Home Le Mag & Co chronique littéraire de François Labbé : le poète Armand Robin

chronique littéraire de François Labbé : le poète Armand Robin

ArmandRobin_radioÀ la faculté des lettres de Rennes, la section celtique avait une réputation particulière et sulfureuse dans les années 1967-70. On y rencontrait les types les plus étonnants au bar de la section. On y buvait sec en trinquant à la Bretagne libre et on y draguait pas mal au nom de l’amour libre. J’avais ainsi fait la connaissance d’une fille éprise de poésie, de Bretagne et de libertés. Vaguement étudiante, elle vivait avec un maître de conférences spécialiste de Rimbaud. Comme son ami était très occupé par ses recherches, elle avait beaucoup de temps, ce qui tombait bien, car, moi aussi, avec mes lettres modernes, je n’avais pas grand-chose à faire.

Nous nous rencontrions à son domicile et nos petites séances commençaient toujours par des lectures. La bibliothèque du rimbaldien était certes abondante et un peu intimidante, mais cette jeune femme savait supprimer mes blocages. Un jour, elle me lut un auteur qui m’était totalement inconnu : Armand Robin. Le dernier des poètes maudits, me dit-elle, un écrivain génial à découvrir absolument. Un anarchiste en plus ! Elle lut de sa très belle voix des passages d’une sorte de roman : Le temps qu’il fait, racontant de manière originale la chienne de vie des paysans bretons, étouffés par la misère et l’angoisse. Ce n’était ni un roman témoignage ni une déploration économico-philosophique. C’était autre chose d’assez envoûtant. Robin donnait à ses personnages, aux paysages une grandeur mythique, archétypale, ce qui fait que ce texte, cette épopée outrepasse les genres : récit, poésie, théâtre, tout y était… Les êtres, mais aussi les éléments, les animaux s’expriment, se répondent et, comme dans le théâtre grec, de nombreux chœurs transcendent ou expliquent l’action.

  • Tu aimes ? me demanda ma lectrice, à la fin de sa prestation. Tu sais, Maurice Blanchot a dit qu’il s’agit d’« un long poème où la prose cherche le vers et s’accomplit souvent dans les conventions d’un mètre assez strict ». Maurice Blanchot, cité exactement ! Je restais un peu pantois devant son savoir, mais comme elle vivait avec un maître de conf’ réputé intello au possible, cela me parut normal.
  • Oui, répondis-je, tu devrais me prêter le bouquin.

  • Tiens, prends-le, tu verras, c’est comme une quête du Graal, mais un Graal d’avant le Graal, un Graal des origines, un Graal panthéiste.

J’étais un jeune homme pressé et nous passâmes probablement à la seconde manche de notre rencontre.

Dans ma chambre, j’essayais de lire le livre, mais sans la voix de mon égérie, ce n’était plus la même chose : je fus vite rebuté par cet ouvrage qui demande du temps, de l’imprégnation plus qu’une rapide réflexion.

Je l’ai relu plus tard avec un autre regard et une autre reconnaissance. Je me passionnais alors pour Giono et ce livre de mon compatriote redonnant une parole paysanne magnifiée est depuis un de mes livres de chevet, que j’ouvre de temps en temps pour y retrouver la Bretagne du fond de mon exil germanique et y lire quelques pages comme celle-ci :

Le ciel se ferme dans la nuit ; l’espace frissonne et s’enfuit. Coupé du sol et du travail que dans ses mains il serre encore, Yann titube ; il n’a pas fouillé les ombres pour y chercher un appui. L’univers s’écroule dans la mort tandis que dans la boue s’évanouit la neige.

Ce point noir, comme il grandit, rapide ! Il accourt du fond de la nuit, porté de ténèbres en ténèbres, puissant et précis à faire éclater une âme. Il approche. Yann se penche en avant, tressaille ; un cadavre s’est étendu contre ses yeux, boueux et sale, montant à travers les âges la garde monotone de la servitude.

L’écho grelotte encore d’avoir répété ce cri ; à grands pas de collines, il se hâte de regagner sa retraite d’au-delà les brumes, où nulle ramille ne tremble.

Une branche gémit et se dérobe ; Yann s’est élancé dans la nuit sans distance. Sans bruit sous lui ses jambes glissent, comme attachées au corps d’un autre. Des fantômes épousent les formes complaisantes de l’ombre et se groupent pour l’attendre au tournant des sentiers, Un bosquet de houx veut le retenir et le menace.

Au-devant de l’enfant se hâte la morte ; elle a gardé ses yeux de toujours, les yeux de toutes ses souffrances, les yeux de toute sa patience ; en eux est demeuré cloué le regard que depuis longtemps ils ne pouvaient choisir. Droite et sèche, leur lueur de paille s’avance. […]

Puis, j’ai découvert la poésie d’Armand Robin, difficile certes, mais, elle aussi, terriblement pénétrante.

Celui qui se dit « anarchiste de la grâce » est une sorte de Gaspar Hauser, aussi lunaire que lui, aussi étonné, mais inversé : lorsque ce dernier, venu de nulle part, cherche à retrouver une identité qui le fera accepter des hommes, Armand Robin, se dénie toute identité, se dissimule derrière des masques, des paroles. Il va jusqu’à s’effacer pour se recréer en l’autre par la traduction par exemple : « Je vis comme si j’avais quarante vies, écrit-il ». Ungaretti dira ainsi : « Mes poèmes traduits par Robin, c’est moi plus Robin […] ».

Armand Robin est né à Plouguernével (et non Plouguervenel comme on le lit souvent) en 1912, dans une modeste ferme. Cadet de huit enfants, il sera le seul à accéder « aux études », lui qui, sans sa petite enfance ne parle que le fissel ! Très doué pour les langues, il en apprendra une vingtaine. Son bilinguisme rapidement acquis explique certainement en partie ces facilités : ayant dirigé un établissement bilingue franco-allemand, mon expérience m’a montré les potentialités d’un bilinguisme acquis de bonne heure. En khâgne à Lakanal, où Jean Géhenno est un de ses professeurs, il échoue à l’entrée de Normale Sup, fréquente les Langues Orientales et poursuit alors des études à Lyon en 1932-1933, date de sa licence de lettres classiques. La mort de sa mère le touche très profondément et cette douleur, ce manque l’accompagnera plusieurs années (Voir le poème inédit : « Devant le portrait de ma mère », publié par Jean Bescond Armand Robin, Éphémérides, sur Internet). Curieux, comme peu après Gide ou son « pays » Louis Guilloux, du nouveau monde qui se construit à l’Est, il voyage en URSS la même année et, comme ces deux écrivains, en rentrera déçu, désenchanté, mais un désenchantement encore souterrain qui fait qu’il reste sympathisant du PC. Témoin de ce désenchantement face à la réalité soviétique et de ses lectures de Souvarine est ce « poème » publiés avec les Poèmes indésirables, une plaquette anarchiste, ce qui était pour le politiquement correct de 1945, une provocation :

LE STALINE

Les miens, paysans, ouvriers, que RIEN ne trompe, NE PEUT tromper,

M’ont dit : « Il y a sur tout pays odeur de merde ;

« Tous les jours un peu plus il y a odeur de merde ;

« On tue un peuple chaque jour pour accroître la merde ;

Des journaux de merde, des radios de merde, des affiches de merde

« Avec grands mots de merde annoncent des progrès de merde ;

« Les juges ne rendent plus que des jugements de merde ;

« Même nous, les travailleurs, on veut que nous soyons merde.

« Toi qui sais des noms, nomme-nous l’inédite bête,

« La bête plus que bête que n’est que merde,

« Qui se conçoit merde et ne se veut que merde,

« La bête qui se veut merde, pieds, ventre, épaules, tête,

« La bête de merde qui dans sa tête de merde eut ce penser de merde :

« L’HOMME EST PARTOUT TUÉ ; ENFIN LA MERDE PEUT RÉGNER !

« LA MERDE DE MERDE EN MERDE VA TOUS VOUS EMMERDER ;

« TOUT VA VOUS ÊTRE ÔTÉ, CŒUR, ÂME, ESPRIT,

PAIN, VIN, TOUT, SAUF LA MERDE ;

« VOUS ALLEZ VOIR CE QUE LA MERDE PEUT CRÉER

« VOUS ALLEZ VOIR TRÔNES DE MERDE ET DIA­MANTS DE MERDE ;

« NOUS SAURONS VOUS DONNER DES FESTIVAUX DE MERDE ;

« TOUS VOUS DÉFILEREZ, TROP HONORÉS, DE­VANT LA MERDE ;

PUIS VIENDRA LA GRANDE RÉVÉLATION DE LA MERDE,

« LA BIBLE DE LA MERDE : À L’ORIGINE IL Y EUT LA MERDE,

« AU CENTRE IL Y EUT LA MERDE, À LA FIN SERA LA MERDE,

« AINSI L’A ÉCRIT LE JEHOVAH DE LA MERDE. »

  • « Paysans, ouvriers, miens non souillés, mieux que RIEN ne peut souiller,

Triomphante pleins naseaux : « TOUT EST BIEN MERDIFIÉ ;

« À MON IMAGE À MOI MERDE, MERDOIE LE MONDE ENTIER !

« MÊME LES TRAVAILLEURS ONT MA MERDE DANS LEUR PENSÉE ! »

La gigantesque bête étendue en ces palais,

Régnant de merde en merde en l’ÉPOQUE DE LA MERDE

Avec miroirs de merde où refléter sa merde

Et des lettrés par rangs de vingt chantant : « GLOIRE À LA MERDE ! »

La grande bête qui est source, centre et fin de la merde,

La bête tellement merde que toute terre en devient merde,

La bête partout prêchant : « LE BONHEUR, C’EST MA MERDE ! »

Et condamnant l’humanité pour crime de lèse-merde,

La tarasque toute en merde, travailleurs, c’est LE STALINE ».

Je le nomme LE staline, car UN Staline n’existe pas :

En effet LA merde ne peut être UNE merde ;

Si peu qu’on soit merde on est TOUTE la merde ;

On est tout entier merde ou bien merde on n’est pas. […]

Ajoutons que « le staline » est un terme générique. D’ailleurs, dans cette plaquette, il cloue au même pilori tous les tyrans du monde, Staline, Hitler, Franco ou Tito…, tyrans passés, présents et à venir !

Il écrit, participe à des revues (textes personnels, traduction d’Alexander Blok, d’Essenine) mais échoue au cours des années qui suivent à l’agrégation, voyage en Italie, en Pologne…

Il est réformé en 1939 et affecté à un service civil. En 1940 paraît Ma vie sans moi, chez Gallimard, dont le titre est comme une prophétie (avec des traductions de Calloc’h, Essenine, Maiakowsky, Poe, Rilke…). Il se marie avec Jacqueline Destros, poétesse et écrivaine, amie de Drieu et d’Éluard. Ce dernier est le témoin de la mariée et Paulhan celui du marié, ce qui montre au moins qu’en ces années, Armand Robin fréquente le milieu des lettres, quasiment pair parmi ses pairs. En 1940 toujours, il collabore à la NRF alors dirigée par Drieu et y publie deux textes Ma Vie Sans Moi et Temps Passés. Selon Jean Bescond, le spécialiste de Robin (à lire absolument !) il y « dénonce notamment le nazisme à l’heure où les nazis sont les maîtres :

Foudroyeur monotone de notre Europe de fantômes,

Dieu juif toujours jaloux, toujours blessé, Hitler

Sur son Mont Sinaï grelottait de grandeur. »

Cette partie du poème aurait cependant « été censurée », toujours selon Jean Bescond. En 1941, il est employé par le Ministère de l’Information aux écoutes radiophoniques en langues étrangères comme « collaborateur technique ». Pour Jean Bescond, « il s’agit sans doute d’une tâche acceptée à la suite du mariage et du refus des Éditions Gallimard de lui assurer un emploi régulier ». Grâce aux langues qu’il connaît, il avait, dès avant la guerre, pris l’habitude d’écouter les radios du monde et peut-être de commencer à composer des bulletins d’écoute. Toujours est-il que dans cet emploi, il rédige régulièrement des comptes rendus qui sont transmis au Ministère qui les diffuse vers divers services ministériels et la Présidence du Conseil. Les mauvaises langues disent que ce bretonnant aurait surtout écouté les autonomistes voire les résistants bretons… ! Aucun de ces comptes rendus n’a pu être retrouvé, les archives de ce Ministère vichyste étant étonnamment toujours introuvables. En 1941 encore, il aurait obtenu une bourse Blumenthal. Il traduit alors pour La Pléiade trois pièces de Goethe qui paraissent en 1942. Le temps qu’il fait paraît la même année. Il participe à Comoedia, journal de la collaboration culturelle franco-allemande et anime des émissions poétiques à Radio-Vichy. En 1943, il est forcé d’abandonner toutes ses activités, car on lui reproche des propos anti-hithlériens. Ce parcours complexe s’explique. Jean Bescond indique que 1942, l’année de toutes les compromissions est aussi pour Armand Robin une année de grand désarroi, de grandes tensions qui culmine en 1943 : il est renvoyé du ministère en septembre, il est séparé de Jacqueline et accepte de moins en moins le monde bourgeois et intellectuel dans lequel il s’est fourvoyé. Selon Jean Bescond :

Il renie sa propre poésie et écrit des textes de combat, qu’il estime impubliables, mais qu’il diffuse de la main à la main ou par la poste à ses correspondants. Plus tard ils seront édités dans Les Poèmes Indésirables.

Commence à traduire les poèmes d’André Ady

L’année 1943 constitue donc un tournant dans l’évolution d’Armand Robin. À 31 ans, il prend acte de son impossibilité à s’intégrer dans quelque milieu que ce soit. Socialement et intellectuellement il est devenu un marginal. Enfin il refuse de produire des oeuvres littéraires « conformes » et refuse de publier chez Gallimard désormais.

C’est alors qu’il aurait commencé à écrire des poèmes « résistants », poèmes qui ne seront toutefois connus du public qu’après 1945. En revanche, il est certain qu’en 1944, il fournit à L’Humanité des bulletins d’écoute.

Cette destinée ne me semble pas étonnante. Comme Robin, je suis d’origine modeste et des Côtes-du-Nord, comme lui, j’ai eu la chance de pouvoir poursuivre des études jusqu’à l’agrégation et au baccalauréat. Comme lui, il m’est arrivé de fréquenter des personnes issues de milieux différents de mon milieu d’origine et de sentir combien je n’étais pas « à ma place ». Au lycée déjà, à la fin des années cinquante, nous étions bien peu venant des HLM ou des taudis de la rue de Nantes à Rennes. J’avais eu honte de dire en début d’année que mon père était manutentionnaire dans un entrepôt. J’avais cru voir des sourires suffisants, même de la part du professeur : la plupart de mes condisciples avaient des médecins, des commerçants, des ingénieurs pour paternels ! On avait ricané quand j’avais avoué ma pauvre généalogie ! Dès la quatrième, les professeurs avaient considéré que je ne pouvais pas continuer à être latiniste, que je n’en étais pas digne, et on m’avait fourré, avec d’autres « galvaudeux » comme on disait dans une section « M. » correspondant sans doute davantage à mes origines populaires ! Le professeur de gymnastique nous traitait de « gibier de M. » !

Plus tard, j’ai toujours ressenti la différence, lors de discussions, voire d’invitations : je n’avais pas les mêmes références. Je me sentais démuni : rien à dire, rien à raconter. Rien. À vingt ans, je n’avais encore fréquenté ni théâtre ni concert, je n’avais été que rarement au musée. Je ne connaissais aucun auteur moderne. Je ne pratiquais ni tennis ni ski et ne passais ni vacances de neige ni quasiment de vacances d’été. La gastronomie m’était évidemment inconnue et mon père ne débouchait de « bonne bouteille » que le dimanche, du Beaumanoir 12 degrés que proposait l’Économique : « Bois ton sang, Beaumanoir »… Quant aux habits, les pulls tricotés main (par ma mère, qui tricotait comme elle pouvait) n’étaient pas encore à la mode et je portais des chemises à col retourné avec une vilaine cravate pour resserrer le tout, un pantalon en tergal quand mes « camarades » de classe arboraient des shetlands col roulés et des pantalons en velours ou en flanelle. Pourtant, il m’est aussi arrivé, étudiant et plus tard prof’, de me mêler à tous ces gens d’essence supérieure, de feindre la décontraction, de faire comme si « j’en étais »… Que tout cela me coûtait d’énergie ! Que ma vérité dissimulée me taraudait ! Combien de fois ai-je été près de craquer, d’abandonner ces études exténuantes qui étaient pour moi si loin de ce que j’étais…

Pour Armand Robin, cet homme aux qualités intellectuelles supérieures, il était évident qu’il ne pourrait pas éternellement accepter de sentir que d’autres hommes intellectuellement bien inférieurs eussent le pas sur lui, que malgré tout son talent, malgré tous ses efforts, il ne parviendrait jamais à être considéré à sa juste valeur, à se considérer lui-même à sa juste valeur, qu’il ne saurait jamais vraiment intégrer leur monde, ce qu’il ne voulait d’ailleurs pas tout en le souhaitant. Tant va la cruche à l’eau… : la cassure a donc lieu en 1943. Il rejette en bloc ce monde pour lequel il n’était pas fait et auquel, au fond, il n’adhérait pas. Il se retrouve totalement désorienté avec pour seules certitudes son œuvre et ce passé qui est le sien, l’enfance bretonne, mais sa mère – le lien négligé avec le monde d’avant – est trop tôt disparue. Et ce temps de déréliction, de déséquilibre va durer : il ne s’en sortira plus.

En raison de ses activités pendant l’occupation, il sera porté sur une liste noire du Comité national des écrivains. En 1946, il est cependant secrétaire de la Fédération anarchiste de la région Sud de Paris et de la Seine. Il écrit des libelles anticommunistes dans Le Libertaire (mais étonnamment le Parti communiste ne semble pas lui en vouloir alors qu’il était impitoyable envers ses adversaires !), publie ses Poèmes indésirables, traduit le poète hongrois Ady puis les grands poètes russes, le Persan Omar Khayam… Georges Brassens dit de lui qu’il est un anarchiste conséquent qui, un temps s’est fourvoyé dans le communisme : « C’était pendant la guerre » !

Ses échecs familiaux et professionnels, les conséquences de la Libération l’ont aigri, mais avec ses amis libertaires, il remonte lentement la pente.

Adepte de la moto comme Georges Perros, il sillonne l’Europe en 1947-1948, année où son divorce est prononcé.

Il a vraisemblablement continué à rédiger des bulletins d’information sur ses écoutes mais le plus ancien bulletin attesté date seulement de 1952, alors que c’était devenu une activité établie. En 1951, il a repris des activités radiophoniques (poésie) et il peut à nouveau publier normalement. Il va d’ailleurs mieux, continue à voyager (Suisse, Laponie), songe à se remarier…

En 1953, il publie beaucoup : La fausse parole et Poésie non traduite, travaille sur Mickiewicz, participe à la NNRF à Preuves, à La Parisienne…

Le révolté qu’il est prend en 1956 fait et cause pour la lutte anticolonialiste algérienne, ce qui lui sera peut-être fatal. Il boit beaucoup ce qui l’enferme davantage dans une solitude qu’il avait d’abord cru choisir, mais continue à écrire, traduire et publier.

Sa santé se dégrade, il a des dettes, la quasi-paranoïa (?) dont il souffre s’aggrave. Le 27 mars 1961, il quitte son domicile et meurt dans des conditions non élucidées à l’infirmerie du Dépôt de la police, à Paris, le 29 mars 1961. L’autopsie révélera une cirrhose du foie et une hypertrophie cardiaque.

Jean Bescond écrit à ce propos :

Le 27, il quitte son domicile. Il semble qu’il ait eu une altercation avec les boulistes d’un café voisin. Le patron appelle la police. Armand Robin est conduit manu militari au commissariat. On le transfère à l’Infirmerie Spéciale du Dépôt -de sinistre réputation dans le Paris de l’époque- où il décède le 29.

Assez bizarrement, ses archives d’abord déposées dans les sous-sols des éditions Gallimard, se retrouveront chez un de ses anciens condisciples de khâgne, Alain Bourdon, qui en deviendra officiellement le dépositaire et éditeur ainsi que le biographe hagiographe. (Voir actuellement le fonds Armand Robin à Carhaix)

C’est à partir de ce fonds que l’oeuvre de Robin sera reconstruite.

Dans ses Mémoires littéraires (1980), Maurice Nadeau dit de ce « petit Breton râblé aux yeux gris, sourire aux lèvres et verbe précipité » que le poète Robin n’a jamais cherché qu’à défendre et la poésie « patrie de l’universel » contre « toutes les sirènes » et que sa participation à Coemedia par exemple n’est pas plus condamnable que celle de Simone de Beauvoir quand on examine ce qu’il a écrit. En revanche, il est plus réservé en ce qui concerne le journaliste dont les bulletins d’écoute ont pu, par le biais de Vichy, servir l’occupant. Ce que le Comité lui reprochera surtout, c’est son attitude face au communisme et surtout au stalinisme à partir de 1944. Ses déclarations « intempestives » déplaisent au « pape » Aragon qui le taxe de « trotskyste » !

Peu importe après tout qui fut vraiment Armand Robin comme homme. Sur pas mal de sites, à grand renfort de citations, on cherche à montrer que le Comité national des écrivains a eu raison. Ses défenseurs essayent de prouver le contraire… Armand Robin ne voulait être personne, personna, le masque des acteurs de l’Antiquité, une voix seulement, un souffle, la poésie : il y a réussi. Il reste une œuvre, complexe, difficile souvent, mais parfois aussi d’une grâce extraordinaire comme ce poème presque élégiaque (voire lamartinien, et peut-être (mais sait-on jamais) ironique !):

 

Le temps m’a rajeuni jusque dans mon enfance,

Je ne sais plus combien j’ai souffert, ni pourquoi,

Mais je sais, aujourd’hui que je suis transparence

Et qu’à force d’oubli je reviens près de moi,

Combien je dois bénir l’objet de ma souffrance.

J’ai retrouvé l’étang et le bois taciturnes

Où toute ma jeunesse et ma franchise ont chu ;

Je craignais d’y heurter un moi-même inconnu,

Mais où l’aube pensait redevenir commune,

Grâce à l’amour humain rien ne s’était perdu.

Lorsque je fus bien loin dans mon isolement,

N’ayant d’autre pays que le bruit du feuillage

Au plus haut de tout mal je tremblais un instant

Et, passager fragile en mon sang de sauvage,

Un chant d’âpre douceur me brisa lentement :

« Mes coteaux, mes sentiers, nul ne peut m’écouter

Chaque être que j’aimais a choisi son mensonge

Et je n’ai d’autre dieu que les plus beaux objets ;

Vous seuls fêtez les pas qu’allongent ceux qui songent

Et répondez encor quand nos pas font pitié. […] »

Ceux qui l’ont bien connu, comme Charles Le Quintrec qui le décrit comme « à l’affût de tout ce qui pouvait venir de Bretagne », décrivent un être torturé, peu à l’aise dans la conversation, plein de reproches pour cette société, les nantis, les nouveaux riches de la réussite facile, regrettant de n’être pas le simple paysan qu’il aurait dû rester. Persuadé qu’on lui en voulait, il aurait été un « Homme inadapté au bonheur, au confort, aux usages, il ne comprenait que la blessure des mots et acceptait par avance qu’ils le blessassent ».

François Labbé-CHB-KIB tous droits réservés.

1 COMMENT

Bonjour, laissez ici votre commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Social Media Auto Publish Powered By : XYZScripts.com
7seizh.info

GRATUIT
VOIR