Celtitudes (2). Chronique littéraire des Bretons et de la Bretagne par François Labbé

84776725-w-256Henri d’Arbois de Jubainville est né à Nancy le 15 décembre 1827 et décédé à Paris le 26 février 1910. Archiviste et celtologue de talent, il est sorti de l’école des chartes en 1850, premier de sa promotion (Thèse : Recherche sur la minorité et ses effets dans la France coutumière au Moyen Âge). Nommé alors archiviste du département de l’Aube (1852-1880), il est l’auteur de nombreux travaux qui le font remarquer, comme son Histoire des ducs et comtes de Champagne depuis le VIsiècle jusqu’à la fin du XIe, 8 vols, 1859-69. À partir de 1882, il occupe la chaire de langue et littératures celtiques créée pour lui sur les instances d’Henri Martin au Collège de France, après avoir été chaudement recommandé par Gaston Paris. Membre résident la même année de la Société nationale des Antiquaires de France, correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres dès 1867, il en est nommé membre en 1884 et fait partie du conseil de perfectionnement de l’École des chartes à partir de 1896.

Il cherche à aborder la question alors très discutée des origines françaises par la philologie. Il est un des premiers représentants de la méthode scientifique en histoire à une époque où les grands historiens sont d’abord des écrivains talentueux : Thierry, Michelet, Martin par exemple. Rendu célèbre par son premier grand livre Les habitants de l’Europe, il connaît la notoriété dans son domaine, d’autant plus que, persuadé que le breton d’Armorique est le représentant du gaulois, il avait appris le breton, puis constatant que le bas breton ressemblait au gallois, il avait appris le gallois, puis l’irlandais et les langues germaniques proches du groupe celtique. Il a dirigé 24 ans la Revue celtique, succédant à Henri Gaidoz dans cette responsabilité.

Ses principaux ouvrages sont les suivants :

  • Introduction à l’étude de la littérature celtique (1883).

* L’Épopée celtique en Irlande (1892). Traduit en anglais sous le titre Irish Mythological Cycle, par R. I. Best.

*Études de droit celtique (1895).

*Les Principaux Auteurs de l’Antiquité à consulter sur l’histoire des Celtes (1902).

*Cours de littérature celtique (collectif, 12 volumes, 1908).

 

Henri Gaidoz était un de ces érudits dans la tradition des encyclopédistes du siècle des Lumières : philologue, spécialiste du domaine celtique, archéologue, mais aussi mythologue et connaisseur de l’histoire des religions… Il est un des fondateurs, avec Eugène Rolland, des études de folklore en France à la fin du dix-neuvième siècle. Tous deux vont créer le premier organe de cette science nouvelle en créant, en 1877, la revue Mélusine. Deux chaires seront créées en son honneur : Géographie et ethnographie, à l’École des sciences politiques (1872) et Philologie celtique, à l’École pratique des Hautes Études (1876). Il a bien sûr été membre de quantité de sociétés savantes depuis la Cambrian Archaeological association, jusqu’à la Société des Antiquaires de France, la Society of Cymmrodorion, de l’Académie royale d’Irlande, la société Ramond de Carbonnières, ou la Soci dou Felibrige… Bien que n’étant pas linguiste, il a pourtant été l’un des fondateurs de la Société de Linguistique qu’il administre de 1870 à 1877 et préside en 1881. Il sera nommé chevalier de la légion d’honneur.

Né à Paris le 28 juillet 1842, Élie Henri Anatole Gaidoz achève ses études secondaires au lycée Louis-le-Grand. Ayant le goût des langues vivantes, il parcourt l’Allemagne, où il poursuivra des études, l’Angleterre et le Pays de Galles. Il se prépare ainsi aux recherches qui marqueront sa vie : l’ethnographie politique des nations européennes et les études celtiques. L’importance de la composante celtique dans la formation des nations d’Europe occidentale, l’intéresse particulièrement, mais en France les études celtiques sont encore le fait des celtomanes, dont la bonne volonté ne suffit pas. Souhaitant organiser ces études sur une base positive, il lui paraît évident que l’histoire des littératures et des civilisations requiert la connaissance des langues et le recours à la philologie. Il apprend donc le gallois, l’irlandais puis le breton et crée ensuite l’organe nécessaire à la diffusion des recherches auxquelles il pense, comme cela se fait en Angleterre ou en Allemagne : la Revue celtique dont il lance le prospectus en 1869.

À la fin de la guerre de 1870, il écrit un article retentissant et au titre éloquent en cette période noire : « Les ambitions et les revendications du pangermanisme » (Revue des Deux-Mondes du 1er février 1871). Émile Boutmy est frappé par cet article et contacte immédiatement l’auteur, auquel il propose un enseignement de géographie et ethnographie au sein d’une institution qu’il décide de créer, car il n’y aurait alors pas de cadre approprié pour de telles recherches : l’École libre des sciences politiques (1871). Gaidoz accepte et y enseignera dès 1872 et jusqu’en 1908. Le 5 octobre 1876, il est également nommé directeur d’études pour la philologie celtique à l’École des Hautes Études ; il s’agit en France du premier enseignement officiel de langues et littératures celtiques. En outre, au cours du printemps 1879, des Bretons résidant à Paris se rencontrent quelquefois chez lui. L’idée vient de rendre ces réunions régulières : on se fixe sur un dîner mensuel. Ce seront les Dîners Celtiques dont le premier a lieu le 18 juin 1879. Henri Gaidoz avait su donner aux études celtiques une impulsion qui leur valait enfin une reconnaissance officielle. En 1881, grâce à ces mêmes efforts, une chaire de celtique se crée au Collège de France ; mais c’est Henri d’Arbois de Jubainville qui obtient le poste. Pour Henri Gaidoz, l’amertume est grande mais il conserve son amitié pour celui qui a été un de ses collaborateurs les plus proches depuis le lancement de la Revue Celtique, dont il lui cédera la direction dès 1885.

Il reportera alors ses efforts sur Mélusine, la revue qu’il a fondée avec le linguiste Eugène Rolland, un organe consacré spécialement « à la mythologie et au folklore des provinces de France » lancé en réaction à l’ouvrage de l’allemand Mannhardt sur la mythologie des champs et des bois chez les Indo-Européens. Le folklore, tel qu’il l’entend, est une science complexe qui associe l’érudition, à la recherche, à la philologie et à l’histoire. Pour Gaidoz, le folkloriste n’est pas un simple collecteur. S’il a d’excellents rapports avec François Luzel, par exemple, ce folklore qu’il a contribué à créer en France, il ne le reconnaît pas. Il déplore la vogue de ce qu’il appelle « un folklore facile », c’est-à-dire un folklore qui entend justement se passer de la philologie et de l’érudition. Depuis 1884, il s’oppose ainsi à Paul Sébillot, dont la réputation est alors européenne, et n’apprécie pas, ouvertement, le genre de folklore qu’il produit.

Cet homme de santé fragile, qui vit dans un certain retirement et seulement pour les recherches auxquelles il croit n’épargne ses critiques ni aux autres, ni à lui-même. Il continuera ses enseignements à l’École des Hautes Études jusqu’à l’extrême limite de ses forces, bien que ceux-ci aient, officiellement, cessé en 1925.

À son propos, Claudine Gauthier cite J. Vendryes pour qui Henri Gaidoz a été « un fureteur qui se plaisait à buissonner hors des sentiers battus ; il ne se souciait pas d’ouvrir de larges avenues pour y traîner derrière lui des disciples. Il se détournait plutôt de la voie qu’il avait tracée quand il s’y sentait suivi ».

Aussi, paradoxalement, malgré l’immense effort de sa vie et ses créations, Henri Gaidoz est mort en laissant certes une postérité institutionnelle puisque les institutions créées par ou pour lui subsistent, mais il a été sans postérité dans la voie exigeante qu’il a toujours indiquée : il n’a pas eu directement de successeur et il est mort assez oublié le 2 avril 1932.

 

On se reportera à l’article sur Henri Gaidoz et aux ouvrages de Claudine Gauthier (Berose Lahic- CNRS, mission à l’ethnologie).

À la suite de ces grands celtisants ou parallèlement à eux, des universitaires ont pu et su développer les études celtiques en Bretagne.

Joseph Loth

 

Joseph Loth (Guémené-sur-Scorff, 1847 – Paris, 1934) était un linguiste et un historien de renom, l’universitaire celtisant certainement le plus connu. Il s’inscrit dans la droite ligne de Le Gonidec, dont la Grammaire celto-bretonne est publiée pour la première fois en 1807, de l’abbé Guillôme, spécialiste du dialecte de Vannes (Grammaire, 1836), d’Amable Emmanuel Troude (1803-1885) (Nouveau dictionnaire pratique français et breton du dialecte de Léon, Brest 1869), qui, s’ils ne furent pas des universitaires, conçurent leur ouvrage avec une rigueur qui les distingue des celtomanes.

Ses travaux étaient très étendus, allant de l’archéologie préhistorique à l’histoire des langues celtiques. C’est d’ailleurs grâce à ces dernières qu’il put donner un fondement indiscutable à l’histoire de l’immigration bretonne en Armorique.

Après des études à Vannes, il enseigne à Pontivy et à Quimper avant d’être mobilisé en 1870. Il passe ensuite l’agrégation de lettres, enseigne à Paris et entreprend alors l’étude des lettres celtiques et du breton, sa langue maternelle.

Ses travaux et une certaine notoriété lui donnent accès dès 1883 à l’université : il est chargé de cours de langues celtiques à Rennes, un enseignement tout récemment créé. L’année de cette nomination, il lance une revue qu’il dirigera jusqu’en 1910 et qui lui semble nécessaire à l’épanouissement des recherches celtiques et bretonnes : les Annales de Bretagne. Il publie alors le livre qui lui vaudra d’emblée une grande notoriété : L’émigration bretonne en Armorique du Ve au VIIe siècle de notre ère.

En 1890, il est élu doyen de la faculté des lettres de Rennes et obtient qu’on y crée une chaire de celtique en 1903. Il succède ensuite à d’Arbois de Jubainville au Collège de France, occupant la chaire de langues et littératures celtiques.

 

Henri-Georges Dottin,

 

Est né le 29 octobre 1863 à Liancourt (Oise) dans une famille d’origine irlandaise et mort le 11 janvier 1928 à Rennes, a succédé à Joseph Loth son maître qui le désigna d’abord à d’Arbois de Jubainville pour être un temps son secrétaire et avec lequel il a collaboré.

Après avoir effectué ses études secondaires au lycée de Laval puis à la faculté de lettres de Rennes, il est reçu à l’agrégation de grammaire en 1890 et soutient une thèse de doctorat ès lettres en philologie en 1896. Professeur à l’Université de Rennes, il devient titulaire de la chaire de langue celtique à la faculté des lettres de Rennes. Il s’était fait un nom dans l’étude des langues, des littératures et des légendes celtiques. Il a publié un grand nombre d’ouvrages sur le fait celtique et a collaboré à de nombreuses revues (Revue Celtique, Revue d’Histoire des Religions, Annales de Bretagne, dont il fut le directeur). Il a eu l’idée de l’Atlas linguistique de Bretagne, que réalisera son élève et disciple P. Leroux. Il a été doyen de l’Université rennaise pendant 17 ans et, entre autres, correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Conseiller municipal de Rennes de 1908 à 1928, c’est lui qui demande la révision du procès Dreyfus. Dans ses fonctions municipales, il s’intéressait particulièrement aux questions d’hygiène et d’éducation. Il a fondé le Cercle Républicain d’Enseignement Laïque d’Ille-et-Vilaine, 1904-1927.

On a principalement de lui :

La Croyance à l’immortalité de l’âme chez les anciens Irlandais. Paris : Ernest Leroux, 1886.

Les désinences verbales en r en sanskrit, en italique et en celtique. Rennes : Plihon et Hervé, 1896.

Glossaire des parlers du Bas-Maine (département de la Mayenne (département)). Paris : Welter, 1899.

Glossaire du parler de Pléchâtel (canton de Bain, Ille-et-Vilaine) ; précédé d’une étude sur les parlers de la Haute Bretagne et suivi d’un relevé des usages et des traditions de Pléchâtel. Rennes : 1901

La Religion des Celtes, 1904.

Manuel d’Irlandais Moyen, Paris : Slatkine, 1913.

Manuel pour servir à l’étude de l’antiquité celtique, 2d éd. Paris : Champion, 1915.

La Langue Gauloise : Grammaire, Textes et Glossaire. Avec une préface de François Falc’hun. Paris : C. Klincksieck, 1920.

Les littératures celtiques, Paris : Collection Payot, 1924.

Anatole Le Braz : Biographie et essai de bibliographie. Avec J. Ollivier. Paris : Champion, 1928.

Les Celtes. Genève : Minerva, 1977

L’épopée irlandaise. Présentation et notes de Jean Markale. Paris : Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.

La Langue Gauloise : Grammaire, Textes et Glossaire. Avec une préface de François Falc’hun. Genève : C. Klincksieck, 1985.

Pierre Le Roux est né le 27 février 1874 à Plouëc-du-Trieux, décédé le 3 septembre 1975. Il connaissait particulièrement le breton de sa région d’origine, et aussi de la région de Maël-Carhaix. Il suivit à Paris les cours de celtique d’Henri Gaidoz et d’Henri d’Arbois de Jubainville, et succéda à Joseph Loth à la chaire de celtique à l’université de Rennes en 1911.

Il a alors réalisé entre 1911 et 1920, à partir d’enquêtes faites en 77 points du territoire de la Basse-Bretagne, un Atlas linguistique de la Basse-Bretagne. Il se déplaçait pour ses observations à bicyclette de Batz-sur-Mer (près de la Baule) à Ouessant et de l’île de Sein à l’île de Bréhat. Ce livre en six tomes présente 600 cartes, chacune donnant la prononciation d’un mot (et de dérivés, éventuellement).

Atlas linguistique de la Basse-Bretagne, Plihon-Hommay Rennes Paris :

  • fascicule 1, 1924
  • fascicule 2, 1927
  • fascicule 3, 1937
  • fascicule 4, 1943
  • fascicule 5, 1953
  • fascicule 6, 1963
  • On retiendra aussi de ses autres travaux son ouvrage sur Le verbe breton.

François Falc’hun

François Falc’hun est né au Bourg-Blanc en 1909. Après des études de lettres et de théologie, il marque un intérêt croissant pour la langue et la phonétique de la langue bretonne. Il sera professeur d’Université, d’abord à Rennes, puis à Brest.

Il considérait, contrairement à Joseph Loth (et plus tard à Léon Fleuriot), que le breton ne venait pas du brittonique mais du gaulois influencé par le grec : « Je suis persuadé que le dialecte vannetais, surtout au sud du Blavet, est une survivance gauloise peu influencée par l’apport breton, et les autres dialectes un gaulois simplement plus marqué par la langue des immigrés d’origine insulaire » (Perspectives nouvelles sur l’histoire de la langue bretonne, p. 530). Ces remarques « iconoclastes » avaient créé quelques tensions particulièrement dans les milieux bretonnants et nationalistes, mais l’hypothèse ne s’appuyait pas sur des preuves assez tangibles pour qu’elles puissent être conservées. Cependant Léon Fleuriot n’a pas rejeté en bloc ces hypothèses : actuellement, sur le plan de la linguistique historique, il est généralement considéré que « l’établissement des Bretons à la pointe de la péninsule armoricaine résulte de processus complexes, en partie réversibles, mettant en cause trois groupes principaux de locuteurs : les Bretons insulaires, les Armoricains passés au latin populaire et les Armoricains demeurés fidèles au gaulois aux Ivre siècles. Si la survivance de ce dernier idiome est aujourd’hui admise de tous, son influence sur les destinées langagières de la contrée risque de faire l’objet de réappréciations importantes. » (Jean-Christophe Cassard : Sur le passé romain des anciens Bretons, in Kreiz n° 5, Brest, Crbc, 1996, p.29). Son livre Perspectives nouvelles sur l’histoire de la langue bretonne est paru dans la série « La nation en question » consacrée à la « critique de l’idéologie nationale » […] et « s’inscrivant dans le cadre d’une lutte contre le nationalisme » (p. 7), série qui a le plus souvent publié des théoriciens marxistes !

Ses travaux l’ont amené à succéder à Pierre Le Roux, à la chaire de Celtique de l’Université de Rennes.

La controverse qui vient d’être évoquée ne représente qu’un pan de sa recherche. De façon très pratique, il a créé l’orthographe du breton « universitaire » (en breton skolveurieg), ainsi appelée parce qu’il s’en servait dans ses cours et écrits et qu’elle devait remplacer l’orthographe peurunvan « totalement unifiée » ou écriture « zh », élaborée de 1911 à 1941.

 

Le 8 juillet 1941, une commission d’écrivains — Roparz Hemon, Loeiz Herrieu, Frañsez Kervella, l’abbé Perrot, Bourdelles, Uguen, Abeozenn, le chanoine Le Goff, Gwilherm Berthou, Loeiz Ar Floc’h,…- se réunit et adopta une orthographe unifiée devant la nécessité de permettre l’enseignement du breton). À la suite de quoi, à la fin de l’année, l’enseignement facultatif du breton fut autorisé à hauteur d’une heure par semaine, en dehors des heures normales de cours. Cette orthographe fut progressivement adoptée de 1941 à 1942). Les origines de cette création ont fait qu’à la Libération, le professeur Mayer, doyen de la Faculté de Lettres de Rennes, fit connaître publiquement son refus d’admettre aux examens dont il aurait le contrôle universitaire cette orthographe qu’il qualifia de « scientifiquement condamnable » et d’ « improvisée » à l’instigation de l’occupant. Cette orthographe a été pourtant adoptée par plus de la moitié des auteurs de langue bretonne, que ce soient des anciens comme Loeiz Ar Floch, Youen Olier, Marsel Klerg, Pêr Denez, Abanna, et Goulven Pennaod, ou les plus jeunes de la génération UDB, comme Erwan Evenou ou Yann-Ber Piriou, ou après eux les Kergoat, ou Alan Botrel.

Le mouvement associatif Emgleo Breiz de promotion de la langue bretonne proposa en 1953 une nouvelle orthographe qui devait aider ceux qui voulaient apprendre le breton à en maîtriser la prononciation, en adoptant une orthographe plus proche des conventions françaises. La coupure avec les écritures passées était minimisée par le fait que l’église ayant quasiment abandonné le breton dans l’enseignement depuis quelques décennies, le breton n’était plus du tout enseigné mais transmis oralement.

Emgleo Breiz proclame alors :

« Nous avons obtenu en 1951 l’enseignement de notre langue. Nous franchissons aujourd’hui une nouvelle étape : nous avons une orthographe « universitaire ». M. Falc’hun, Professeur de Celtique et de phonétique expérimentale à l’Université de Rennes, a reçu du Ministre de l’Éducation Nationale, mission de mettre au point une orthographe bretonne. Il en a rassemblé les éléments essentiels et les a soumis, pendant deux ans, aux études des enseignants bretons laïques et libres. Chacun ayant quelques sacrifices à ses conceptions en la matière, la Fondation culturelle bretonne est heureuse de vous présenter les principes de cette orthographe arrêtés par ce comité d’entente des enseignants, des textes d’application et des lexiques et grammaires en orthographe « universitaire », la seule désormais officiellement admise dans les manuels scolaires et aux examens. Que leur dévouement et leur discipline vous servent d’exemples dans les étapes que nous avons encore à franchir pour la conservation et le développement d’une langue qui est notre patrimoine exclusif. Nous les franchirons, assurés que nous sommes du concours de l’ardente jeunesse des Cercles Celtiques, Bagadoù, chorales, etc groupés autour de Kendalc’h. La Fondation culturelle bretonne »

Cette orthographe créée par le chanoine François Falc’hun a été adoptée par l’administration dans les universités, une orthographe qui, par exemple, ne reprend pas le zh ou abandonne le c’h introduit en breton au XVIIe siècle. On l’a aussi appelée « écriture de Brest » car, à la suite de nombreux écrivains, cette écriture faisait la part belle au léonard, qui était depuis longtemps le standard véhiculaire dans le domaine KLT. Aussi une deuxième orthographe universitaire a-t-elle été créée pour le vannetais. Certains principes font d’ailleurs que les deux se rejoignent.

Cependant, là encore, ses innovations n’ont pas eu l’heur de toujours plaire et son orthographe reçut de bretonnants proches des milieux autonomistes ou nationalistes le diminutif dépréciatif de « falhuneg » (ses adeptes utilisant d’ailleurs le terme « hemoneg » pour l’orthographe rivale). Il aurait même été la cible de campagnes de harcèlement téléphonique. Cette « guerre » des orthographes, qu’il a contribué à déclencher, (malgré l’institution en 1958 du Kuzul ar Brezhoneg, fédération qui regroupe les associations bretonnes militant pour l’orthographe unifiée du breton) perdure, mais le rapport des forces laisse à penser que sa contribution ne se perpétuera pas. En effet, à la fin des années 1960, afin de faire le pont entre l’écriture unifiée et l’écriture universitaire, des tenants des deux systèmes (ainsi que des personnes insatisfaites par l’un et par l’autre, dont Léon Fleuriot) se réunirent à plusieurs reprises pour tenter de trouver un compromis. Les bases d’une orthographe « étymologique » ou « interdialectale » furent établies au cours de ces réunions. Cependant ce projet n’aboutit pas. Certains refusaient le zh (retenu par le nouveau système) à cause de son symbolisme nationaliste (voire « nazi »). Quant à Per Denez, il souhaitait conserver tel quel le peurunvan.

En 1975, à la demande de l’UDB et pour publier sa méthode Assimil en breton, Fañch Morvannou a proposé une nouvelle orthographe qui tente une synthèse. Voici ce que ce dernier écrivait alors : « Pendant 5 ans, des membres de la plupart des écoles orthographiques du breton se sont réunis pour confronter les points de vue et proposer des solutions. Il en est résulté une somme de travaux. Ces travaux, les solutions proposées permettent, sans aucun doute, de faire une avancée en direction de l’unification de la langue bretonne écrite. La graphie dont il est fait usage dans cet ouvrage constitue la mise en application des solutions proposées lors des réunions de la commission. » In : Le Breton sans peine, Tome 1, Assimil, 1979, p.XV.

Une version plus scientifique de cette orthographe a été proposée en 2003 par Albert Deshayes dans son Dictionnaire étymologique du breton, car ayant davantage recours à l’étymologie.

L’essor des écoles Diwan depuis 1976 a favorisé l’orthographe unifiée peurunvan qui, déjà majoritaire a été généralisée dans l’enseignement, la vie publique et l’édition. Elle est en outre en usage dans les classes bilingues, publiques ou catholiques, à l’Université de Haute Bretagne (Rennes II) et par certains enseignants de l’Université de Bretagne Occidentale (UBO) de Brest.

Wikipédia en breton utilise presque exclusivement cette orthographe.

Cependant, l’orthographe universitaire skolveurieg est toujours utilisée par Emgleo Breiz et ses éditions, dirigées par Fañch Broudig.

L’écriture interdialectale etrerannyezhel n’est plus vraiment utilisée dans l’enseignement si ce n’est à l’Université de Bretagne Occidentale. Elle est reconnue par l’École Doctorale de l’Université de Haute Bretagne (Rennes II) comme écriture codifiée et standardisée pour l’obtention des diplômes. Des ouvrages sont édités dans cette écriture par la maison d’édition Skol Vreizh. Chaque année un stage de breton est organisé par l’association Ar Falz où l’écriture interdialectale est largement représentée. L’association vannetaise Tremenvoe et les travaux de Skolius utilisent également l’interdialectal comme écriture de référence.

Les rivalités se sont beaucoup apaisées. Les vieux arguments ne sont plus guère utilisés que par les souverainistes pour s’opposer au breton en général. Certains écrivains, comme Goulc’han Kervella ou Mikael Madeg publier leurs oeuvres indifféremment dans ces deux principales orthographes.

La Skrivadenn, ou dictée en langue bretonne, concours annuel de dictée de 4 à 84 ans, qui a, par exemple, rassemblé 400 participants en mars 2006, utilise l’orthographe peurunvan.

 

Le chanoine et Professeur Falc’hun est l’auteur de quantité d’articles et brochures parues dans toutes les revues bretonnes dont les Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne. Ses principaux travaux sont les suivants :

*La langue bretonne et la linguistique moderne. Problèmes de phonétique indo-européenne (celtique, germanique (lois de Grimm & de Verner), grecque, latine, romane, etc.) ; P., Librairie celtique (Tiré à part des : Conférences universitaires de Bretagne), 1943, 64pp.

*Le système consonantique du breton avec une étude comparative de phonétique expérimentale — Thèse présentée à la faculté des Lettres de l’université de Rennes, imp. Réunies, imp. Plihon, 1951.

*Un texte breton inédit de Dom Michel Le Nobletz (extrait des Annales de Bretagne). Rennes, imprimeries réunies, 1958.

*Celtique continental et celtique insulaire en breton ; Rennes, 1963.

*Histoire de la Langue bretonne d’après la géographie linguistique — T. I : Texte — T. II : figures Paris, P.U.F. -1963

*Les noms de lieux celtiques. Première série : vallées et plaines. Rennes, Éditions armoricaines, 1966, Deuxième série : Problèmes de doctrine et de méthode — noms de hauteur. Rennes, Éditions Armoricaines, 1970. (Deuxième édition, revue et considérablement augmentée, Genève, Slatkine, 1982 (avec Bernard Tanguy).

*Les noms de lieux celtiques. Deuxième série : Problèmes de doctrine et de méthode — noms de hauteur ; Rennes, Éditions armoricaines (Publ. Crbc, I), 1970, 207pp.

*Les noms de lieux celtiques. 3e série : Nouvelle Méthode de Recherche en Toponymie Celtique 1979 (avec Bernard Tanguy).

Préface à l’ouvrage de Bernard Tanguy : Aux origines du nationalisme breton (2 vol.), P., 10-18, 1977.

*Perspectives nouvelles sur l’histoire de la langue bretonne ; P., Union Générale d’Édition, 1981.

François Falc’hun est décédé en 1991.

 

 

Léon Fleuriot

 

Né à Morlaix en 1923 et décédé à Paris en 1987, cet universitaire, linguiste et historien peut être considéré comme le rénovateur moderne des études celtiques en Bretagne.

Agrégé d’histoire en 1950, Léon Fleuriot étudie le breton avec passion : son histoire, son évolution, sa grammaire… Il commence par enseigner à Paris puis au Prytanée de La Flèche.

En 1964, il publie le fruit de ses premiers travaux, sa thèse : Le vieux breton, éléments d’une grammaire, qui rompt avec l’ancienne philologie et intègre en revanche les premières recherches en linguistique.

En 1966, il est nommé professeur de langue et littérature celtiques à l’Université de Rennes et en 1977 directeur à l’École pratique des Hautes Études de Paris. En 1980, il fait paraître son grand œuvre : Les origines de la Bretagne. En 1987, il est un des principaux collaborateurs de la monumentale Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne, publiée sous la direction de Jean Balcou et d’Yves Le Gallo.

 

 

Le « Centre d’études celtiques » a été créé comme équipe associée du CNRS et de la 4e Section de l’École pratique des Hautes Études en 1978, lorsque la revue Études celtiques, fondée par Joseph Vendryes et publiée jusqu’alors par la maison d’éditions des Belles Lettres, devint une revue propre du CNRS.  La création de l’équipe devait permettre d’une part de fournir à la revue et à son Comité, constitué d’enseignants de la 4e Section de l’École pratique des Hautes Études (Michel Lejeune, Paul-Marie Duval et Édouard Bachellery) et de professeurs de l’Université de Rennes (Léon Fleuriot et Jean Gagnepain), secondés depuis le Congrès international d’études celtiques de Rennes (1971) par Venceslas Kruta et Pierre-Yves Lambert, une structure qui permette de mieux coordonner et soutenir les activités liées à la revue : (Congrès, Colloques…), et, d’autre part, formaliser l’association étroite qui avait toujours existé entre les enseignements touchant les langues et cultures celtiques à la 4e Section de l’École pratique des Hautes Études, ininterrompus et en nombre croissant depuis la création d’une chaire de Langues et littératures celtiques pour Henri Gaidoz, en 1876, où se formèrent Georges Dottin, Joseph Loth, Joseph Vendryes (titulaire de la chaire après Gaidoz), Marie-Louise Sjoestedt (titulaire d’une seconde direction d’études consacrée à cette matière) et où Albert Grenier développa l’aspect archéologique de l’étude du passé celtique.  La Revue celtique, puis les Études celtiques, ont été l’expression d’une pluridisciplinarité ayant contribué au développement des études dans un domaine où la 4e Section de l’École pratique des Hautes Études avait joué un rôle de pionnier sur le plan national comme européen. Cette pluridisciplinarité et le lien enseignement/recherche, ont trouvé dans la constitution de l’équipe un prolongement efficace grâce aux relations entre le CNRS et la 4e Section de l’École pratique des Hautes Études. C’est dans cet esprit de pluridisciplinarité et de continuité de directions de travaux suivies dans les séminaires et conférences de la 4e Section depuis plusieurs décennies (étude du celtique continental et de l’irlandais ancien, épigraphie celtique, art celtique, contacts interrégionaux dans un cadre européen) et conduites grâce à la participation de jeunes chercheurs dont beaucoup sont devenus des spécialistes reconnus, que l’équipe du Centre d’études celtiques poursuit ses activités, en maintenant sa traditionnelle ouverture aux nouvelles approches et son ancrage dans une coopération internationale solidement établie et largement ramifiée. Le Centre d’études celtiques collabore étroitement avec la seule autre équipe travaillant dans le même domaine, le Centre de recherche bretonne et celtique de Brest dont les activités sont complémentaires.

Le Centre de Recherche Bretonne et Celtique (EA 4451) rassemblant des chercheurs et enseignants de l’Université de Bretagne Occidentale (UBO/UEB Brest) coordonne en liaison avec le Centre d’études celtiques (équipe désormais bipartite à direction commune) les études celtiques en France. Depuis le 1er janvier 2008, l’unité est renforcée par les celtisants et les irlandistes de l’Université de Rennes 2. Il gère également le Centre de Littérature Orale du Manoir de Kernault à Mellac.

 

 

 

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que cette lutte pour donner leurs lettres de noblesse aux études celtiques à Rennes et ailleurs ne s’est pas toujours faite dans la plus grande sérénité. On peut être savant, on n’en est pas moins homme !

 

 

 

Une querelle de préséances. Les petitesses de grands folkloristes ou Narcisse et le folklore. Quand Henri Gaidoz s’en prend à Paul Sébillot.

 

À la veille de la première guerre mondiale, Paul Sébillot est un chercheur établi, reconnu, auteur d’un œuvre considérable souvent traduite dont ses quatre volumes du Folklore de France, publiés de 1904 à 1907. Il est le « Prince du folklore », président de la Société d’Anthropologie, créateur de la Revue des Traditions populaires, de la société littéraire et artistique La Pomme. Il a côtoyé Renan aux Dîners Celtiques et a organisé les dîners de Ma Mère l’Oye, où se retrouvaient les premiers Folkloristes, pour la plupart ses disciples. Il participe au dîner mensuel de l’École d’Anthropologie dont il est membre honoraire. La commission des monuments mégalithiques sollicite régulièrement sa collaboration. La Société des Gens de Lettres et la Société Linguistique le comptent parmi leurs affiliés ; ses contes bretons sont traduits dans les anthologies Anglaises ; on fait grand cas de ses travaux en Allemagne. Peintre, musicien, écrivain, il semble posséder tous les talents ; chacun en est convaincu.

Chacun ou presque.

Le dernier tome de la revue Mélusine, Recueil de mythologie, littérature populaire, traditions & usages, fondée en 1877 par Eugène Rolland et Henri Gaidoz (le tome XI), presque entièrement dû à ce dernier, va ébranler ces certitudes.

Henri Gaidoz (1842-1932) est un philologue qui s’est spécialisé dans l’étude des antiquités celtiques et de la religion gauloise. Directeur pour la langue et la littérature celtique à l’École Pratique des Hautes Études, il lance en 1870 la Revue Celtique dont il assure la direction jusqu’en 1885. Membre de la Société des Antiquaires de France, il correspond et entretient des relations d’amitiés avec les folkloristes bretons et particulièrement François-Marie Luzel qui lui fait rencontrer Paul Sébillot en 1879.

Les deux hommes s’apprécient et collaborent même un temps. Ils publieront ainsi ensemble en 1882 dans la Revue Celtique (Bibliographie des traditions et de la littérature populaire de la Bretagne), dans le Polybiblion, (Alsace), dans la Zeitschrift für Romanische Philologie, dans la Revue de linguistique, dans la Revue de l’Auvergne… Ils font paraître aux éditions du Cerf en 1884 Le Blason populaire de la France qui devait être le premier tome d’une série consacrée à La France merveilleuse et légendaire, série qui ne verra jamais le jour, car les deux hommes cessent apparemment de partager leurs travaux. Paul Sébillot publiera seulement en 1884 le second volume sous le titre de Les Contes des provinces de France. Cette rupture s’explique par des raisons à la fois professionnelles et idéologiques. En 1884, Sébillot participe à la revue L’Homme, Journal illustré des sciences paraissant de 1884 à 1887 par Gabriel de Mortillet. Cette revue se donne comme objet la connaissance entière de l’homme et se réclame du « matérialisme scientifique ». Ses membres sont pour la plupart des adeptes du scientisme et de la libre-pensée voire de la franc-maçonnerie du Grand-Orient. Sébillot, dirions-nous aujourd’hui, « pense à gauche », ou plutôt est attiré par les idéaux de 1789, ce qui n’est pas le cas de Gaidoz. C’est en publiant en 1875 son essai La République, c’est la tranquillité qu’il entre d’ailleurs en contact avec Luzel, autre fervent républicain. La Société d’Anthropologie de Paris affiche aussi un républicanisme militant dans ces années 1880 où en particulier dreyfusards et antidreyfusards ne se feront aucun cadeau, où calotins et anti calotins échangeront des boulets chauffés au rouge. Lié à L’Homme, à la Société d’Autopsie Mutuelle, Sébillot se situe dans les courants les plus radicaux, politiquement et idéologiquement.

D’autre part, dans le tome II de Mélusine, paru en 1884-85, Gaidoz ironisait en particulier sur les anthropologues et l’anthropologie, « ce mot accaparé et dénaturé par des gens qui ne s’occupent que de crânes, d’os longs et de cheveux, et qui y voient tout l’homme ».

Sébillot, qui se savait visé, lui répondit dans le n°10 de l’Homme et lui demanda vivement de mieux s’informer ce qui éviterait aux rédacteurs de Mélusine de répandre des opinions non fondées voire absurdes.

Les deux hommes cesseront donc désormais tous rapports, Sébillot proposera ses articles de linguistique à la Revue de linguistique dirigée par Girard de Rialle, membre de la Société d’Anthropologie de Paris et rédacteur de L’Homme. Le resserrement idéologique est clair.

Par la suite, marques de cette mésentente, Sébillot omettra de citer Gaidoz dans ses bibliographies et Gaidoz, dans ses comptes rendus rendra certes hommage à Sébillot pour ses compilations, mais il reprendra d’une main ce qu’il donne de l’autre en soulignant que Sébillot ne fait que se répéter à l’infini, n’ayant plus la moindre idée novatrice.

Dans le tome XI de Mélusine Henri Gaidoz, irrité par les succès que Sébillot a engrangés depuis leur dispute, va poursuivre son œuvre de démontage. Il a consacré une notice importante à la vie et l’œuvre d’Eugène Rolland, son collaborateur. Dans cette notice, il en vient à parler de Sébillot, affirmant que c’est par la découverte de Mélusine que celui-ci a été amené à s’intéresser au folklore : « Paul Sébillot ne connut Mélusine que plus tard, par notre volume daté et broché de 1878. Il est aisé de penser que cette lecture fut pour lui une révélation. Jusque-là il s’amusait à peindre : il était peintre de paysages, surtout de paysages maritimes… Mais il connaissait admirablement ses campagnes et ses campagnards de la Haute-Bretagne, et il exerçait autour de lui l’influence que donne une situation de châtelain. Lettré en même temps qu’artiste, il comprit aussitôt l’œuvre esquissée dans Mélusine : il entrevit d’un coup d’œil l’abondante moisson qu’il pourrait faire dans son pays natal comme collecteur de littérature populaire, de légendes, de coutumes, de superstitions : et à l’inverse du Corrège s’écriant : anch’io son’pittore « moi aussi, je suis peintre ! » de peintre il devint écrivain et le folkloriste actif, zélé et fécond qu’on connaît. Les folkloristes français peuvent en effet se classer, au point de vue de la chronologie, d’après la date de notre Mélusine en 1877, ceux d’avant, qui sont tous morts aujourd’hui et ceux d’après… ». Très voltairien dans son ironie, Gaidoz reproche mezza voce à Sébillot de n’être rien d’autre qu’un opportuniste pour lequel tous les moyens sont bons pour se mettre en valeur, pour lequel ni ses essais artistiques ni ses travaux érudits ne répondent à une aspiration profonde mais ne sont que les moyens qu’un égomane utilise pour s’ériger en monument. L’allusion à la fortune de Sébillot ajoute l’idée du riche dilettante et met en question la légitimité de son engagement républicain. Gaidoz lui conteste encore ce que chacun croit : la fondation des dîners de Ma Mère l’Oye : « Il n’est pas inutile de le rappeler (que le véritable fondateur est Eugène Rolland), puisqu’aujourd’hui, on croit généralement que ce dîner a été fondé par M. P. Sébillot, et que ce dernier se laisse peut-être attribuer cet honneur. C’est le cas — si parva licet componere magnis — de rappeler l’histoire d’Amerigo Vespucci venu après Christophe Colomb et le supplantant dans la mémoire populaire. Et M. Sébillot est si bien l’Amerigo Vespucci de cette affaire de folklore que lorsque, dans sa Revue des Traditions populaires (t. XXIII, 1908, p.459), il écrivit une nécrologie de Loys Brueyre, il raconta le Dîner de Ma Mère L’Oye comme fondé par L. Brueyre et par lui-même, sans nommer Rolland qui pourtant en était le véritable fondateur. » Il poursuit enfin son attaque en soulignant la dette que Sébillot a au contraire souscrite envers Rolland dont il n’aurait fait que copier la méthode, sans jamais lui en rendre hommage : « (Rolland) se sentait, lui, le rénovateur du folklore français, tenu pour quantité « négligeable » par ceux même qu’il avait si obligeamment accueillis et conseillés dès leur début dans ces recherches, et qui même étaient des hommes de lettres, non des philologues comme nous avions espéré en voir venir au folklore ». Le philologue – le scientifique — attaque cette fois l’« homme de lettres », en d’autres termes l’amateur, qui ne peut que plagier le travail des spécialistes, un « écriveur » qui s’est malhonnêtement approprié la technique des enquêtes développée par Rolland.

Sébillot ne serait en outre selon ses termes qu’un « repreneur », c’est-à-dire un auteur gonflant sa bibliographie en recyclant et reprenant les mêmes contes, les matériaux dix fois utilisés.

En bref, Gaidoz accuse Sébillot d’être un plagiaire et d’avoir volé la gloire qui revenait à Rolland. Il aurait même phagocyté le réseau que celui-ci avait mis en place grâce à L’Almanach et aux dîners mensuels.

Au cours des deux années suivantes, Paul Sébillot, va s’efforcer de réduire à néant les affirmations de son adversaire. Une polémique va s’engager dans les pages mêmes de la Revue des Traditions populaires.

En février 1913, Paul Sébillot, conservant d’ailleurs en apparence le calme du grand homme face à l’agressivité de Gaidoz, publie des « Notes pour servir à l’histoire du folklore en France » : il cherche à prouver, documents à l’appui, qu’il a découvert le folklore bien avant sa lecture de Mélusine et que cette découverte était davantage redevable de ses lectures du Foyer Breton de Souvestre et de sa rencontre avec François-Marie Luzel. D’autre part, il précise que l’essentiel de ces notes provient de Mémoires écrits bien avant le début de la polémique et qui seront publiées bientôt : « Les notes qui précèdent montrent que, plus de dix ans avant Mélusine, je recueillais des contes, des chansons, des devinettes, etc., et les extraits de ma correspondance avec Luzel ne laissent aucun doute sur les tentatives que j’avais faites antérieurement, et qui, ainsi qu’on le verra dans le tableau ci-joint, avaient abouti à la récolte d’une quarantaine de contes. »

Il ajoute à son argumentaire une lettre que Rolland lui écrivait le 30 août 1884 : « Ne raconterez-vous pas un jour dans une de vos préfaces comment vous avez été amené à vous occuper de Folklore. Ce serait intéressant pour l’histoire du Folklore en France », preuve selon lui de l’estime dans laquelle le tenait Rolland et qui n’aurait en aucun cas pu être adressée à un simple émule.

Et il clôt sa démonstration, avec magnanimité, en certifiant que si Mélusine avait été sur ce plan une révélation, il l’aurait fait savoir, comme il a fait d’ailleurs plusieurs fois mention des bénéfices qu’il avait tirés de la lecture de cette revue à d’autres propos.

Il poursuit dans le numéro du mois d’avril en prouvant là encore, documents en main, la primauté de la plupart de ses recherches et de ses intuitions sur la classification et les méthodes de Rolland.

Il rappelle comment il a fait connaissance de Rolland (chez Gaidoz) et s’étend sur leurs relations cordiales d’égal à égal : Rolland adopte certaines de ses démarches et lui-même adopte, dans le second volume des Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne une grande partie de la classification de Rolland. Il n’y aurait là qu’échange de bons procédés entre chercheurs. D’autre part, le mérite entier lui revient et non à Rolland comme le dit Gaidoz d’avoir eu l’idée de mener des enquêtes sur la météorologie et le folklore de la mer dès 1880 et dès 1882 (deux ans, donc avant Mélusine) une vingtaine de pages du tome II des Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne y étaient consacrées.

Évoquant la question de la fondation du « Dîner de Ma Mère L’Oye » : il en réfute la paternité à Rolland en rappelant que l’idée première était de Loys Brueyre et de lui-même, qui n’a jamais été le second de Brueyre. Rolland ne fera, à son souvenir, que reprendre plus tard cette idée de dîner calquée sur les dîners celtiques en en confiant toutefois la réalisation pratique à Brueyre et Sébillot, étant lui-même absent de Paris pour les préparatifs indispensables.

Enfin, citant plusieurs lettres, il explique que Gaidoz avait omis intentionnellement de dire que lui, Paul Sébillot, était le seul responsable du nom de Ma Mère L’Oye pour désigner les dîners ! Sa conclusion est claire :

« Il résulte de cet exposé, appuyé de documents, 1° Que dans les premiers mois de 1880 nous avions Loys Brueyre et moi eu l’idée d’un Dîner des Mythographes. 2° Que deux ans après, lorsque Rolland parla dans l’Almanach des Traditions populaires d’un Dîner du folklore, c’est à MM. Loys Brueyre et moi qu’il s’adressa pour sa réalisation, se souvenant de leur initiative précédente. 3° Que de 1882 à 1883, ils organisèrent le dîner, et que Rolland se borna à l’annoncer dans son Almanach. 4° Que le titre de Ma Mère l’Oye fut apporté au groupement par Paul Sébillot… »

 

En juin 1913, Gaidoz, fait paraître, dans la Revue des Traditions populaires une « Lettre à M. Paul Sébillot » dans laquelle il relance le débat : sa relecture habile des documents cités comme preuve par ce dernier pour affirmer ses droits donne une interprétation diamétralement opposée. Gaidoz persiste dans ses accusations et avec finesse cherche à montrer que Sébillot par une suite de distorsions joue avec la vérité :

« Dans votre obstination à vouloir effacer un fait d’histoire, vous ne vous êtes pas aperçu que les lettres intimes de Rolland apportées par vous-même au débat, témoignaient contre vous ».

À ce niveau, il est difficile de juger des faits exacts. Ce qui reste, c’est la haine de deux hommes : Henri Gaidoz, le savant, le pionnier qui, à travers Rolland, se sent une nouvelle fois privé des honneurs auxquels il aurait droit (en 1881 la chaire de celtique créée au Collège de France ne lui est pas attribuée) et Paul Sébillot, qui craint de voir l’œuvre de sa vie entachée d’accusations blessantes et la « statue » qu’il s’est élevée menacée.

 

Paul Sébillot fait suivre la publication de cette lettre de Gaidoz d’une page et demie de « Simples notes » dans lesquelles il cherche à utiliser la méthode de son adversaire pour retourner ses affirmations. Enfin, il s’en remet au jugement des lecteurs : « […] il m’est permis de penser qu’ils établiront la différence entre le ton modéré et clair de mes articles, et celui, déclamatoire, parfois agressif, de mon contradicteur ; et ils seront tentés de conclure : ‘ Tu prends ta foudre, Jupiter, donc tu as tort’».

Nous ajouterons que le 7 décembre 1913, Paul Sébillot commence à publier ses Mémoires dans le Breton de Paris, et le fait savoir dans la Revue des Traditions populaires. Elles paraîtront chaque semaine jusqu’au 2 août 1914. Lecteur de Chateaubriand, l’auteur pense probablement à son imitation y donner une image parfaite de sa vie, mais il ne peut se contenter de Mémoires d’Outre tombe ! Dans l’esprit de Sébillot, les attaques de Gaidoz ont sans doute rendu nécessaire cette publication de son vivant. Malheureusement pour lui, la guerre interrompra cette publication alors que seules les années de jeunesse auront été évoquées. Sébillot meurt en 1918 et ses Mémoires seront donc posthumes et dresseront le portrait en profil de médaille d’un homme qui se situe au-dessus de la mêlée évoquant ses mérites avec le même détachement apparent qu’adopterait un biographe impartial…

Claudie Voisenat fait remarquer que l’article particulièrement flatteur consacré à Sébillot dans le Dictionnaire international des folkloristes contemporains de Carnoy (1903) a été rédigé par lui-même. Paul Sébillot – cette « propédeutique » à ses Mémoires le prouve suffisamment – voulait livrer à la postérité une image parfaite de lui-même, et ses travaux – sans mettre en question leur valeur – procédaient à l’évidence de cette mise en scène…

 

*

Pour le détail de cette querelle, on se reportera à : Claudie Voisenat (Lahic, Ministère de la Culture) “Les archives improbables de Paul Sébillot”, Gradhiva n°30-31, 2002, dont cette notice est redevable sur de nombreux points.

 

 

 

 

J’ai bien conscience que ce rapide exposé est aussi lacunaire que Celtitudes 1, aussi discutable voire aussi inexact. Mon but n’est surtout pas de dire « La » vérité, ce dont je suis incapable, mais tout modestement de faire le point sur ce que je crois savoir en un temps ou des concepts comme ceux d’identité nationale sont pour le moins discutés et discutables. La grande question qui se pose me semble être celle-ci : avec raison, on souhaite préserver les cultures dans leur diversité et leurs spécificités mais en même temps, on ne peut oublier que la terre est ronde, que le monde est ouvert et que nous sommes aussi citoyens de ce monde. J’écoute toujours avec beaucoup d’émotion la fameuse chanson de Brassens, si bien reprise par Tarmac, La ballade des gens qui sont nés quelque part, mais je suis aussi ému quand j’entends L’Hirondelle de Servat ou sa Blanche hermine , quand je me souviens du grand concert d’Alan Stivell à l’Olympia en 1972.

Justement, le dernier épisode de ce long discours sera consacré à la renaissance bretonne à partir des années 60, à une renaissance moins universitaire que celle dont j’ai parlé, plus populaire et plus large, avec pour fer de lance les poètes, les écrivains, les chanteurs, les organisateurs de fêtes et de concerts que nous connaissons tous.

(J’espère que les lecteurs de ces « Celtitudes » corrigeront mes erreurs, compléteront mes trop rapides assertions, ajouteront ce que j’ai négligé ou ignoré. )

 

François Labbé, tous droits réservés

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