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chronique de l’histoire littéraire des Bretons de François Labbé : Eugène Guillevic, le roc et les choses

036019-mEugène Guillevic, le roc et les choses : « Je ne cherche pas à créer d’ambiguïté, et je fuis la bêtise. » (Entretiens avec P. Marin)

Guillevic est lié à mon histoire personnelle d’une façon curieuse. J’habitais alors l’Allemagne, les bords du Rhin non loin de Fribourg et je venais de terminer un essai sur le premier traducteur français de Schiller, J.-H.-Ferdinand Lamartelière. Je m’étais rendu plusieurs fois dans la petite ville de Ferrette, où était né cet écrivain estimable, pour voir les lieux où il avait vécu sa jeunesse. Mon livre terminé, j’y allais une nouvelle fois pour déposer un exemplaire au musée que la municipalité projetait d’installer dans sa maison natale. Ferrette est distant d’une trentaine de kilomètres de mon domicile et c’est une agréable petite cité, pleine d’histoire, située dans une région très pittoresque, le Sundgau. Une personne que je rencontrai sur place me dit après avoir lu la quatrième de couverture du bouquin que j’apportais :

  • Ah ! Vous êtes breton ! Savez-vous qu’ici a vécu un Breton célèbre ? Le poète Eugène Guillevic ?

Je ne connaissais Guillevic quasiment que de nom, sachant seulement qu’il était né à Cornac et qu’il avait publié avec Éluard et les poètes de la Résistance, Desnos, Aragon, Vercors, Tardieu…, son tragique poème Bretagne (in : L’honneur des poètes) qui est si beau et si émouvant, si fort que je ne peux que le redonner à lire:

Il y a beaucoup de vaisselle,

Des morceaux blancs sur le bois cassé,

Des morceaux de bol, des morceaux d’assiette

Et quelques dents de mon enfant

Sur un morceau de bol blanc

Mon mari aussi a fini

Vers la prairie, les bras levés,

Il est parti, il a fini

Il y a tant de morceaux blancs,

De la vaisselle, de la cervelle

Et quelques dents de mon enfant;

Il y a beaucoup de bols blancs,

Des yeux, des poings, des hurlements,

Beaucoup de rire et tant de sang

Qui ont quitté les innocents.

  • Non répondis-je, mais vous m’intéressez…

Et ce monsieur me raconta tout ce qu’il savait sur ce poète. Il me montra sa vieille école, la gendarmerie où son père était en poste et où il habitait, l’endroit présumé où il jouait avec les autres gamins…

C’est ainsi que j’ai vraiment découvert Guillevic.

En amateur de Ponge et de son Parti pris des choses, je n’ai pas été surpris par sa poésie et y ai retrouvé le même goût de la quête profonde et de la volonté de faire voir, de montrer le sublime et le plus humble ou mieux encore le sublime dans le plus humble.

Guillevic commence à publier dès les années trente, seul, en dehors de toute école. Bien entendu, il a tout lu et n’ignore pas les surréalistes, mais il construit une œuvre très personnelle avec une conception originale de la poésie. Terraqué, son premier recueil officiel (1942, comme le Parti pris des choses) le fait immédiatement remarquer : un ton, une manière particulière de dire, politique aussi dans un double sens : résistance à l’occupant nazi et surtout résistance à l’hydre de l’oppression. Sa poésie, caractérisée par une lisibilité farouche, s’oppose à la fois à l’inspiration libre et à la puissance immanente des mots en liberté. En ce sens, il suit une voie opposée aux amis d’André Breton, mais fait un peu comme certains artistes de l’époque tel Margritte qui, exposant l’objet du quotidien, à la fois le montrent dans sa simplicité et subliment, transcendent son caractère utilitaire ou banal, le « détournent ». Guillevic, un peu comme le Normand Jean Follain aussi, s’ancre dans le concret et le caractère immédiat de l’expérience sensible de ce concret. Il ouvre ainsi à la poésie d’autres champs d’expérience et réalise un des vœux du Voyant, de Rimbaud : la poésie objective. Cependant, si Ponge considère comme nécessaire de nommer les objets pour en affirmer les propriétés, Guillevic reste en quelque sorte dans la nuit de l’objet, dans son mystère, dans son épaisseur : ils conservent une part indicible parfois presque menaçante. Il cherche enfin à reconstituer l’expérience de la rencontre naïve de l’homme et de l’objet, sans préjugés ni rigidités. Le poète cherche à libérer la réalité des clichés dans lesquels l’enferment toutes les rhétoriques.

La poésie est aussi pour lui un acte de modestie, d’effacement. Il n’est pas là pour se faire briller, pour se mettre en avant. Les mots et les choses, les êtres en définitive importent seuls : son rôle n’est que de chercher des adéquations, de faire surgir ce qui n’est pas immédiat parce que nous ne savons plus voir librement, com-prendre. Il est metteur en mots et en images d’un réel qui existe en dehors de nous et malgré nous.

Mais l’œuvre de Guillevic est très diverse et évolutive.

Dans les années d’après-guerre, le militant qu’il est se fourvoiera un peu dans une poésie didactique qui ne lui convient guère, allant même jusqu’à se mouler dans la forme traditionnelle du sonnet (Trente et Un Sonnets, 1954). Mais ce n’est qu’un épisode, conjoncturel, dirons-nous. Il retrouve vite sa voix/voie de poète se confrontant au réel et lui donnant forme dans les mots, sans pour autant être apolitique. Désormais, il questionne ce réel sans vouloir le rompre à une idéologie.

En 1961, avec son recueil Carnac il décrit l’objet, la chose, et la tentative de rendre compte de l’espace qu’il occupe. Carnac, c’est l’inventaire du pays natal retrouvé, les lieux et quelques témoins, menhirs, rochers, maisons de pêcheur, l’immensité insondable de la mer :

À Carnac, l’odeur de la terre

A quelque chose de pas reconnaissable.

C’est une odeur de terre

Peut-être, mais passée

À l’échelon de la géométrie

Où le vent, le soleil, le sel

L’iode, les ossements, l’eau douce des fontaines,

Les coquillages morts, les herbes, le purin.

La saxifrage, la pierre chauffée, les détritus,

Le linge encore mouillé, le goudron des barques,

Les étables, la chaux des murs, les figuiers,

Les vieux vêtements des gens, leurs paroles

Et toujours le vent, le soleil, le sel,

L’humus un peu honteux, le goémon séché,

Tous ensemble et séparément luttent

Avec l’époque des menhirs

Pour être dimension.

Sphère (1963) comporte dix parties et forme un itinéraire clos allant de « Chemins » à « En cause » en passant par « Chose », « Conscience »…, et met en scène les rapports tissés entre l’objet regardé et celui qui regarde. Le poème « Morbihan » (septième section intitulée « Chansons ») montre particulièrement combien il reste fidèle malgré tout à ses convictions politiques et humanistes et je me suis toujours étonné que Gilles Servat, par exemple, n’ait pas chanté ce texte :

Ce qui fut fait à ceux des miens,

Qui fut exigé de leurs mains,

Du dos cassé, des reins vrillés,

Vieille à trente ans, morte à vingt ans,

Quand le regard avait pour âge

L’âge qu’on a pour vivre clair,

Ce qui fut fait à ceux des miens,

Pas de terre assez pour manger,

Pas de temps assez pour chanter

Et c’est la terre ou c’est la mer,

Le travail qui n’est pas pour soi,

La maison qui n’est pas pour toi,

Quatorze pour les rassembler,

L’armistice pour les pleurer,

L’alcool vendu pour les calmer,

Un peu d’amour pour commencer,

Quelques années pour s’étonner,

Quelques années pour supporter,

Je ne peux pas le pardonner.

En 1969, il publie Ville (Paris, dont il traque aussi bien le visible que l’invisible, le superficiel que le souterrain) et avec cet œuvre consacrée à l’espace de l’expérience humaine, le poète d’un certain concret donne à sa quête une dimension plus explicitement métaphysique (qui n’était de toute façon pas vraiment absente de ses livres précédents) : « Mais j’existe pourtant. Je cherche où c’est./ Essayez-moi. »

Cette expérience, il la renouvelle avec Paroi (1970) où les mots cherchent à maîtriser cette paroi en présentant à chaque texte un aspect nouveau.

Ses poèmes (d’inspiration très diverse : géométrie, gastronomie, animaux, plantes…) deviennent de plus en plus ét(h)hic, presque des aïkous : quelques vers, parfois quelques mots, qui éclatent sur une page blanche. La forme, l’apparition du poème, l’objet poème lui importe beaucoup. Il met en scène ses écrits à la façon d’un graphiste et, artiste dans l’âme, il accompagnera de sa parole des amis peintres dans leurs publications.

Eugène Guillevic est né en 1907. Si ses parents parlent le breton, ils se sont bien gardés de le lui apprendre et il avouera n’en avoir d’abord qu’une connaissance assez réduite, qu’il approfondira un peu ensuite. Lorsque son père est muté à Ferrette juste après la guerre, en 1919, il se retrouve dans une province qui vient de revenir à la France où la majorité de la population parle l’alsacien dans sa variante sundgauvienne, sans doute parfois l’allemand et très peu le français. Au collège d’Altkirch, la ville la plus proche de Ferrette, comme ailleurs, on multiplie les efforts, pour que les élèves apprennent et s’expriment correctement dans leur nouvelle langue nationale. Eugène n’a pas ce souci, mais il en profite pour se mettre au dialecte alémanique que parlent la plupart de ses condisciples comme le futur poète Jean-Paul de Dadelsen dans la cour de récréation ou quand ils jouent. Il est à un âge où l’on déteste être « différent » ! Au lycée, il apprendra ainsi plus aisément l’allemand. C’est dans le train qui le conduit au lycée qu’il rencontre le poète du Sundgau, Nathan Katz. Nous sommes en 1922 et ce dernier lui parle de Goethe, des poètes romantiques, de Rilke et de la figure tragique de Trakl.

Il convient de souligner l’importance de cette jeunesse expatriée : la découverte de la langue de l’ennemi et l’amour de certains de ses poètes, l’existence d’une triple vision du monde à travers les prismes du français, du breton, de l’alsacien et de l’allemand. Entouré de mots, Eugène Guillevic en sera toujours amoureux et surtout frappé par leur mystère, le pouvoir (cratylique) de dire les choses, de les faire exister, de les faire varier. Le jeu continuel avec ces langues, la recherche d’équivalents, la conscience des différences, toute une expérience qui sera le bien du futur poète. (Qu’est-ce qu’un poète sinon un « traducteur » ?) Futur poète ? Pas vraiment, car, dès cette époque, il rêve poésie et commence à écrire.

Pourtant, ses études terminées, il entre dans l’administration de l’enregistrement. On peut imaginer les discours de son gendarme de père intimant à son fils de faire quelque chose de sérieux et de sacrifier ensuite à la poésie. C’est ce qu’il fera, en apparence au moins : de 1935 à sa retraite en 1967, il travaillera rue de Rivoli au Ministère des Finances et des Affaires économiques (avec deux années au cabinet de ministres communistes en 1946 et 1947), mais il saura toujours réserver le meilleur de son temps à l’écriture. Depuis Terraqué, il est d’ailleurs un poète connu et reconnu. Il fréquente Éluard et Aragon, et très lié à Jean Follain, fait partie du groupe de l’École de Rochefort, reçoit de nombreuses distinctions.

Terraqué surprend car il fait entendre une voix inhabituelle en France : il renonce à toute fioriture, réduit l’usage de l’adjectif au maximum, refuse le mot rare, la syntaxe éclatée, ne vise que la précision et la clarté. Ce laconisme le caractérise certes mais les mots qu’il aligne forment un chant où se dépeint un savant jeu sur les sonorités, sur les mises en rapport des mots par les sons, allitérations, échos… Et puis, comme l’écrit Charles Le Quintrec : « Terraqué, […] c’est l’homme qui regarde les hommes et qui se regarde à travers les choses ».

Depuis 1942 déjà, il est au Parti Communiste et publiera pendant la guerre dans la presse clandestine. À partir du début des années soixante, il vivra de plus en plus mal le stalinisme et quittera le Parti en 1980.

Il a retrouvé avec bonheur la Bretagne et une source d’inspiration et de réflexion qui ne le quittera plus.

Vers la fin de sa vie, il donnera deux recueils particulièrement émouvants :

Le blason de la chambre et Le silence.

Avec le premier titre, il reprend cette vieille forme de la Renaissance habituellement réservée à une poésie érotique et donne à voir les derniers lieux de ses dernières années ces amis des dernières heures dans un itinéraire qui mène du lit au transistor, en passant par l’oreiller, les draps, la descente de lit, les pantoufles, le réveil, le pèse-personne, le silence, la bouteille d’eau, le soleil…

Tu es ma cabane

Entourbillonnée

Avec les atomes,

Mon volume de travail

Vers les dimensions

Inatteignables,

Vers le moi

Au-delà de moi –

Où parfois j’accoste.

Avec le second, dans une poésie épurée, s’une simplicité de cristal, il donne ses derniers bonheurs :

Le silence, ma lumière,

Est devenue joie.

Une poétesse alsacienne, Martine Blanché, a pu écrire à l’occasion du Printemps des poètes ces lignes qui illustrent le parcours de vie et de poésie de Guillevic : « Entre la mer bretonne et les collines alsaciennes, les étés venteux et les rudes hivers, les sons rocailleux du dialecte et la profondeur fascinante des deux langues et cultures parfaitement complémentaires, s’est ébauchée et forgée la forte personnalité de ce poète de l’essentiel. »

Guillevic nous a quittés comme on dit en 1997, il y a tout juste 19 ans. C’était en mars, à la veille du printemps.

 

  1. Ces notices sont extraites (réduites et remaniées) d’un ouvrage non publié (les éditeurs sont frileux : 800 pages !) : Voyage littéraire en Bretagne.

 

François Labbé, tous droits réservés

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