chronique de Frédéric Morvan : De la disparition de la langue bretonne

Dialectes_BretonLa semaine dernière, dans une conversation avec une jeune collègue prof (pour moi, jeune signifie maintenant moins de 50 ans), elle m’a dit « le breton est une langue morte… » et en voyant mon étonnement elle a rajouté « euh… je crois ??? ». Je lui ai demandé si elle était bretonne. Elle m’a répondu par l’affirmative. Les propos de cette enseignante n’ont aujourd’hui absolument rien de surprenant. Elle démontre une situation banale, qui a suscité récemment une véritable polémique lors de l’Assemblée générale de l’Institut Culturel de Bretagne et même la détermination il y a encore quelques jours de Yannick Baron d’alerter sur l’urgence de la situation en effectuant une grève de la faim. La Région Bretagne a décidé, d’après mes informations, de réunir sur le sujet des Assises en septembre-octobre 2016. Alors qu’il y a encore 50 ans, des centaines de milliers de Bretons et de Bretonnes parlaient le breton, y compris ma grand-mère et marraine, aujourd’hui selon Fañch Broudig on compte à peine 180 000 locuteurs. Que s’est-il passé ? Pourquoi cette chute vertigineuse ? Regardons ensemble dans l’histoire de Bretagne.

Peut-être que cela ne va pas plaire à certains, que la semaine prochaine je ne serais pas apte à rédiger une autre chronique, mais allons-y. Un peu de courage, que diable ! Car le sujet est ultra-sensible et fâche. Je ne vais pas dire que je suis un spécialiste. Je vais simplement vous exposer ma vision, mon analyse, ce que j’ai compris par mes recherches, surtout lorsque j’ai été amené à écrire le livre les Bretons 1870-1970.

Comme je l’ai écrit déjà, la Bretagne n’a pas, à ma connaissance, disposé d’une seule langue, mais d’au moins quatre : deux langues officielles, le latin et le français et deux langues communes, le breton et le gallo. Comme Jean Kerhervé, qui a beaucoup consulté les documents officiels du XVe siècle, je n’ai jamais trouvé dans les archives des XIIe au XIVe siècles des écrits en breton, tout est en latin jusqu’au milieu du XIIIe puis majoritairement en français à partir de cette époque, bien sûr à cause de la révolution notariale et surtout parce que les ducs de Bretagne étaient des princes de la maison royale de France. Le breton et le gallo étaient donc les langues parlées, même par l’élite, surtout dans l’Ouest du duché. Mon propos n’est pas ici de dire jusqu’où on a parlé le breton, je laisse cela aux spécialistes. Bien que… on a parlé le breton à Rennes et aussi à Nantes. Au XIXe siècle des Bretons de Basse-Bretagne y ont migrée et y furent très mal accueillis car ils étaient misérables et surtout les Nantais ne les comprenaient pas. Pour revenir au Moyen Age, il est assez amusant de constater le mal de chien des agents ducaux pour écrire les noms des grands seigneurs bretons de Basse-Bretagne. On constate qu’ils ne savaient pas le breton. Il est vrai que les ducs du XIIIe siècle ont recruté leurs agents dans leurs terres du Perche, de Champagne et d’Ile-de-France.

Lorsque ce cher roi de France, François Ier, ordonna que tous les actes en son royaume soient rédigés en français, pour la Bretagne, ce n’était pas un problème puisque le français s’était imposé comme la langue des écrits officiels depuis sans doute l’avènement des Montforts (fin XIVe siècle). Et encore c’était un français que peu de gens comprenaient. On estime qu’à peine 20 % des Français au XVIIIe siècle parlaient le français. Paraît-il qu’Henri IV le parlait mal et Louis XIV faisait plein de fautes d’orthographe. Il est vrai que les règles n’étaient pas aussi draconiennes qu’aujourd’hui. A la Révolution, on tenta d’unifier et d’imposer une seule langue… Il est vrai encore que c’était plus pratique pour transmettre les ordres lors des batailles. Je me suis demandé quels avaient été les cris de ralliement lorsque les fédérés bretons et marseillais s’emparèrent du palais des Tuileries le 10 août 1792. A mon avis, ce sont des cris bretons et provençaux qui ont mis fin à la Monarchie constitutionnelle et donc ont permis la mise en place de la Ière République. C’est aussi sans doute en donnant ses ordres en breton que le capitaine de Kerjégu lança ses troupes bretonnes en 1870 contre l’Hôtel de Ville de Paris alors occupée par les Communards, permettant ainsi l’installation de la Troisième République. A ce propos, le général Trochu, premier président de cette République, originaire de Belle-Isle-en-Mer, parlait-il breton ?

Les choses changèrent lorsque les Républicains parvinrent au pouvoir, c’est-à-dire vers 1877-1880. Il faut rappeler le contexte. La France avait perdu la guerre contre les Prussiens qui avaient formé le puissant empire allemand. La France voulait sa revanche et il fallait à tout prix constituer une armée moderne, disciplinée et unie, unie bien sûr par une même langue. Il était hors de question que se reproduise l’affaire de Conlie (1870), c’est-à-dire que les Républicains avaient été obligés de permettre la constitution d’une armée de Bretagne conduite par des chefs militaires exclusivement bretons. On eut rapidement peur, et Gambetta en premier, de voir se reconstituer une armée chouanne, car pour beaucoup de membres de l’élite cultivée, un Breton égal un chouan. De plus, même si l’enquête parlementaire menée par le royaliste et historien de la Bretagne Arthur de La Borderie avait démontré le comportement scandaleux des autorités gouvernementales, pour l’élite militaire, l’origine de l’échec de la contre-attaque française demeurait l’indiscipline des soldats bretons qui ne parlaient pas ou mal le français.

Pire encore, pour les chefs politiques, alors au pouvoir, Jules Ferry, l’ancien séminariste Emiles Combes et le nantais Waldeck-Rousseau, les Bretons étaient entre les mains des prêtres, alliés aux nobles royalistes, ce qui n’est pas faux, qui s’opposaient, ce qui n’est pas faux aussi, à toutes les décisions qui pourraient permettre l’installation définitive de la République française. Pour ces leaders politiques, pour que cette République soit puissante, il fallait l’unir et que tous doivent comprendre les ordres, qui seront dits qu’en français. Waldeck-Rousseau épura l’armée et vira les nobles royalistes souvent haut-gradés de l’armée. Il imposa la loi sur les associations de 1901 permettant de fermer de nombreuses congrégations religieuses particulièrement puissantes en Bretagne. Les religieux et religieuses, qui parlaient souvent breton, partout, s’occupaient de la santé, des indigents, de l’enseignement des enfants, et bien du salut des âmes, souvent gratuitement. Les décisions gouvernementales suscitèrent des violences, ce que les historiens ont nommé les batailles, comme celles du Folgoët et de Braspart. Il semblerait que dans son opposition farouche au puissant clergé, Emile Combes ait lié curé et langue bretonne.

« Les prêtres bretons veulent tenir leurs ouailles dans l’ignorance en s’opposant à la diffusion de l’enseignement et en n’utilisant que la langue bretonne dans les instructions religieuses et le catéchisme. Les Bretons ne seront républicains que lorsqu’ils parleront le français ».

Émile Combes, président du Conseil, 23 Septembre 1902.

 

Que l’église n’accorde la première communion qu’aux seuls enfants parlant le français

Discours de l’inspecteur d’académie Dantzer au conseil Général du Morbihan, 1902

Le gouvernement d’alors comprit assez aisément que la clé de l’unicité était l’enseignement et bien sûr ce furent les lois Jules Ferry. Avant 1880, les écoles primaires bretonnantes étaient tolérées. Avec les lois Ferry, le français fut la seule langue qui devait être parlée dans toutes les écoles de la République. Des ordres furent transmis dans ce sens aux Inspecteurs de l’Instruction publique qui obéirent aveuglement.

Ce sont des Français qu’il faut pour franciser les Bretons, ils ne se franciseront pas tout seuls. Il y a un intérêt de premier ordre à ce que les Bretons comprennent et parlent la langue nationale. Ils ne seront vraiment français qu’à cette condition.

Irénée Carré, Inspecteur général de l’Instruction publique, 1905

Beaucoup de parents, de responsables politiques et religieux approuvèrent car pour entrer dans l’Administration, dans la Marine nationale, dans l’Armée, connaître une certaine ascension sociale, bref, réussir, il fallait passer les concours qui étaient tous en français (comme aujourd’hui !). Aussi, on apprit le français, et on l’apprit très bien et il n’y eut pas que les instituteurs de la République qui imposèrent durement de parler le français aux petits Bretons, les curés enseignants aussi, il en allait de la réussite de leurs élèves…

Et puis les temps changèrent en cette extrême fin du XIXe siècle. Les Bretons quittèrent les campagnes pour les villes où l’on parlait le français, beaucoup, surtout dans les ports militaires (comme à Brest). Ils partirent en masse vers Paris où pour se faire comprendre ils durent couramment et très souvent parler le français. Et puis partout en Bretagne, le français devint utile et obligatoire : lorsque l’on allait voter, les bulletins de vote étaient en français, pour s’informer, les plus grands journaux étaient en français. Pour prendre le train, tout était en français. Je me demande de quand date les panneaux ? d’entrée et de sortie des communes, des rues ? On allait au cinéma, et là aussi les plus grands films étaient en français (sous-titrés en français, car nous sommes encore au cinéma muet). Et pour suivre les étapes du tour de France, il fallait bien sûr connaître le français. Cependant le breton restait prépondérant dans la vie courante, bien entendu dans la zone bretonnante, soit à l’Ouest de la Bretagne. Selon une enquête réalisée à la demande de l’évêque du Finistère en novembre 1902, 256 paroisses sur 310 paroisses parlaient exclusivement le breton.

Seconde étape, la Grande guerre, qui va être une véritable catastrophe pour le breton. On m’a raconté que nombre de Bretons étaient arrivés à l’incorporation habillés en costume breton et étaient revenus en complet trois pièces et casquette lors de leur démobilisation. Si au début, les Bretons ont combattu ensemble, très vite, parce que les régiments avaient été décimés dès les premiers combats, ils furent dispersés dans d’autres régiments. Dans les régiments bretons furent affectés des soldats venant de toute la France. Et chacun, pour communiquer, dut parler en français. Les propos du grand historien du Moyen Age sont terribles : « Les hommes de l’intérieur des terres nous parurent de bien médiocres guerriers. Vieillis avant l’âge, ils semblaient déprimés par la misère et l’alcool. Leur ignorance de la langue ajoutait encore à leur abrutissement. Pour comble de malheur, le recrutement les avait pris aux quatre coins de la Bretagne, si bien que chacun parlait un dialecte différent, ceux d’entre eux qui savaient un peu de français ne pouvaient que rarement servir d’interprètes auprès des autres » (Marc Bloch, Souvenirs de guerre, 1914-1918). Et on sait aujourd’hui que ces propos sont injustifiés. Nous savons que beaucoup de Bretons connaissaient le français. N’oublions pas que l’école était obligatoire et gratuite (du moins presque) depuis alors une trentaine d’années. Et puis les lettres et les carnets de souvenirs sont la plupart du temps écrits en français. Peu de Bretons savaient alors écrire en breton, le breton étant la langue de l’oral, de la famille, du quotidien.

3e étape : après la guerre, on veut vivre autrement. La tendance qui a débuté avant guerre s’accéléra. Il fallait paraître moderne. Les costumes bretons, les pardons, les noces bretonnes furent considérés comme ringards, et le breton n’y échappa pas. Et les départs en masse vers les villes, vers Paris, n’arrangèrent rien. On parla de plus en plus français et de moins en moins breton. Toutefois, cela n’a rien à voir avec aujourd’hui car le breton fut toujours utilisé dans la sphère privée, même aussi parfois au travail lorsque l’on savait que le collègue parlait le breton, et on parlait en breton des voisins, des amis, de la commune, comme sur les navires de guerre de la Royale. Et on changeait de langue lorsqu’un gradé s’approchait et encore car souvent ce gradé était breton. En fait, à l’époque, beaucoup de locuteurs de breton étaient bilingues. Alors que l’on sait qu’aujourd’hui le bilinguisme est un atout, à l’époque, cela était peu apprécié. On se sentait plouc car les locuteurs exclusifs du français ne se gênaient pas pour montrer leur supériorité.

Pendant la Seconde guerre mondiale, peu de gens savent aujourd’hui que les très nombreux Bretons partis rejoindre le général de Gaulle à Londres étaient des bretonnants. Ils ont même créé une association réunissant des milliers de membres et qui a eu pour président d’honneur justement le général. Cette association a même publié des revues en breton. Peu de gens savent que De Gaulle parlaient un peu le breton. Normal, son oncle, Charles de Gaulle était un expert de la langue bretonne. Sa mère mourut en Bretagne et avant de partir à Londres, le général rendit visite à sa femme réfugiée à Carantec.

4e étape : la descente aux enfers. Après la guerre, pour la langue bretonne, c’est une longue chute. Danses, musique et chants bretons ne font guère le poids face au Rock venus d’Amérique et à la Pop anglaise. Les films les plus célèbres sont en français. Le breton commença à ne plus être parler dans la sphère privée, chez le boucher ou le boulanger, et même au lavoir et cela va empirer lorsque la Télévision arriva (elle joua le même rôle que la radio ou TSF dans l’Entre deux-guerres). La sphère familiale fut touchée. On ne le parlait le breton même plus à la maison. Beaucoup de Bretons décidèrent de faire table rase du passé. Honte du passé et de leur culture ou sacrifice pour permettre à ses enfants d’accéder à un avenir meilleur, les anciens ne la transmirent pas, souvent volontairement.

L’Etat n’a pas aidé le breton. C’est le moins que l’on puisse dire. Le très influent Marcel Cachin, paimpolais, fondateur du Parti communiste, député de la Seine, directeur de l’humanité, déposa en 1947 une proposition de loi en faveur du breton. Cette proposition, vidée de sa substance par ses collègues parlementaires, aboutit en 1951 à la loi Deixonne, qui autorisa l’enseignement du breton à l’école.

Pourquoi y a-t-il si peu de réaction des Bretons ? Bien sûr les amicales et associations bretonnes réagirent, mais en vain. Il est clair que [l’extrémisme de certains séparatistes pendant la guerre avait provoqué le rejet de la population bretonne, fondamentalement légitimiste. Celui qui défendait le breton, la culture traditionnelle recevait l’insulte suprême : « Breizh Atao ». On a eu conscience qu’il faut faire quelque chose. En 1966, la pétition pour obtenir un enseignement facultatif du breton à l’école récolta 160 000 signatures. Glenmor et Alan Stivell montreront que le breton était loin d’être une langue ringarde. Des écoles où l’on apprend le breton, où l’on parle le breton ouvriront, dans la difficulté, sans bien sûr beaucoup de moyens ; la puissante administration de l’Education nationale ne les voyant pas du tout d’un bon œil.

Toutefois, le déclin continua. Pourquoi ? Effet cumulatif ? Il est de plus en plus difficile de trouver des gens qui le parlent, alors on finit par l’oublier. Je me rappelle de voir ma grand-mère devant une émission en breton sur FR3 dire « mais je ne comprends pas son breton » en parlant du commentateur, et elle passa sur une autre chaine… en français. Elle me dira plus tard alors que je lui demandais des renseignements car je suivais les cours de toponymie bretonne de Bernard Tanguy, devenu plus tard mon collègue, « je ne vous ai pas appris le breton, car je ne parle pas bien le breton ». Surprenant, alors que le breton était sa langue natale. Au fait, c’est elle, avec sa sœur, toutes deux bretonnantes, avec leurs économies, qui ont financé ma thèse sur l’histoire de Bretagne au Moyen Age… en français.

Aujourd’hui, l’écrasante majorité des Bretons et des Bretonnes, on m’a cité le chiffre de 89 % des habitants de Basse-Bretagne, veulent que le breton ne meure pas. De gros moyens financiers ont été mis en œuvre. On parle et on écrit en breton à l’école, dans les médias (livres, presse, radio), sur internet (de 200 à 300 sites). Et pourtant, la chute continue…. La presse a un mal de chien à trouver des rédacteurs en breton. Les radios ont du mal à trouver des intervenants qui veulent bien parler breton. Pourquoi ? Peut-être ont-ils peur qu’on leur reproche de mal écrire ou de mal parler le breton. Yannick Baron a parlé d’un jeu des quatre familles, quatre familles dont les membres jouent un rôle très important dans la lutte pour promouvoir le breton. Il m’a même dit qu’un d’eux lui a dit « Tant pis s’il ne reste qu’un millier de personnes qui parlent le breton, pourvu que ce soit le bon breton ». Mais quel est ce breton ? Correspond-il au breton de ma grand-mère ?

Autre problème : Il n’y a que 5% des bretonnants qui se connectent sur des sites en breton. Pourquoi ? Bien sûr en est responsable la surpuissance des langues dites impériales : le français et l’anglais. Enfin, on me dit qu’on a les plus grandes difficultés à trouver des enseignants en breton, car il n’y a pas les formations à l’université n’existent pas. Que fait le ministère de l’Education nationale, de la recherche et de l’enseignement supérieur ? Lorsque je me suis rendu en tant que président du Centre d’Histoire de Bretagne à ce ministère, j’avais été reçu par une des plus importantes conseillères de la ministre qui m’avait interrogé longuement sur le devenir de la langue bretonne. Elle semblait alors à l’écoute.

On me reproche souvent lorsque je reçois des commentaires de mes chroniques de ne pas donner de solution. Je me lance, même si cela ne va pas plaire. Peut-être est-il temps que les quatre familles, si elles disposent de ce pouvoir, s’écartent. Elles ont joué leur rôle. Il est peut-être temps que d’autres agissent, autrement. Peut-être sans s’en rendre compte, ont-elles enfermé le breton sous une cloche. Je me rappelle avoir entendu mes neveux parler de leur prof de breton – ils ont eu en primaire une initiation. Leur prof a eu des propos très durs envers eux car ils ne parlaient pas un mot de breton…malgré leur usage massif de bretonnismes. Dommage que je n’ai été mis au courant que des années plus tard, sinon il m’aurait entendu cet ayatollah. A mon humble avis, il faut dire aux gens : faites apprendre le breton à vos enfants… ils vont l’apprendre assez rapidement car ils utilisent déjà tellement de bretonnismes. Ainsi, ils seront bilingues et apprendront ainsi plus facilement d’autres langues pour devenir polyglotte, atout indéniable aujourd’hui, et trouveront peut-être plus facilement un travail bien rémunéré et intéressant, d’autant plus que de très grands entrepreneurs bretons à la tête d’empires industriels d’envergure mondiale ont décidé de favoriser l’embauche de ceux qui parlent le breton.

Souhaitez moi bonne chance pour la semaine !

Frédéric Morvan, tous droits réservés.

20 Commentaires

  1. Peut-être que vos collègues de français trouveraient dans le texte en français écrit un peu plus bas matière à étude sérieuse?
    N’em boa ket gwelet ar pennad skrid-mañ a-raok siwazh! hag ez eus un emzalc’h da lakaat war wel diouzh ma soñj hag a zo reiñ d’an dud da gomprenn ez eo brezhoneg ur yezh ken uhel hag ar re-all… Setu un eskem etre De la Villemarqué Ha George Sand ( daveoù Fanch Postic ) e vefe mat da studiañ e liseoù ha skolajoù ‘zo dre gentelioù ar gelenerien war ar galleg. Marteze ho kenseurt e vije bet plijet kaer o lenn al lizheroù da-heul!…

    George Sand et les « diamants » du Barzaz-Breiz par Fañch Postic

    Dans l’avant-propos aux Légendes rustiques qu’elle fait paraître en 1858 chez A. Morel à Paris, George Sand avoue qu’elles « n’ont pas la grande poésie des chants bretons, où le génie et la foi de la vieille Gaule ont laissé des empreintes plus nettes que partout ailleurs. » Ce qui apparaît presque comme une excuse auprès des lecteurs de l’ouvrage, figure quelques lignes seulement après des réflexions intéressantes sur l’élaboration, la diversité et la variation de ce qu’elle nomme « la littérature orale », une expression dont on voit souvent là, à tort, la première occurrence. Peut-être est-ce une conséquence du choc que semblent bien avoir produit la découverte et la lecture, quelques années plus tôt, du Barzaz-Breiz de La Villemarqué : « c’est à vous que je dois une des plus grandes jouissances littéraires que j’aie éprouvées dans ma vie », écrira-t-elle à ce dernier en 1852 !
    En 1845, La Villemarqué fait en effet paraître, chez Delloye à Paris, une seconde édition, revue et augmentée, de son recueil de 1839. En 1846, Delloye vend son fonds à un autre éditeur parisien, A. Franck, qui fait figurer cette date et son nom sur les exemplaires du Barzaz-Breiz non encore brochés qu’il reçoit lors de la cession. Franck en adresse un exemplaire à George Sand, comme en témoigne la lettre de remerciement de l’écrivain que l’éditeur fait ensuite parvenir à La Villemarqué [1] :
    Monsieur,
    Je vous remercie beaucoup de l’envoi des poésies bretonnes. C’est un excellent travail que la réunion, la classification, et l’explication de tant de chefs d’œuvre inconnus à nos classes lettrées. Ce sont là d’inimitables modèles, bien utiles pourtant à étudier, car ils retrempent l’esprit dans des sources pures et fortes. Cette publication est un éminent service rendu à l’art et au pays. Elle jette aussi un grand jour sur l’histoire et doit compléter particulièrement celle des guerres de Vendée et de Bretagne sous la révolution. Voici une lecture qui compte parmi les plus rares et les plus vives satisfactions de ce genre que j’ai goûtées. Je vous en ai donc une gratitude bien sentie.
    Agréez, Monsieur l’expression de mes sentiments distingués
    George Sand
    La lettre n’est pas datée. La lecture du Barzaz-Breiz a effectivement touché George Sand : alors que, à partir de 1851, elle fait paraître dans la revue L’illustration une série d’articles sur « Les visions de la nuit dans les campagnes », elle insère dans le numéro du 23 octobre 1852 un commentaire particulièrement élogieux pour le recueil de La Villemarqué :
    Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que le génie des plus grands poètes et celui des nations les plus poétiques ont jamais produit ; nous oserons dire qu’elle les surpasse. Nous voulons parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n’y pas longtemps que c’est la France. Quiconque a lu les Barzaz-Breiz recueillis et traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi, c’est-à-dire pénétré intimement, de ce que j’avance. Le Tribut de Nominoé est un poème de cent quarante vers, plus grand que l’Iliade, plus complet, plus beau, plus parfait qu’aucun chef-d’œuvre sorti de l’esprit humain. La Peste d’Elliant, les Nains, Lesbreiz et vingt autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n’y ait pas fait une révolution. Mac Pherson a rempli l’Europe du nom d’Ossian ; avant Walter Scott, il avait mis l’Écosse à la mode. Vraiment nous n’avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés qui n’ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que subissent le beau et le vrai dans l’histoire de l’art !
    Qu’est-ce donc que cette race armoricaine qui s’est nourrie, depuis le druidisme jusqu’à la chouannerie, d’une telle moëlle ? Nous la savions bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu’elle eût chanté à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là ! Et au-dessus de ce monde de l’action et de la pensée plane le rêve : les sylphes, les gnômes, les djiins de l’Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un Breton sans lui ôter son chapeau.
    Ce texte dithyrambique, qui est repris l’année suivante dans le roman La Filleule (4e volume, p. 272), puis, en 1866, dans Promenades autour d’un village, est rapidement connu de La Villemarqué puisque, dès le 7 novembre 1852, ce dernier prend sa plume pour la remercier de ses propos si flatteurs :
    Madame,
    J’avais, pour vos ouvrages, l’admiration qu’ils inspirent à toute l’Europe ; à ce sentiment auquel vous devez être accoutumée, vous voulez que j’en joigne un autre encore plus doux, que nos Bretons, comme les Orientaux, appellent l’attache des hommes de cœur ; permettez-moi de vous en remercier. Je n’ai qu’un regret, c’est de venir si tard vous dire toute ma reconnaissance : je ne me le pardonnerais pas si j’avais connu plus tôt les Visions de la nuit. Vraiment, je suis confus des choses mille fois trop flatteuses qu’on y lit sur le collecteur des chants populaires de Bretagne et sur ces chants eux-mêmes, j’en aurais perdu la tête, à vingt ans, quand je les publiai pour la première fois ; elles ne me sont pas moins précieuses aujourd’hui ; mais plus froid, je lis et juge avec moins d’enthousiasme ; ce pourquoi j’en aurai toujours, Madame, ce sont vos incomparables ouvrages.
    Agréez l’assurance du profond respect de votre serviteur très humble.
    Hersart de la Villemarqué [2]
    Cela lui vaut une réponse à nouveau fort élogieuse de l’écrivain, conservée dans les archives familiales [3] :
    Monsieur, si je l’avais osé, c’est moi qui vous aurais écrit il y a longtemps, lorsque pour la première fois j’ai lu le tribut de Noménoé dont je n’ai pas encore dit tout ce que je pensais en écrivant pour ce froid public qui prend toujours l’enthousiasme pour de la réclame. Certes c’est à vous que je dois une des plus grandes jouissances littéraires que j’aie éprouvées dans ma vie, et c’est moi qui loin d’accepter vos remerciements, vous adresse l’expression d’une vive reconnaissance. Pour traduire ainsi, il faut avoir un sens profond du beau et du vrai. Je ne sais pas un mot de breton, et je veux croire que vous n’avez rien mis du vôtre dans cette traduction. Mais peu m’importe. Savoir communiquer complète l’impression que vous a causée un chef-d’œuvre. C’est se l’assimiler au point d’en être le créateur soi-même. Soit dit de Noménoé, sans préjudice des autres pièces du recueil dont je n’ai jamais pu lire une seule sans avoir envie de pleurer. Au reste je ne suis pas le seul lecteur passionné à ce point. Mes enfants, mes amis, tout ce qui m’entoure, tout ce que je connais est du même sentiment, et je voudrais que vous eussiez assisté à certaines veillées où nous avons initié quelque nouveau venu à notre jouissance. Elle est inépuisable. Il ne se passe d’année sans que nous reprenions cette culture qui écrase toutes les autres. Agréez donc monsieur, ce tribut de famille, qui vous est si bien dû, et qu’il est doux de vous offrir.
    George Sand
    Nohant. Indre. Lachâtre.
    26 9bre 52.
    Les relations entre La Villemarqué et George Sand semblent bien en rester là. On n’en trouve en tout cas plus de traces, ni dans les archives de La Villemarqué, ni dans la correspondance de George Sand. Il convient encore de signaler que la bibliothèque de l’auteur du Barzaz-Breiz, du moins telle qu’elle nous est connue aujourd’hui, ne contient aucun ouvrage de George Sand.

    Pour citer cet article :
    Fañch Postic, “George Sand et les « diamants » du Barzaz-Breiz”, in BÉROSE, encyclopédie en ligne sur l’histoire des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, 2015.

  2. Que le breton soit une langue en péril, qui pourrait encore en douter?
    Voici, pour contribuer à la réflexion, un entretien avec le grand linguiste Claude Hagège. Ce qu’il dit de l’anglais par rapport aux langues dominées peut être transposé à la relation entre le français et le breton.

    “Imposer sa langue, c’est imposer sa pensée”
    Pour Claude Hagège, le constat est sans appel : jamais, dans l’histoire de l’humanité, une langue n’a été “comparable en extension dans le monde à ce qu’est aujourd’hui l’anglais”. Oh ! il sait bien ce que l’on va dire. Que la défense du français est un combat ranci, franchouillard, passéiste. Une lubie de vieux ronchon réfractaire à la modernité. Il n’en a cure. Car, à ses yeux, cette domination constitue une menace pour le patrimoine de l’humanité. Et fait peser sur elle un risque plus grave encore : voir cette “langue unique” déboucher sur une “pensée unique” obsédée par l’argent et le consumérisme. Que l’on se rassure, cependant : si Hagège est inquiet, il n’est pas défaitiste. La preuve, avec cet entretien où chacun en prend pour son grade. http://www.levif.be/actualite/belgique/claude-hagege-imposer-sa-langue-c-est-imposer-sa-pensee/article-normal-165911.html

  3. “A mon humble avis, il faut dire aux gens : faites apprendre le breton à vos enfants”

    Ce n’est pas ce qui est fait déjà depuis 40 ans, ça?
    “Apprenez breton, parlez-le et parlez-le à vos enfants” serait déjà un peu plus responsabilisant.

    • « Tant pis s’il ne reste qu’un millier de personnes qui parlent le breton, pourvu que ce soit le bon breton »
      Etrange, je ne crois pas avoir jamais entendu un tel discours de la part d’un-e militant-e pour le breton.
      Le sens de la phrase d’origine n’était-il pas plutôt “S’il ne reste plus qu’un millier de personnes qui parlent breton, au moins elles sauront bien breton” (c.à.d. sauront le parler, le lire, l’écrire, le pratiqueront au quotidien en famille etc, bref ce seront mille “locuteurs complets” comme disent les Basques) ?
      Même si c’est très fataliste, c’est quelque chose que j’ai déjà entendu de la bouche de militant-e-s bretonnant-e-s.

  4. M Fréderic Morvan dédouane beaucoup trop l’état français qui a eu et qui a toujours une attitude ethnocidaire (bien qu’hypocritement cachée). Pour ne citer que quelques exemples :
    -Pas d’aide ou si peu à l’enseignement immersif
    -Barrages systématiques à l’ouverture d’écoles bilingues
    -Chaines de télé et de radio en breton inexistantes
    -Absence totale du breton dans la sphère publique (administrations ou affiliées : SNCF, Poste, Sécu, services départementaux, préfectures, etc……..
    -Barrage sytématique au breton dans tous les services publics
    M Morvan devrait plutôt se demander ce qui fait que dans d’autres pays les langues minorisées se portent bien alors qu’en France elles se portent mal. C’est tout simplement l’ostracisme de l’état français.

  5. La Bretagne a en effet historiquement parlé 4 langues : breton à l’Ouest, gallo à l’Est, latin chez les lettrés et, avec des nuances, le français un peu partout.

    Aujourd’hui le français officiel a pris toute la place de langue d’Etat, le breton et le gallo en sont réduits à la portion congrue et peut-être l’anglais pourrait-il parfois tendre à prendre la place laissée libre par le latin …

    La pluralité linguistique n’est pas en effet un handicap, bien au contraire, elle permet à toutes les langues de vivre leur vie sans discrimination, même si une langue de communication prend le pas sur les autres, cela se fait sans étouffement des non-élues.

    Pensons au cas de la Confédération Helvétique qui vit très bien avec ses quatre langues, ce que laisse d’ailleurs prévoir la conception politique affichée par sa dénomination même, au contraire du Centralisme d’Etat de la RF (seulement régionalisé en surface), structurellement amené à l’autoritarisme sélectif en matière culturelle et linguistique, pour ne pas parler de l’économie.

    Dans le cadre d’un Etat, un Pouvoir Régional de notre temps, c’est-à-dire placé au niveau des autres démocraties occidentales (par application du principe logique de “subsidiarité”) permet seul aux langues laissées pour compte de subsister et de se renforcer.

    Dans une Région digne de ce nom, du Québec à la Catalogne, du Pays de Galles à la Flandre ou à l’Euzkadi, la langue “régionale” est obligatoire pour tous dès le primaire (étrangers compris) et sa co-officialité reconnue avec la langue de l’ensemble politique auquel elle appartient. Le bilinguisme s’instaure alors, mais qu’on ne s’effraie pas : il lui faudra plusieurs générations pour devenir la règle.
    Il est donc plus que temps d’y penser !

    Dans un pays centralisé à l’excès au contraire, les décisions se prenant au niveau culminant : Gouvernement et Parlement, on est mathématiquement assuré de trouver une majorité opposée à telle ou telle langue historique dite régionale, les responsables n’étant bien sûr jamais majoritairement concernés par le problème, ni, en conséquence, toujours bien conscients de ses enjeux civilisationnels.

    A la lumière de ces exemples, force est donc de reconnaître que sans institutions politiques régionales dotées de pouvoirs suffisants pour les défendre, les langues dites régionales sont délibérément sacrifiées et, en dépit de dévouements admirables, condamnées à une agonie plus ou moins assistée.

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