« Brest l’insoumise » : comprendre une ville

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Brest insoumiseLe nouveau livre de Roger Faligot fait partie de ceux que l’on peine à décrire autrement que par le plaisir qu’on a eu à les lire. C’est une œuvre passionnée et passionnante.

En commençant par remonter aux origines, l’ouvrage ne fait d’abord penser qu’à un livre d’histoire. On regrettera peut être que l’auteur ne prenne pas la peine de faire référence à ses sources dans le texte. Mais le propos n’est pas de produire simplement une histoire « classique » de Brest. De façon plus subtile, il fait ressortir la mémoire de la ville au travers d’histoires qui se déroulent dans, sur ou autour de Brest. L’accent est mis sur le destin des habitants ou de personnes ayant un lien avec la ville. L’éclairage est résolument humain et social.  Ce livre fait entendre les battements de cœur d’une ville qui s’est développée dans le temps à partir d’une emprise de la marine militaire.  Il amène le lecteur de l’intérêt pour l’histoire à l’émotion au fur et à mesure que l’on se rapproche de l’époque actuelle, via le martyre et la résistance lors de la seconde guerre mondiale.

Si la ville est insoumise, c’est cependant sans trop. Les contestations sociales ont souvent mis en évidence la dépendance de la ville envers les ajustements de la Défense compte tenu du contexte stratégique international. En 1909, Jean Jaurès avait dû prendre « des précautions oratoires pour parler, devant les ouvriers du port, de la suppression des arsenaux ». Une grande partie de la société civile semble y entretenir un rapport historiquement « amour-haine » avec le socle, aussi nécessaire qu’entravant, que constitue la Marine. L’ouvrage peut contribuer à en faire prendre conscience. Bien des militaires professionnels d’aujourd’hui ne le réalisent pas forcément.

La disparition des appelés, auteurs en leur temps d’un « Tonnerre de Brest, a probablement encore dégradé ce rapport.  Dans plusieurs récits apparaît une relation à la fois tendue et vitale entre « la ville » et son emprise militaire. Celle-ci s’y trouve au cœur sans vraiment en faire partie. On peut la voir comme un coin enfoncé entre deux rives. Et pourtant c’est ce coin qui a amené à leur rassemblement. L’équilibre sous-tension qui ressort du livre de Roger Faligot caractérise très bien Brest. On pourrait aussi bien  qualifier la ville « d’insatisfaite », dans la mesure où elle n’a jamais cessé de chercher à se réinventer. Le développement du port de commerce au 19ème siècle et la création du polder « Energies Marine Renouvelables » actuel marquent le refus d’une prédestination purement militaire. La fédération des énergies de la ville et de la Marine autour des fêtes nautiques symbolise l’amélioration des relations. Les temps ont changé. Les civils reconstruisent des navires comme il y a deux cents ans tandis que la Royale fait partir à la casse son emblématique et quinquagénaire Porte Hélicoptères Jeanne d’Arc.

Recouvrance et Jeanne d'Arc

L’insoumission c’est aussi, en quelque sorte, celle de l’auteur. De façon bienvenue, il ne se complaît pas dans les discours déprimés et déprimants sur Brest. L’auteur fait feu de tout bois, allant des écrits sur l’histoire ancienne  au catalogue de lingerie de la marque brestoise «Empreinte», en passant par des témoignages et, probablement,  l’intégralité des ouvrages déjà consacrés à la ville. Il fait revivre la mémoire des actions et des destins de très nombreux artistes, écrivains, ouvriers, résistants, marins,  soldats, entrepreneurs, responsables politiques ou syndicaux, etc. Il vogue vers les lointains rivages vikings ou asiatiques pour mieux revenir au port chargé d’histoires. Il met en exergue une ville rétive face aux extrêmes, traditionnellement anticléricale, où certains brandissaient « la taverne contre le tabernacle » et où s’est exercée l’influence franc-maçonne.  L’auteur n’hésite pas à égratigner le mythe « Mac Orlan ». Avoir imprimé dans les esprits, à partir des années 50,  l’image de Fanny de Recouvrance a estompé son attitude très peu glorieuse pendant l’occupation. La différence avec le sort réservé à la mémoire de Roparz Hemon est soulignée.

Roger Faligot parvient à faire comprendre l’évolution de Brest et sa mentalité particulière. Nombre de noms de rues permettront au promeneur de mieux se rattacher à la mémoire de la ville.  Il cite lui-même le très intéressant ouvrage de Gérard Cissé sur le sujet. Le portrait qu’il dresse à travers les liens entre les différents récits, et entre leurs personnages, est à la fois empreint de vérité et de bienveillance. Sa capacité à sortir du cadre n’est pas la moindre de ses qualités. Cela lui vaut d’avancer une nouvelle hypothèse sur l’origine du nom Brest, intéressante tant sur le fond que sur la forme.

« Brest l’insoumise » est une œuvre riche, humaine et attachante, centrée sur la ville. Peut-être contribuera-t-elle à ce que des familles en recherche de logement se disent « Nichons dans Brest ».

 

 

« Brest l’insoumise »

Roger Faligot

Editions  Dialogues

Date de parution : 12 juillet 2016

ISBN : 9782369450450

Prix : 30,00 €

Nombre de pages : 816

Format : 240mm x 170mm

Poids : 1950g

Distributeur : Interforum

 

5 Commentaires

  1. « L’auteur n’hésite pas à égratigner le mythe « Mac Orlan ». Avoir imprimé dans les esprits, à partir des années 50, l’image de Fanny de Recouvrance a estompé son attitude très peu glorieuse pendant l’occupation. » Que signifie « attitude très peu glorieuse pendant l’occupation »? Je suis une spécialiste de Mac Orlan et cet auteur n’a absolument rien à se reprocher en ce qui concerne la guerre. Il n’a pas quitté la petite maison de Saint-Cyr-sur-Maison qu’il occupait avec sa femme Marguerite. Il avait près de 50 ans quand la guerre a éclaté. Il n’a jamais collaboré ni véhiculé d’idées collaborationnistes.

    • L’auteur a un point de vue différent. N’hésitez pas à lire ce qu’il écrit sur le sujet et à dire ici ce que vous en pensez.

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