Home Annonces Culturelles chronique de la semaine par Frédéric Morvan : enseigner l’histoire de Bretagne

chronique de la semaine par Frédéric Morvan : enseigner l’histoire de Bretagne

220px-BNF_-_Latin_9474_-_Jean_Bourdichon_-_Grandes_Heures_d'Anne_de_Bretagne_-_f._3r_-_Anne_de_Bretagne_entre_trois_saintes_(détail)J’avais le choix cette semaine entre deux sujets : les grèves et l’enseignement de l’histoire de Bretagne. Je choisis la seconde bien sûr. Je ne suis qu’un modeste historien. J’ai dit un jour à un célèbre militant de la cause bretonne que l’histoire de la Bretagne est plus importante que la langue bretonne. Puis je me suis ravisé devant sa tête en lui disant qu’elle est aussi importante. Si la langue bretonne est danger, c’est le moins que l’on puisse dire, l’histoire de Bretagne l’ait tout autant comme le révèlent les différents sondages réalisés par les associations tel Bretagne Culture Diversité ou par des journalistes. Pourquoi ? Si des dizaines de livres sortent tous les ans sur le sujet, cette histoire n’est guère enseignée.

En fait, c’est ce que je croyais jusqu’à vendredi dernier où plusieurs enseignants d’histoire m’ont montré qu’ils s’appuyaient sur ces « cas bretons », évoqués par les inspecteurs de l’Education nationale, pour davantage qu’illustrer leurs cours, pour fournir des connaissances, et surtout pour intéresser leurs élèves, plus attentifs ; plus attentifs certainement car on leur parle de choses accessibles : des noms de lieux ou de personnages qui ne leur sont pas étrangers, lieux qu’ils pourront visiter un jour sans faire des milliers de kilomètres.

Cependant, selon les autorités administratives de l’Education nationale, si on peut s’appuyer sur des « cas bretons », l’enseignant de l’Académie de Rennes ne peut pas enseigner l’histoire de la Bretagne. Dois-je vous dire, chers lecteurs, que là j’ai du mal à comprendre ? Si l’enseignant prend un cas breton, nécessairement il fait de l’histoire de la Bretagne, de manière parcellaire bien sûr, mais il en fait. Et puis quel mal y-a-t-il à enseigner l’histoire de Bretagne ? Les élèves qui recevraient cet enseignement deviendront-ils dans un avenir proche régionalistes, nationalistes, séparatistes, extrémistes et fanatiques, racistes et identitaires ? Bref des Breizh Atao ! Chers lecteurs, arrêtez de sourire ou de rigoler ! C’est ce que croient, hélas, d’importants hauts-fonctionnaires. Ce que je vais écrire maintenant ne va pas plaire à certains, mais il faut le dire, et surtout le leur dire : l’écrasante majorité des Bretons et des Bretonnes est attachée à la République, à la France et à l’Europe. Normal, ils ont une grande part de responsabilité dans leur création.

Prenons quelques cas, si vous le voulez bien. Ce sont les Bretons qui ont chassé le roi d’Angleterre Jean sans Terre du Continent, en conquérant en 1205 l’Ouest de la Normandie, et en l’obligeant à fuir en 1214 à La Roche-aux-Moines, permettant ainsi au roi de France, Philippe II Auguste, non seulement de faire d’énormes conquêtes territoriales, mais encore de mettre en place une puissante administration qui va perdurer jusqu’à nos jours et qui a créé la France. Par ailleurs, il me faut vous mentionner que trois guerriers bretons entourés de milliers de soldats bretons devinrent connétables de France au Moyen Age, et ont chassé les Anglais de France, permettant à la nation France de naître : ce sont Bertrand du Guesclin, Olivier de Clisson et Arthur de Richemont.

L’idée européenne est ancrée dans l’âme bretonne. Les saints bretons qui ont structuré pour plus d’un millénaire la Bretagne venaient d’Irlande et du Pays de Galles. La noblesse bretonne passait son temps entre la Bretagne, les royaumes d’Angleterre et de France jusqu’en 1220. Comme le révèle l’enquête royale de 1296, de nombreux étrangers peuplaient les ports bretons et au XVe siècle, les marins bretons étaient partout en Europe, jusque dans les navires de Christophe Colomb. Pierre Landais, le ministre de François II, exécuté en 1485, se rendait-il compte qu’en concluant des traités avec d’autres puissances européennes maritimes, il permettait à la Bretagne d’entrer dans le concert des grandes puissances économiques de l’Europe. J’ai montré très récemment le projet d’Anne de Bretagne (1491-1514) : en mariant sa fille et héritière à Charles de Habsbourg (le futur empereur Charles Quint), elle voulut unifier l’Europe et même le monde.

Mais revenons aux Bretons créateurs de la France. J’ai découvert récemment que les Bohic, membres d’une famille de juristes originaires d’un manoir à peine à deux kilomètres de chez moi ont eu une responsabilité énorme dans la naissance du droit français aux XIIIe-XIVe siècles, droit que l’administration qui nous gère aujourd’hui utilise encore quotidiennement. Lors de mes recherches, j’ai été surpris de voir un nombre considérable de juristes d’origine bretonne auprès des rois de France, tradition qui semble encore bien actuelle. Le ministre de la Justice n’est-il pas breton comme le directeur de la Sécurité intérieure ?

Je crois qu’il faut encore que je l’écrive : ce sont les fédérés bretons avec les Marseillais qui ont pris le palais des Tuileries et ont permis l’installation de la République. Ce sont des soldats bretons qui ont pris l’Hôtel de Ville de Paris en 1871 mettant fin à la Commune de Paris. Ce sont des centaines de milliers de Bretons qui ont défendu la France durant la Grande Guerre, au prix de 240 000 morts (Aux Bretons de Bretagne, il faut rajouter les Bretons de Paris). Ce sont des Bretons qui sont partis les premiers rejoindre à Londres le général de Gaulle. Ils y étaient si nombreux que le général, paraît-il, s’exclama en constatant le nombre de Sénants parmi ses hommes « Mais l’île de Sein, c’est le quart de la France». La Résistance fut très importante en Bretagne et j’ai trouvé ces chiffres : 3763 déportés (dont la moitié ne reviendra pas des camps de concentration), 2276 fusillés et près de 6500 victimes civiles, indiquant clairement l’importance des sacrifices bretons. Et bien sûr c’est sans compter l’action de Bretons dans la Libération de Paris. Pour finir, je vous laisse relire ma chronique sur les ministres bretons, une longue et impressionnante liste, et ce sont souvent des ministres de poids, tout comme aujourd’hui.

Les administratifs de l’Education nationale ne veulent-ils pas que les enseignants transmettent ces quelques connaissances aux élèves de Bretagne ? A notre époque, à part quelques-uns, les enseignants, à la différence de leurs aînés, se sont écartés des idéologies, surtout extrémistes. Ils recherchent la neutralité, l’objectivité ; le but de leur pédagogie étant, du moins je le crois, de donner à leurs élèves des connaissances suffisantes afin de comprendre la vie politique du monde qui les entoure afin qu’ils puissent décider librement. Mais il semblerait que la suspicion soit hélas encore la règle. Sans le savoir, ces administratifs préfèrent travailler avec des extrémistes… qui détiennent des postes bien en vue. Cela les rassure. Et oui, il faudrait qu’ils se renseignent un peu plus avant de s’adresser à certains. Il est tout de même très étrange qu’ils rejettent ceux qui sont les plus proches des idées de l’écrasante majorité de la population. Mais ne leur jetons pas trop de pierres ! Vers qui d’autres pourraient-ils s’adresser lorsqu’il leur faut s’occuper de l’enseignement de « cas bretons » ? On enseigne de moins en moins l’histoire de Bretagne dans les universités bretonnes. Les plus capables n’y sont pas recrutés et ont dû partir pour faire de belles et surprenantes carrières universitaires hors de Bretagne, et de plus en plus à l’étranger.

Pour finir, dois-je vous dire encore mon inquiétude ? L’absence de formation fait dire n’importe quoi à certains enseignants. J’ai appris qu’une prof d’histoire a annoncé à ses élèves que les routes bretonnes étaient gratuites grâce à Anne de Bretagne. Pire, certains se font des idées, je dirais même fantasment. Il s’appuie sur une histoire de Bretagne imaginée et imaginaire pour tomber dans l’extrémisme. Le pire est que faute de connaissances sur l’histoire de Bretagne, des jeunes les croient et les suivent.

Frédéric Morvan, tous droits réservés

29 COMMENTS

  1. A quoi est due l’idée très présente qu’Anne de Bretagne est pour quelque chose dans la gratuité du réseau routier ? La Bretagne était-elle partout libre de circulation au 16 ième siècle et surtout existait il des ouvrages payant à cette même époque en France? (pont…)

  2. Votre article est des plus vrai, et je ne pense pas que la situation s’améliore du côté des institutions. Enseigner voudrait dire reconnaître cette histoire, et la reconnaître viendrait à accepter l’existence des peuples et cultures qui constituent la France. C’est l’inverse qui est prôné par la France : Assimilation des peuples au profit d’une seule idée commune : Liberté, égalité, fraternité.
    Malgré cette idée très belle, ces principes se limitent à l’assimilation et pas la composition, d’où l’état actuel d’aller droit dans le mur.
    A force de ne pas éduquer, de naïvement surestimer la volonté des autres de vouloir faire partie d’un pays au détriment de leurs origines et de faire abstraction de l’identité propre à chaque individu, les personnes n’ayant trouvé ni famille ni culture pour leur donner assez de stabilité se retrouvent les premiers « conscrits »des fanatismes religieux et politiques de tout bords.
    Il ne tient qu’à nous de prendre en main notre éducation et de la rendre rayonnante comme a pu l’être la musique,sans se fermer à quelqu’un dans l’erreur mais prendre le temps de lui donner de vraies bases. Dans tous les cas, l’état des choses semble assez mal parti pour éduquer l’ensemble…

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