Breizh Manif à Nantes : retour sur une manifestation polémique

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reunification-240916Samedi 24 septembre à Nantes, la manifestation annuelle pour la réunification a rassemblé plusieurs milliers de personnes. La présence d’un inhabituel groupe de personnes a déclenché une polémique mettant en cause l’association Bretagne réunie, organisatrice de l’événement. Pourtant, tout n’est pas si simple. Retour sur l’événement avec les faits.

Annoncée depuis près d’un an par les organisateurs, les prévisions de participation à cette manifestation n’étaient pas bonnes quelques jours avant l’événement. La réforme territoriale validée, les attentats et la menace terroriste, mais aussi un contexte social difficile ont fortement contribué à la morosité et au manque de motivation des pro-réunification. Autre fait révélateur d’un certain dépassement des soutiens habituels de la réunification, il faudra que notre rédaction fasse le tour des cabinets et secrétariats pour récupérer les communiqués de presse précisant l’engagement et la présence des élus. Même chose pour les associations du milieu breton. Lassitude ou trop de préoccupations, aucun organe politique -hormis Breizhistance- n’avait communiqué sur le sujet trois jours avant l’événement. Cette communication tardive de toutes les composantes habituelles a contribué à une mauvaise visibilité de l’événement auprès du public.

Une organisation lourde mais rodée

Depuis le début de la semaine précédente, les bénévoles de Bretagne réunie ont travaillé quotidiennement à la réalisation d’une journée de mobilisation qu’ils souhaitaient sans faille. Quête du matériel en différents lieux, tractage pour grossir les rangs des manifestants, préparation des stands et mise en oeuvre d’une collecte de signatures pour l’obtention d’un référendum en Loire-Atlantique. Beaucoup de travail pour une poignée de militants du pays nantais.

La veille jusqu’à près de minuit, les mêmes ont procédé au barrierage de la place pour l’accueil la manifestation du lendemain. Et le samedi matin dès 7h, tout le monde était à l’ouvrage pour le montage des stands de quelques commerçants militants.

Heure après heure, un après-midi particulier

14h00 : A l’appel de Bretagne réunie, les médias sont là pour recueillir les propos des élus présents. Jean-François Le Bihan répond aux questions sur l’enjeu de la journée.

reunification-helico-24091614h30 : des éléments de la BAC (Brigade Anti-Criminalité) s’installent devant les marches de la médiathèque. Renseignements pris : un groupe potentiellement violent est attendu et devrait tenter de se joindre à la manifestation. Peu de temps après, le bruit de l’hélico, que les Nantais connaissent si bien, se fait entendre. Le ton est donné, la manifestation inquiète les autorités. Ce que craignent les autorités : un affrontement entre l’extrême-gauche et l’extrême droite. Elles nous informent qu’un appel a été lancé sur Facebook quelques jours plus tôt de la part d’un groupe d’extrême-droite. La présence habituelle de l’extrême-gauche aux manifestations pro-réunification fait craindre le pire et un dispositif policier important est mis en place.

14h30 : les manifestants commencent à affluer. En quelques minutes, ils vont passer de quelques centaines à plusieurs milliers. Les supporters de la Brigade Loire arrivent tranquillement et se mêlent à la foule comme à chaque manifestation pro-réunification. Depuis plusieurs années ils mettent un peu d’ambiance dans les rangs et se sont attiré la sympathie d’une grande partie des manifestants. Leur détermination séduit et leur slogan est repris “Naoned e Breizh” par tous avec bonhomie. Ils galvanisent la motivation autour d’eux le temps d’un défilé.

14h45 : frémissement sur la place. La rumeur de la foule se fait entendre et les gens tournent la tête vers le fond de la place. Que se passe-t-il ? Déjà des dizaines de personnes filment à l’aide de leur téléphone portable. Au loin, un groupe de jeunes gens bien mis -pantalons, polos de marque- se dirige d’un pas ferme vers le rassemblement. A quelques dizaines de mètres ils stoppent et s’installent derrière une banderole “Naoned e Breizh – Yaouankiz Breizh”. Stupéfaction et incompréhension dans la foule. Et chacun commente “C’est l’extrême-droite”.

yaouankiz-breizh-5Le groupe est jeune et ne présente pourtant pas les caractéristiques habituelles de la mouvance. Dans son communiqué ultérieur, l’UDB confirmera qu’elle ne connait pas ces jeunes Aucun d’entre-eux n’avait jamais été vu dans les luttes pour la réunification de la Bretagne“.
Pas de leader extrémiste connu derrière la banderole hormis le plus âgé par ailleurs supporter du FC Nantes. Il est virulent mais ne semble pas mener la troupe. De notre côté, nous reconnaîtrons quelques anciens des Urban Service, ces supporters ultras du FC Nantes qui se réclamaient du mouvement hooligan. La crainte s’installe chez les militants politisés de la réunification. Les autres ne comprennent pas et ne s’inquiètent pas plus. Le groupe d’arrivants est bizarre mais il ressemble à s’y méprendre à une bande d’ultras, ces supporters de foot très motivés.
Des cadres de Bretagne réunie, prévenus de leur arrivée, s’empressent d’aller demander les intentions du groupe à leur jeune leader. Et il est alors établi qu’ils défileront en queue de cortège sans “mettre le bazar” et dans le seul objectif de la revendication sur la réunification. Le “chef” du groupe assure qu’ils ne tenteront pas de se mettre devant la manifestation et tous se placent derrière leur banderole afin de suivre le coreunification-democratie-240916rtège.

L’UDB annonce alors son désaccord et demande qu’il soit fait obstacle à leur participation. Devant l’absence de signes distinctifs et aucun slogan n’étant scandé, Jean-François Le Bihan n’a pourtant d’autres choix que de laisser participer le groupe indésiré. En effet, le déni de démocratie est le fer de lance des revendications de la journée et “il serait bien malvenu de sortir des manifestants du rassemblement au seul délit de sale gueule“.

Pas de salut nazi, mais la culture de tribune de foot

Les militants de l’UDB prennent alors les choses en main. Ils s’installent avec drapeaux et banderoles juste devant le groupe. Les invectives ne tardent pas entre les deux groupes. Quelques-uns ne s’arrêtent pas aux mots et les frictions viriles débutent. “Naoned e Breizh” vocifère le groupe avec les deux bras tendus en V large comme au stade. Pas de salut nazi, mais la culture de tribune de supporters l’emporte sur l’expression courtoise.
Après quelques empoignades réciproques, le calme revient temporairement. La démonstration est faite que personne ne pourra sortir ce groupe -toujours mal identifié- de la manifestation sans créer un désordre général. D’ailleurs, c’est déjà le départ et chacun avance derrière les élus qui portent les lettres du mot DEMOCRATIE.

Un cortège sous surveillance

yaouankiz-breizh-1Le cortège est long, désorganisé donc propice à ce que chacun dépasse celui qui est devant. Alertés de la possibilité d’un trouble à l’ordre public avec la présence de groupe extrémiste, les autorités ont affecté un grand nombre de policiers et de gendarmes mobiles à la protection des biens et des personnes sur le trajet de la manifestation. Et c’est sous étroite surveillance de la BAC que le cortège démarre. Il n’a pas fait 100 mètres quand l’UDB décide de ne pas manifester aux côtés du groupe Yaouankiz Breizh et se retire place de la petite Hollande. Les militants Breizhistance de Loire-Atlantique font de même. La presse est présente et les militants de l’UDB communique “à chaud” sur leur retrait.

Les supporters de football ont leurs codes. Les bras au ciel, ils encouragent leur équipe.
Des supporters du Stade Rennais lors d’une rencontre à domicile.
Les supporters de football ont leurs codes. Les bras au ciel, ils encouragent leur équipe.

Le groupe incriminé continue de son côté à prendre la rue avec des slogans assénés rudement, violemment, puissamment à la manière des ultras des stades de foot en levant les bras en V en cadence. Leur meneur lance les salves de slogans, tout comme au stade, et ils l’appellent “chef”. Ils sont rodés à l’exercice. Quelques militants plus âgés connus pour appartenir aux milieux extrémistes tentent de se joindre au groupe mais ils sont peu nombreux et ne prennent pas la direction des opérations.

La manifestation suit son itinéraire sans problème particulier. Au passage devant des manifestants pour la démocratie au Gabon, le groupe virulent mais discipliné cesse tout slogan. Les gendarmes mobiles sont positionnés entre les deux groupes pour prévenir tout dérapage. Il n’y en aura pas. Bernard, manifestant pro-réunification de père en fils, témoigne “J’étais devant la manifestation gabonaise et j’ai été surpris du silence qui s’est fait au moment du passage devant nous. Le groupe a cessé de chanter ses slogans. Ça a donné une ambiance bizarre pendant quelques minutes.”

reunification-tribune-loire-festive-2-240916Plus loin derrière dans le cortège, l’ambiance est nettement moins tendue, presque festive. Les supporters de la Brigade Loire donnent de la voix avec les habituels slogans pour la réunification. Le ton est ferme mais plutôt bon enfant. Les autres manifestants sont bienveillants à leur égard et font bien la différence entre la Tribune Loire et l’autre groupe. Les écoles Diwan ont apporté avec elle leur bonne humeur comme toutes les autres associations présentes. Quelques Bonnets Rouges ont fait le déplacement pour soutenir une revendication qu’ils avaient déjà dès 2013.

Fight-club n’a pas eu lieu

Au passage de la préfecture, dans les rangs du groupe Yaouankiz Breizh, les slogans fusent “Préfet, gardes tes migrants” “Anti-racailles”, “Ni Paris, ni Afrique, ici c’est la Bretagne” et “Breizh Atao”. Le ton se durcit et plombe un peu plus l’ambiance. Les Nantais sont éberlués. Jamais ils n’ont vu ça “avec les Bretons”. Certains prennent peur au passage du groupe et s’écartent en courant. C’est irrationnel et le malaise s’installe. Depuis des mois, les Nantais connaissent les manifestations violentes avec la protestation contre la loi Travail et ils ne font pas la différence. La peur gagne dans la rue de Strasbourg, où les chants et slogans résonnent plus fort entre les murs des immeubles. Pourtant, rien ne se passe et le cortège continue d’avancer toujours sous vigilance policière.

reunification-nantes-240916Sur la fin de parcours, à partir du Bouffay, tout le monde se décontracte. La fin du trajet est proche et c’est sans plus d’incidents que les manifestants rejoignent la place de la Petite Hollande.
En fin de manifestation, le groupe Yaouankiz Breizh s’approche au plus près des manifestants rassemblés sur la place et se regroupe derrière sa banderole autour de son chef qui lance une dernière salve de slogans. Quelques manifestants plus très jeunes mais connus pour leur appartenance à la gauche bretonne s’insurgent. La vieille garde tente de mettre à distance le petit groupe en formant une ligne serrée en face-à-face. Sur ordre lancé par leur chef, les jeunes s’avancent au corps à corps devant la ligne des plus âgés. C’est le moment le plus tendu de la journée.

A cet instant, tout peut arriver. Les noms d’oiseau fusent. Un jeune interpelle Jonathan Guillaume en lui demandant de s’avancer pour se battre. A ce moment, tout le monde comprend enfin qui est le groupe. Ces jeunes ne sont pas des supporters de foot comme les autres. Ils sont politisés et sont venus s’affronter avec l’extrême-gauche, absente de la manifestation. La tension est à son comble entre les deux lignes quand un jeune manifestant prend la parole, fort et clair, en demandant que personne ne succombe à la provocation. “Ce qu’ils attendent c’est la Fight et c’est la demande de réunification qui en subira les conséquences.”

Un mot du “chef” dans les rangs Yaouankiz Breizh et son groupe se détend et s’en va. Les militants de la gauche bretonne s’attardent à discuter, c’est terminé. La manifestation a bien eu lieu. Il y avait du monde. Mais pas tout le monde. Tout s’est bien passé, pas de dégradation, pas d’agression où de violence. Chacun retourne à son groupe d’amis, passe au bar, et la vie continue.

L’hélicoptère, qui a tourné tout le temps de la manifestation, suit le petit groupe qui s’éloigne. La BAC aussi. Fight-club n’a pas eu lieu. Et les saluts nazis non plus. Mais les organisateurs garderont un souvenir aigre de cette journée.

NB : pour réaliser cet article, nous avons fait appel aux photographes amateurs. Des centaines de portables ont filmé où photographié la manifestation, mais personne n’a pu présenter une photo confirmant la rumeur de saluts nazis dans la manifestation.
Du côté des autorités, on confirme “qu’à leur connaissance il n’y a pas eu de tels gestes pendant cette manifestation qui s’est plutôt bien passée” en terme d’organisation et d’ambiance.

80 Commentaires

  1. Il aurait ete malvenu que les bretons se tapent dessus un tel jour. En tout cas les mouvements bretons habitues a etre entre gens de gauche vont devoir apprendre a composer avec la droite bretonne. On assiste a une droitisation de l electorat des jeunes. Quel parti ded roite pour capter cet electorat pro bretagne et ne pas le laisser deriver vers l extreme?
    Pour moi, c est un veritable bol d air frais de voir que la jeunesse est capable de s organiser ainsi au delà des partis bretons traditionnels.

  2. Garder le dialogue !!!
    Bravo ! La seule vraie forme de violence à rejeter était la violence physique, c’est réussi.
    Beaucoup de jeunes se radicalisent en étant confrontés à une violence du quotidien… Vivre et sortir dans des quartiers populaires et se retrouver pris à parti par des groupes qui règlent leurs comptes en communauté n’est pas toujours chose facile à comprendre lorsque le retour de justice ne se fait pas correctement en face (débordés, manque de moyens….) A Brest un jeune m’expliquait qu’un Albanais qui l’avait agressé avait été surpris de la résistance et de la bagarre qui s’en était suivie et lorsqu’il lui a dit qu’il était gitan, l’Albanais lui a dit, ah d’accord c’est pour ça…
    Plus on est « éduqué à fuir ce genre de situation » et moins on y fait face. C’est un renoncement auquel certains ne sont pas éduqués, et parfois nous sommes, nous trop éduqués aux renoncements…. Nous savons ce que nous avons à perdre, contrairement aux autres qui ne craignent pas grand-chose.
    Il ne faut pas fermer sa porte à la discussion à quelqu’un de « radical » c’est le meilleur moyen pour qu’il ne s’enferme pas dans des idées racistes (chose très facile pour une société de consommation qui ne juge souvent que par : « cette marque là est bonne, celle là non »…), et la discussion est souvent la possibilité de prendre conscience des difficultés de son quotidien, voir de découvrir des réalités inconnues…
    Non à la racaille, non au dealer… ce sont de bons slogans, maintenant lors d’une manifestation pour la réunification… C’était peut être dire son mal être face à la violence grandissante étrangère dans nos grandes villes bretonnes (et derrière le mot « étrangère » je constate sans aucun racisme la réalité de populations de situations économiques difficiles ne connaissant souvent que la loi du plus fort, et qui bien souvent maintenant ne sont plus seulement étrangères mais locales par mimétisme social…)
    Non aux migrants…là c’est compliqué !!! parce que protéger et accueillir une population qui a subi des massacres (comme les yézidis), est un vrai acte d’humanité, mais accueillir des hommes seuls sans famille qui ont eu mille raisons de s’entretuer : religieuses, ethniques, communautaires, politiques…, ou qui ne recherchent que l’Eldorado promis et se retrouvent désenchantés…là, leur guerre ne s’arrêtera pas à notre frontière et beaucoup verront au-delà de l’abri retrouvé des raisons nouvelles de s’affronter.(voir Calais) Rien n’est simple, et rien n’est raison, mais la Bretagne, comme partout ailleurs a d’abord besoin de tout le dialogue possible entre nous : fachos et antifachos, riches de culture et d’histoire et pauvres de savoir mais riches d’expériences douloureuses, pour faire évoluer les opinions, et ne pas juger l’ensemble mais conserver un dialogue d’assemblée.

    • Oui et ça s’est bien passé dans l’ensemble, simplement, y a que les bretons de gauche (qui ont du mal à entendre un autre point de vue que le leur soit dit en passant) qui gueulent parce que Warsav, groupe d’extrême droite, était présent.
      Je suis loin d’être D’accord abev eux, mais la sacro-sainte liberté d’expression ne doit pas être appliquée uniquement quand ça nous arrange, mais tout le temps. Si on ne veut pas qu’ils décrédibilisent le mouvement, il suffit de les faire défiler derrière, mais ils ont autant le droit que nous de prendre part à la manifestation.

    • d’accord avec le message précédent ! et il ne faut pas donner dans la décrédibilisation ( volontaire de la part de ceux qui ont intérêt à le faire ) de cette manif qui est restée d’excellente tenue !

  3. Excellent reportage qui remet les pendules à l heure à propos des fausses rumeurs et qui analyse d une façon parfaite ce qui s est réellement passé du début à la fin ; vraiment excellent travail qui permet d y voir plus clair et qui permettra de travailler l orga de la prochaine Breizhmanif.

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