des classes parviendrait à faire naître une société plus juste, plus vraie, plus égalitaire et plus heureuse. Yves Le Fèbvre était un républicain convaincu de l’importance de la chose publique, de l’éducation et de la démocratie. La Bretagne était pour lui une région particulière, certes, qui avait une histoire, des traditions, une population différente de celle d’autres provinces (mais diverses) indéniables et respectables, mais elle devait s’ouvrir plus largement encore au progrès et pour cela lutter contre les pesanteurs, le carcan que lui imposait une conception sociale figée dont les « chiens de garde » étaient trop souvent les prêtres, une aristocratie peu éclairée et des traditions parfois discutables. Féru d’histoire, il considérait avec beaucoup de scepticisme tout ce qui se racontait sur les origines de la Bretagne.

Voilà pourquoi, au lieu de faire comme ceux qui recherchaient avec vénération dans le passé et dans les usages paysans, dans l’ordre social, en bref derrière eux (en brodant parfois un peu) le reflet d’une époque heureuse, au lieu de vouer aux gémonies une Bretagne superstitieuse enferrée dans son ignorance et incapable d’en sortir dont le seul avenir serait la tabula rasa, l’effacement complet de ce qu’elle a été pour se fondre dans un ensemble plus vaste, celui du creuset français, il est un de ces rares écrivains de la troisième voie (en ce sens annonçant assez Louis Guilloux) qui sont sceptiques quant à une « race », à une essence bretonne et qui considèrent davantage que cette improbable essence doit être précédée d’une existence digne, que tout est encore à faire et qu’une Bretagne moderne, démocratique, éclairée est possible dans le cadre d’une république française laïque, sans qu’il soit nécessaire de rien renier de son passé mais en le considérant d’un regard critique, en sachant reconnaître le bon grain et l’ivraie.

Dans Clauda Jégou, la Bretagne la plus profonde est présente, les monts d’Arrée et la paysannerie. L’auteur fournit des tableaux marquants de ces régions à la fois si belles et si rudes, si vivantes et si minérales, si attirantes et si impassibles. L’écriture d’Yves Le Fèbvre se refuse au sentimentalisme, aux effets, au pittoresque. Il dit ce qu’il voit, objectivement, et ce qu’il offre au lecteur, c’est une beauté cristalline un peu froide, sans fioritures qu’on lui reprochera parfois mais qui me convient. Les êtres qui habitent « la montagne » sont pauvres, leurs conditions de vie difficiles et leurs caractères sont mauvais en raison même de ces conditions de vie déplorables. Clauda est un être fruste et égocentrique, une bête de travail butée et abrutie par la dureté de la tâche. Son épouse, un peu plus fine, n’a guère de cœur même si le combat qu’elle mène contre ce mari violent et dominateur est juste. Au fond, elle a appris que pour survivre, il faut être méfiant et âpre. Leur fils mêle un amour maternel diffus à une haine profonde de ce père castrateur et à des considérations matérielles. Il est en devenir un inévitable futur Clauda. Chacun vit dans la peur de l’autre et les alliances sont d’abord tactiques, stratégiques. Il règne parmi ces êtres une sorte de loi du plus fort, de struggle for life, parce qu’ils ne sont ni éduqués ni capables d’imaginer des relations sociales vraies, de jouir de la nature qui les entoure, car cette nature n’est pour eux que peine et fatigue. On ne vit pas, on survit, toujours sur ses gardes car l’autre est toujours un danger. Et lorsque Clauda, meurtrier de son fils, se jette contre la locomotive du petit train pour en finir avec sa vie, le lecteur assiste à la rencontre terrible du modernisme et de l’archaïsme. Le monde décrit est d’autant plus pitoyable que la tragédie de Clauda est nécessaire : la Bretagne de demain doit changer, mais l’Arrée et ses beautés, demeurent.

Les seules structures qui rapprochent les hommes dans le roman, sont l’appareil judiciaire qui donne à cette femme battue le moyen de sortir de son esclavage, le petit train qui désenclave les campagnes et le commencement d’ordre qui régit le hameau où demeure Clauda grâce à un embryon de municipalité. Dans Clauda Jégou, Yves Le Fèbvre ne décrit ni une campagne idyllique ni une Bretagne enchantée mais un pays où les mentalités souffrent de leur retard, de leur archaïsme. À l’instant de sa mort, Clauda entrevoit que la vie pourrait être autre, mais il est trop tard pour lui. De même, dans son second grand roman, La Terre des prêtres, l’auteur n’a qu’un but : que cette Bretagne profondément celtique, mais moderne, à laquelle il aspire naisse et cela ne sera possible que si les « recteurs », le clergé qui la tient sous sa domination évolue, ou bien que si les Bretons bâtissent leur destinée future en dehors des religions, ramenées à la sphère privée. Il y parle d’une « Bretagne réaliste, profonde, humaine […] la Bretagne du Léon avec ses églises, ses chapelles, ses calvaires, encore dominée par un clergé tout puissant et fanatique qui nous rappelle les moines rouges du Moyen-Âge. C’est une très vieille Bretagne » Ce roman sera d’ailleurs interdit dans les gares PLM ! On le caractérise de « mauvais (au sens moral, bien entendu) roman » ! Plus encore : 20 prêtres du Léon l’attaqueront et il sera condamné au franc symbolique ! Un vicaire séduit une jeune fille, ce qui indigne le père un riche paysan léonard. Son fils, le frère de la malheureuse lui conseille de ne pas faire éclater le scandale et de marier sa sœur à un domestique ivrogne et brutal qui va la tuer au cours d’une scène de soûlerie et de rage. L’anecdote ainsi résumée ne révèle rien de ce qui fait la richesse de ce livre : la profondeur psychologique des acteurs, le rôle joué par les prêtres, éternels tartuffes dominateurs et ennemis du progrès et de la liberté des cœurs, le jeu dramatique entre les apparences et la réalité. En 1932, il republiera ce roman à Amiens sous le titre Les cahiers d’un Breton avec en appendice Un procès d’église, le procès de La terre des prêtres.

Ces deux ouvrages n’ont rien perdu de leur actualité en ces temps où l’on parle beaucoup de religions et de traditions !

Le Fèbvre est un auteur de talent (même si La Revue Socialiste lui reprochera à propos de son roman historique Les Barbares « un style peut-être un peu trop travaillé », un coloriste habile qui donne du Léon et de l’Arrée des tableaux fascinants (voir aussi son petit livre De la pente sauvage de l’Arez, préfacé par Le Braz (dans Nouvelles Bretonnes), mais qui dénonce sans   compromis tout ce qui, dans cette Bretagne qu’il aime, au nom de la tradition, de la religion, du « génie  de la race » s’oppose aux droits de l’homme. Cependant, et il faut le souligner, il aime sa Bretagne et ses habitants, leurs coutumes, leurs habitudes, en un mot leur culture. Il écrira un ouvrage sur les saints bretons et, dans son excellent essai sur Le Génie du Christianisme (1929), il montrera que « les grands livres religieux qui ont eu une action sur le mouvement des idées au XIXe siècle, – Le Génie du Christianisme de Chateaubriand, l’Essai sur l’indifférence et les Paroles d’un croyant de Lamennais, la Vie de Jésus de Renan – [sont] au même titre l’œuvre de Bretons. On ne saurait y voir un simple effet du hasard. » Il admire dans le premier la poésie et l’imagination, la révolte de la raison et du cœur contre une église fermée aux idées de liberté et de démocratie chez le second enfin, chez le troisième, le positivisme scientifique lié à une certaine nostalgie de la foi primitive perdue et à une aspiration vers une foi nouvelle !

La guerre de 1914-1918, malheureusement, montrera que ce monde de progrès peut cependant lui aussi tomber dans l’horreur, une horreur rendue encore plus terrible justement par les progrès technologiques. Yves Le Fèbvre entendra la leçon mais ne désespérera pas d’un progrès possible et n’aura de cesse de se battre pour la paix. Un article publié dans La Pensée française de 1924, « La politique allemande » témoigne de sa clairvoyance. Il salue la création de la Société des nations et la pensée d’Aristide Briand, mais il voit dans la mise à l’écart de l’Allemagne un danger. Il réclame l’intégration de ce pays à cette Société et que le pays vaincu (encore qu’il considère que l’Armistice est venu trop tôt pour que la défaite ait été totale) soit aidé économiquement pour ne pas retomber dans les mirages du pangermanisme qui n’a pas disparu et qu’il puisse retrouver « sa vraie tradition » : Kant, Herder, Wagner, Schiller, Goethe… « Nous devons l’y aider » car ce pays « souffre de sa défaite » et, comme l’animal blessé, il représente ainsi un danger. Il faut donc tout faire pour supprimer « toute cette misère morale qu’elle cultive comme un levain de haine ».

Pendant la Seconde guerre, il participera à la Résistance et plus tard, dans la Somme, il se vouera à des œuvres sociales et éducatives : il fondera le Centre d’accueil des mineurs délinquants.

En 1947, frappé d’hémiplégie, il doit renoncer à beaucoup de ses activités, mais continue à séjourner le plus souvent en Bretagne.

Né en 1874, fils d’un médecin lettré et libéral de Morlaix et d’Armelle Briant de Laubrière (nièce de Miorcec de Kerdanet, morte quand il avait 2 ans), il fait ses études de droit et de sciences politiques à Rennes puis à Paris (Thèse : L’ouvrier étranger et la protection du travail national en France. Les Le Fèbvre sont apparentés aux Kergomard et il verra souvent à Paris Pauline Duplessis-Kergomard, nièce d’Élisée Reclus, première Inspectrice Générale des Écoles Maternelles, agnostique et socialiste qui sera sans doute à la source de son entrée à la SFIO. Par elle aussi, il fréquente les Reclus et rencontre chez eux Jean Jaurès auquel il dédiera son roman Les Barbares. En 1898, il est à Morlaix un orateur très écouté des socialistes, participe aux mouvements sociaux derrière le drapeau rouge et manifeste pour Dreyfus en 1899 à Brest, participe aux congrès socialistes de 1899 et 1900 à Paris. Il y rencontre Charles Brunellière, l’armateur nantais, et les deux hommes décident de lancer une Fédération socialiste autonome de Bretagne, dont il sera le secrétaire et représentant aux congrès national de Tours en 1902 comme de Chalon en 1905. Son activité politique ne l’empêche pas de se consacrer à l’écriture : il participe à des revues politiques comme Le réveil social (organe de la fédération socialiste de Bretagne), L’électeur socialiste de Morlaix (il en est le rédacteur en chef), il relance par deux fois Le Breton Socialiste à l’occasion des élections de 1900-1901 et 1904-1905…, mais il prête aussi sa plume à des revues littéraires comme le Mercure de France où il publie des contes celtiques en 1898 par exemple, parus en volume un an plus tard. Il lance encore des revues centrées sur la Bretagne, ainsi La Revue Armoricaine (56 numéros), et surtout La pensée bretonne, en 1913 à laquelle il tenait beaucoup et qui paraît jusqu’en juin 1914 puis en 1917 et jusqu’en 1925 (109 numéros. ) qui est un journal républicain, plaidant la cause régionaliste mais refusant tout séparatisme, ou les Cahiers bretons, en 1917 (surveillés par la censure, voir son Essai sur la pensée bretonne) sur le modèle des Cahiers de la quinzaine de Péguy avec lequel il est en correspondance. On le sollicite d’ailleurs pour participer avec Péguy à un journal pour la jeunesse de haute tenue dont la secrétaire de rédaction est Jeanne Maritain, Jean-Pierre (1901). Il se lance dans le roman, historique d’abord avec La Gaule conquérante, Paris, 1902 puis Les barbares, Paris, 1908, l’Ombre romaine et Les Féodaux en 1909 (publiés d’abord en feuilletons dans La Petite République). Il songe à une vasque fresque où il montrerait les luttes entre les tribus préhistoriques de l’Armorique puis l’arrivée des Gaulois et la décadence des vieilles sociétés suivies d’un renouveau. Il veut montrer que le mouvement de l’histoire va vers toujours plus de progrès même si parfois on a l’impression du contraire. Dans Le mois littéraire et pittoresque de 1909, on lui reproche dans Les Féodaux de « décrier la chevalerie, les moines, les évêques et la papauté » ! En 1906, après un échec aux législatives, il épouse Jeanne Le Guyader, institutrice, fille d’un important représentant du mouvement ouvrier de Morlaix, un camarade de lutte. Il séjourne toutefois souvent dans son appartement parisien, mais des problèmes de santé font qu’il quitte la capitale et s’installe sur la côte bretonne : Coz Roc’h, la propriété familiale près de Morlaix, Carantec, Callot, Le Diben, Primel. Il connaît son second échec aux législatives (le Léon est alors dominé par les hobereaux, les « juloded » et l’Église : ce socialiste humaniste n’a aucune chance), mais il a compris contrairement à beaucoup de ses amis du parti que le pangermanisme qui se développe en Allemagne est un danger et que face à lui, la France doit être unie. En 1913, il est nommé juge de paix à Plouescat et fait entre autres partie de la Société archéologique du Finistère. Ensuite, il sera nommé en 1917 au tribunal civil de Lannion puis en 1922 à Château-Chinon et en 1924 juge au tribunal d’Amiens. Il est pressenti pour prendre les rênes d’un grand journal de gauche qui doit contrebalancer l’influence d’Ouest-Éclair mais l’affaire tourne court.

On se reportera à :

« Un écrivain breton méconnu, la vie et l’œuvre d’Yves Le Fèbvre » par Léon Dubreuil, Annales de Bretagne, 1960 ,Volume 67, p. 147-188

La vie et l’œuvre d’Yves Le Fèbvre, Association des Amis du Musée de Morlaix, 1978.

Bernard Duchatelet, « Yves Le Fèbvre », socialiste breton, L’Amitié Charles Péguy, 1985.

Cette chère Bretagne, correspondance 1912-1939, Yves Le Febvre, André Suarès ; préface et notes de Bernard Duchatelet, Centre de recherche bretonne et celtique, Brest,1986.

Et surtout, lisez ou relisez Clauda Jégou et La Terre des prêtres, en attendant qu’un metteur en scène porte au moins le premier à l’écran

Tous droits réservés François Labbé CHB-KIB

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