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Publié le : mer, Juin 8th, 2016

Chronique de la semaine : l’identité bretonne, la terre et l’eau

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Frederic MorvanLundi dernier à Brest, j’ai assisté à une conférence de Jean-Michel Le Boulanger, vice-président de la Région Bretagne chargé de la Culture, sur l’identité bretonne. Il a conclu que tous les Bretons et les Bretonnes étaient Bretons et Bretonnes, Françaises et Français, Européens et Européennes, ce que tout le monde aujourd’hui convient, à part quelques gens un peu bizarres. Pour lui, s’inspirant des écrits de l’historien médiéviste de la Bretagne aujourd’hui disparu, Jean-Christophe Cassard, l’identité bretonne plonge ses racines dans ce qu’a nommé J-J.Cassard la civilisation paroissiale, terrienne, à l’exception de quelques cas, comme les marins. Et c’est cette exception qui me dérange.

On est toujours un peu beaucoup influencé par son enfance. Et il semblerait que celle de J-C. Cassard fut paysanne et terrienne. La mienne est plus proche de la mer puisque je suis issu d’une famille de marins-fermiers, habitant dans une maison de maître de barques. J’ai écrit dans un précédent article sur la navigation en Bretagne que je n’étais pas d’accord avec les conclusions de J-C. Cassard. Pour ce médiéviste, à cause des incursions vikings du IXe siècle, la Bretagne s’est enfermée, s’est tournée vers la Terre. Il a fallu attendre le XVe siècle pour qu’elle regarde vers la mer, là d’où étaient venus les saints britonniques qui ont structuré une grande partie de la Bretagne. Pour moi, il n’y a jamais eu de ruptures. Mes propres recherches sur la période allant du XIe au XVe, soit plus 400 ans, m’ont montré que la mer est restée essentielle pour les Bretons. Plusieurs exemples : les nobles bretons héritiers de ceux qui ont aidé Guillaume de Normandie à conquérir l’Angleterre et qui ont obtenu d’énormes fiefs dans ce royaume avaient aussi d’importants fiefs en Bretagne et devaient passer de l’un à l’autre et traverser la Manche, tel bien sûr le duc Conan IV (qui abdique en 1166), duc de Bretagne et comte de Richmond (au Nord de l’Angleterre) ; beaucoup des mottes féodales, centres des plus grands fiefs bretons, que j’ai identifié en utilisant les indications fournis par le célèbre Livre des Ostz de 1294 recensant les devoirs des vassaux du duc se situent non loin des côtes, souvent à l’embouchure de rivières ; le roi Philippe IV le Bel ordonna en 1296 une enquête royale en Bretagne pour évaluer le degré de fidélité des Bretons (il était alors en guerre contre l’Anglais) et les agents royaux rapportèrent l’intense activité des ports bretons ; ce n’est pas pour rien que le château de Suscinio devint la résidence ducale préférée de nombreux souverains bretons : il est carrément à quelques centaines de mètres d’une plage où l’on pouvait embarquer facilement pour rejoindre la Loire.

La Terre est essentielle bien sûr, comme ailleurs. L’écrasante majorité des Bretons et des Bretonnes ont été des paysans comme ailleurs… Leur vie était rythmée comme ailleurs par les travaux des champs. Bien que… Si les documents d’archives du Moyen Age nous montrent l’importance de la terre et des forêts, ils révèlent aussi l’importance de l’eau. Peut-être plus qu’ailleurs, l’eau détermine l’identité bretonne. Du fait de la géographie de la Bretagne, elle est partout. La mer entoure sur trois côtés la Bretagne qui est drainée par de très nombreuses rivières. Les côtes étaient, et le sont encore, parsemées de ports. Des villes du Centre Bretagne disposaient de ports fluviaux. Sur les rivières, on a du mal à se l’imaginer aujourd’hui, voguaient de nombreuses barques transportant hommes et marchandises du Nord au Sud de la péninsule et vice-versa, reliant les ports bretons, évitant ainsi de passer les pointes bretonnes si périlleuses. Ces rivières servaient aussi de frontières entre les fiefs, entre les comtés. L’eau représentait la richesse. Les ducs de Bretagne du XIIIe s’occupèrent tout particulièrement de pisciculture. Ils ne furent pas les seuls.

Lorsque l’on découvrit l’Amérique, la Bretagne était prête. Elle était déjà une Thalassocratie, développée par le marchand vitréen, propriétaire de navires, et premier ministre du duc François II (1492), Pierre Landais, qui passa d’importants traités avec les autres puissances maritimes de l’époque, la Castille, le Portugal, l’Angleterre, la Bourgogne (Flandre), la Hanse (les ports germaniques). La Bretagne bénéficia largement du trafic maritime transocéanique à partir du XVIe siècle. Les Bretons et les Bretonnes tissaient partout (surtout dans le Haut-Léon) pour vêtir les Américains mais aussi pour produire les énormes voiles des navires. Les ports bretons, Nantes, Saint-Malo, Brest, et le petit dernier Lorient, qui se classaient parmi les plus grands ports européens, avaient besoin d’approvisionnements permanents, surtout au XVIIIe siècle, eau, vins (surtout), bois, nourritures, marchandises et bien sûr hommes. Ces ports ont attiré des milliers d’hommes et de femmes, et pas seulement des marins des côtes, mais aussi des paysans, qui étaient aussi des artisans. Il y a eu d’importants mouvements de population dont on a encore du mal à identifier l’ampleur.

La civilisation paroissiale, campagnarde, rurale, n’a pas été bouleversée, du moins je le crois, car elle était déjà depuis longtemps ouverte. Bien sûr, la paroisse avec son église, le quartier avec sa chapelle, restait le centre de la vie. On allait à la foire et aux pardons. On se mariait un peu à côté, mais sans plus. Toutefois, on regardait loin, très loin et on pouvait se le permettre. Jean Michel Le Boulanger a mentionné que le retable de l’église de Lampaul-Guimiliau était flamand. De nombreux nobles de cette époque allièrent terre et mer : le second de Bougainville dans son expédition, Fleuriot de Langle détenait des fiefs près de Carhaix ; la noblesse léonarde du bord de mer disposait aussi d’importantes terres à l’intérieur de la Bretagne.

Le problème est que nous nous arrêtons très souvent à l’image des Bretons et des Bretonnes du XIXe siècle jusqu’en 1920. Le Blocus continental, le centralisme d’Etat, le repli de l’aristocratie bretonne, qui a abandonné la mer après la Révolution pour s’occuper que de l’exploitation de ses terres, a bien sûr fermé la Bretagne. Et c’est vraiment à cette époque que l’on voit la civilisation paroissiale décrite par Jean-Christophe Cassard, et moi je rajouterais même une civilisation de quartier car souvent en hiver, on n’allait pas très loin, et pour aller à la messe on préférait la chapelle d’à côté afin d’éviter de s’embourber dans les chemins pour rejoindre l’église paroissiale. Le curé n’avait qu’à envoyer un vicaire ou un prêtre pour servir la messe. On vivait entre fermes, dans des hameaux. Et on bougeait un peu pour aller à la foire et aux pardons.

Bien que… il faudrait étudier de manière approfondie l’importance des migrations bretonnes. Dans les fermes, on connaissait le monde : il y avait toujours un parent ou un voisin qui était parti pour la ville, pour Paris, pour l’étranger. Les ports militaires en plein essor comme Brest et Lorient attiraient les populations. Beaucoup de Bretons n’avaient rien perdu de leurs connaissances en navigation et s’engageaient sur les barques et les navires, devenant marins de commerce ou de la Royale. Les innombrables vagabonds qui circulaient en Bretagne véhiculaient informations et nouvelles modes. Et les villes n’étaient jamais loin. Une des caractéristiques toujours actuelle de la Bretagne est son nombre incroyable de petites et moyennes villes qui avaient besoin de main d’œuvre pour travailler dans les ateliers et dans les usines. L’arrivée du train, toujours à mon avis, ne fit qu’accentuer des départs. J’ai été surpris de voir la présence de nombreux Bretons dans la Commune de Paris en 1870. La guerre omniprésente a amené aussi bien des migrations : guerres napoléoniennes, guerre franco-prussienne, guerres coloniales (au Mexique, en Indochine), Grande Guerre bien sûr. Enfin, c’est incroyable le nombre de missionnaires d’origine bretonne ! La Bretagne a été un vrai vivier de prêtres aventureux et voyageurs.

Bref, le Breton n’a pas eu peur de partir, de quitter sa ferme, son quartier, son hameau, le bourg ou même la petite ville rurale où il habitait. Le Breton n’a pas eu peur de la mer pour traverser les océans sur des bateaux à voile ou à vapeur. Il parait même qu’il y a eu des Bretons dans l’équipage de Christophe Colomb.

Pour Jean-Michel Le Boulanger, un des éléments essentiel de l’identité bretonne est la diversité. Pour ma part, je rajouterais l’ouverture. Cette identité est diverse car le Breton et la Bretonne n’hésite pas à chercher ailleurs.

Frédéric Morvan, 8 mai 2016, tous droits réservésBretagne

A propos de l'auteur

- Docteur en histoire après avoir soutenu sa thèse intitulée : « les hommes d'armes du duché de Bretagne de 1213 à 1381 », il enseigne actuellement au collège public de Plouescat. Frédéric Morvan est un des principaux contributeurs de L'Encyclopédie de la Bretagne, il est aussi membre du Conseil d'administration de l'Institut culturel de Bretagne. Frédéric Morvan est membre du comité directeur de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne. Il est également responsable de la commission scientifique et historique du projet Vallée des Saints et des projets pour le Poher. Il est depuis le mois d'avril 2012 le président du Centre d'histoire de Bretagne.

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