Chronique de François Labbé : La Mettrie, partie 1

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François Labbé. La Mettrie, Julien Offray de, partie 1 Quand la médecine mène à la philosophie

 

Après avoir évoqué Maupertuis, il est impossible de ne pas jeter un regard sur son compère malouin qu’il fit venir à ses côtés à Berlin, le sulfureux philosophe La Mettrie. Cette fois-ci encore, impossible de s’en tenir à 2 ou 3 pages : le personnage est trop extraordinaire ! Donc lecteur, avec votre accord, je lui consacrerai 2 suites.

 

L’abbé Trublet (autre Malouin, que nous rencontrerons bientôt) écrivait dans le Journal Chrétien de Juin 1758 : « Peu d’écrivains impies ont été aussi loin que celui-ci ; mais outre que cet excès même le rend moins dangereux, il ne l’est nullement par sa manière de raisonner et d’écrire. Nous l’avons connu personnellement, la même ville, (Saint-Malo) nous avait vus naître, et sa mort nous permet d’en parler librement. Avec quelque apparence d’esprit, il en avait très peu en effet. Aussi cette apparence n’était-elle que dans sa conversation. Dès qu’il écrivit, il perdit tout auprès de ceux qui avaient conçu pour lui quelque estime, ou s’il se releva un peu dans la suite, ce fut par la satire, l’impiété et l’obscénité. Au reste, le père Hayer a su, et nous avons su comme lui que La Mettrie s’était repenti à la mort de ses égarements ; nous le lui avions souvent prédit, et nous fûmes consolés de l’apprendre. Quelques impies, au contraire, en furent bien fâchés, en furent honteux, et l’un d’eux ne put s’empêcher de dire que La Mettrie les avait déshonorés pendant sa vie et surtout à sa mort, pendant sa vie, il avait imprudemment avoué toutes les conséquences de ses principes, à sa mort il avait lâchement abandonné les principes mêmes. […] ».

 

À la surprise générale, La Mettrie venait en effet de mourir à Berlin et, comme toujours quand il s’agissait du décès d’un esprit fort, on se disputait ses derniers instants : les philosophes tenaient à en faire un exemple de la fidélité à des principes de vie ; les antiphilosophes voulaient prouver une fois de plus qu’à l’instant de la mort, l’impie s’était rétracté. Dans le cas de La Mettrie, les philosophes en réalité se turent ou furent assez satisfaits de détourner l’attention sur les circonstances « ridicules » du décès : La Mettrie n’était pas de leur coterie ! Les seconds furent plus fidèles à leurs réflexes traditionnels, comme on a pu en juger !

Les savants eux-mêmes, qu’on pourrait penser au-dessus de ces querelles appréciaient peu cet homme qui leur avait trop souvent fait la leçon et qui narguait leurs incompétences. Dans une lettre à Albrecht Haller, René-Antoine Ferghault de Réaumur, notait à cette occasion :

 

« Il est rare heureusement que le genre humain produise des hommes tels qu’était ce la Metrie (sic). Malgré ce qu’on vous a écrit des qualités de son cœur, la société de Cartouche eust (sic) été plus sure (sic) que celle d’un tel homme, qui eust plus mérité que l’autre d’expirer sur la roue, ayant voulu empoisonner tous les autres hommes par les plus abominables maximes. »

 

Julien Offray de la Mettrie est donc né à Saint-Malo le 18 ou le 19 novembre 1709. Sa mère, Marie Gaudron, tenait un commerce d’herbes médicinales et son père, Julien, Sieur de la Mettrie, de petite noblesse, était établi dans le commerce des toiles. Il avait quatre autres frères et sœurs. La situation de la famille est suffisamment aisée pour que l’enfant puisse suivre une scolarité au collège de Coutances, qui avait une certaine réputation, puis poursuivre sa rhétorique à Caen et devienne « maître-ès-arts » (bachelier) probablement en 1727 au collège d’Harcourt à Paris. Le choix de ces deux villes s’explique facilement, Saint-Malo avait pour débouché naturel la Normandie, province alors prospère. Il poursuit ensuite des études de philosophie au collège du Plessis au grand dam de ses parents qui avaient « le pieux dessein de faire un bon Prêtre de leur cher fils aîné », écrira-t-il ironiquement. Conseillé par François-Joseph Hunauld (1701-1742), un parent malouin (mais né à Châteaubriant) et futur professeur d’anatomie au Jardin du roi, il a choisi d’être médecin et s’inscrit à la faculté de Paris. Le 2 mars 1733 il est bachelier en médecine et se rend presque immédiatement à Reims (parce que la vie y est moins chère et parce qu’il suit le même parcours que Hunauld) pour y obtenir son doctorat. Cependant, déjà, il voue son temps libre à l’écriture. Il aurait ainsi confié à Frédéric II que, dans ces années, il avait composé un ouvrage d’inspiration janséniste qui aurait été bien reçu de ces messieurs.

Ses diplômes en poche, il part pour Leyde afin d’y étudier sous la férule du médecin sans doute le plus réputé de l’époque : Hermann Boerhaave (1668-1738). Il est régulièrement inscrit comme étudiant en 1734. L’illustre professeur remarque d’ailleurs son intelligence et le comparera à un autre étudiant exceptionnel qu’il a eu quelques années plus tôt : Albrecht Haller (1708-1777).

Au cours de l’été 1734, La Mettrie revient à Saint-Malo et s’installe dans sa ville pour « huit ans de pratique seulement ». Il y retrouve René Hunauld, le père de François Joseph, qui y exerce toujours la médecine. Il s’occupe donc de ses pratiques et a suffisamment de temps pour se livrer à sa passion de l’écriture.

Le 13 mars 1735, il fait paraître la traduction française du Système de M. Herman Boerhaave sur les maladies vénériennes, (Tractatus medicus de lue venerea (1728) – commentaire et développements du livre d’Euphormio Lusinus De morbo gallico (Venise, 1567). Cette traduction « internationale » est accompagnée d’un essai personnel : Sur l’origine, la nature, et la cure des maladies vénériennes. Il publie également sa Lettre écrite sur les honneurs rendus à la médecine.

Il a terminé au printemps son Traité du vertige et une lettre à M. Astruc (juin 1737), dans laquelle il répond aux critiques que ce médecin avait adressé à son essai sur les maladies vénériennes. La dispute pourrait être sans importance (Jean Astruc (1684-1766) ne répliquera qu’en 1740), mais elle montre que ce jeune médecin, d’emblée s’en prend à l’« establishment » médical. Son contradicteur, l’héritier de Madame de Tencin, est un personnage célèbre, titulaire de la chaire de médecine au Collège de France depuis 1731, attaché à la faculté de médecine de Paris. Il sera élu membre de l’Académie de médecine en 1743, où ses collègues, qui le surnomment « Savantasse » d’après son nom dans la pièce qu’écrira La Mettrie, La faculté vengée, ne l’apprécient guère, le jugeant « trop habile, horriblement vaniteux, méchant fourbe, plus craint qu’aimé ». Il est tout à l’opposé de son contradicteur curieux de découvrir et de voir : lui n’a rien expérimenté, rien découvert. La théorie médicale lui suffit : il n’a de la médecine qu’une connaissance livresque et historique. C’est un médecin mondain et un praticien sans réputation. Dans la deuxième édition de son De morbis venereis, (où il répondra avec morgue à La Mettrie), il attaque ainsi avec arrogance les chirurgiens, ces empiriques tâtonnants et incultes. Ces derniers le lui rendent bien, qui se moquent du fait que dans son livre, il préfère citer et commenter 14 mots chinois caractérisant la vérole et ses apanages plutôt que de donner l’ébauche d’un traitement efficace !

Cette même année 1737, La Mettrie met la dernière main à la suite de ses traductions de Boerhaave : le Discours sur le feu et le Discours sur l’eau. 1738 voit paraître ses Lettres sur l’art de conserver la santé et prolonger la vie, suivies de la translation du troisième discours consacré au troisième élément, l’air (31 mai) puis du quatrième, De la Terre. Parallèlement, il travaille aux Aphorismes de M. Boerhaave.

En 1739, il fait paraître un Nouveau traité des maladies vénériennes. Il épouse Louise-Charlotte Dréano, la veuve de Jacques-Vincent Le Verger de Kercado, un avocat en parlement, le 14 novembre. Selon ses biographes, d’emblée l’union n’aurait pas été heureuse. Il poursuit ses publications et particulièrement, semble avoir à cœur de révéler à l’Europe entière par le biais de la langue universelle qu’est le français, toutes les facettes de l’œuvre de son maître et cela culminera avec ses Institutions de médecine de Boerhaave (1739/1750) et sa biographie du célèbre médecin (1740).

En 1741, il exerce à l’Hôpital général de Saint-Servan et à l’Hôtel-Dieu de Saint-Malo. Le 11 juillet naît sa fille Marie-Angélique. Il est lui-même touché par l’épidémie de choléra qui sévit en Bretagne et dresse son propre diagnostic dans ses Observations de médecine pratique. Souffrant de diarrhée depuis six mois, « une nouvelle indigestion d’huîtres, écrit-il, l’a convertie tout à coup en un si grand débordement d’humeur par les selles, que je ne balançai pas un instant de croire que j’étais pris du choléra ». Une « nouvelle indigestion », déjà, qui en annonce une autre, fatale !

Son ami François Joseph Hunauld, qui lui avait cédé sa clientèle, meurt à Saint-Malo le 15 décembre 1742.

Sans qu’on sache vraiment sous quelles circonstances – Frédéric, dans son éloge, évoque les recommandations de confrères – La Mettrie quitte Saint-Malo pour Paris fin 1742 pour la charge de « médecin domestique » de Louis duc de Gramont. Ce dernier est colonel des Gardes Françaises. À Paris, il semble mener la grande vie (dans son écrit satirique La faculté vengée, il dépeindra son ami le médecin Sidobre sous le nom de « Muscadin » !), fréquente le Procope où son célèbre compatriote Maupertuis établissait régulièrement ses quartiers quelques années auparavant, ce qu’il fait moins depuis qu’il partage son temps entre Paris et Berlin. Les deux hommes se rencontreront tout de même souvent et il n’a pu manquer de faire la connaissance de Madame du Châtelet ni de participer aux discussions savantes qui embrasaient l’établissement. Gramont est un grand seigneur qui lui permet l’accès à la bonne société de la capitale et, plus tard, il regrettera cette époque et ce protecteur. Cependant, avec la guerre de succession d’Autriche, Gramont se révèle être un militaire malchanceux : on lui reprochera la défaite de Dettingen en 1743, et il mourra à Fontenoy. La Mettrie, l’accompagne dans ses campagnes comme officier sanitaire et en profite pour accroître ses connaissances, car le champ de bataille est aussi un lieu unique pour étudier la douleur, le malheur, une médecine autre que celle des villes et des salons. Pendant un congé, à Paris, en compagnie de Maupertuis, on lui fait voir un petit nègre albinos, qui amuse les curieux et exerce la sagacité des philosophes. Maupertuis demande à La Mettrie de lui fournir les traductions d’observations médicales sur ce genre de phénomène (« Lorsqu’elles étaient en latin, un jeune docteur en médecine qui m’a fait promettre que je ne le nommerai jamais, me les a bien voulu traduire »), ce qui lui servira à la rédaction de sa Dissertation physique à l’occasion du Nègre blanc, puis de sa Vénus physique. Il retrouvera Maupertuis à la fin du siège de Fribourg – celui-ci sera chargé par le commandant de la place, le maréchal de Coigny, de porter au roi de Prusse la nouvelle de la reddition – et les deux hommes s’entretiendront du nouvel ouvrage que le jeune médecin vient de composer et qui paraît à la mi-juin, l’Histoire naturelle de l’âme, écrite alors que, devant Fribourg, il a été pris d’un accès de fièvre qui l’a amené à réfléchir sur les sensations provoquées par la maladie. Il y dénie l’existence de l’âme et l’esprit ; la pensée ne serait que la résultante de l’organisation de la matière. Cet essai est aussi la tentative de transposer, de vulgariser la connaissance empirique et médicale de l’homme, de lui donner une teinture philosophique, mais, dès le 26 juin, tous les exemplaires encore à vendre de son livre sont saisis.

Depuis la mort de son protecteur le 11 mai, il se persuade que sa situation doit changer (il parlera plus tard d’une « place que j’avais trop brusquement quittée »), et il abandonne les Gardes après avoir demandé au duc de Brion sa mise en disponibilité, ce qui lui est accordé. Peut-être a-t-il en vue le poste d’inspecteur des hôpitaux militaires du Nord du royaume qui lui sera attribué quelque temps plus tard par l’intendant des Flandres, M. de Séchelles et qu’il acceptera. En attendant, il profite du temps mort pour retourner à Saint-Malo et Paris, s’y consacrer à l’écriture… En novembre 1745 naît son fils Jean-Julien-Marie et en décembre paraît son texte La Volupté. Un an après sa parution, l’Histoire naturelle de l’âme est condamnée par le Parlement et brûlée avec les Pensées philosophiques de Diderot (7 juin 1746) alors qu’est publiée sa Politique du médecin de Machiavel qui subit le même sort quelques jours plus tard. Sous le masque de Fum-Ho-Ham médecin chinois, il donnait une volée de bois vert à la médecine traditionnelle incapable de réagir face à des épidémies comme celle toute récente du choléra en Bretagne. Il reproche à ses confrères de s’en tenir à des diagnostics sans examen véritable et de préférer les querelles de mots au lieu de se tenir au chevet des malades pour les soigner et les éduquer à une véritable hygiène de vie, toutes choses que ces hommes de l’art n’aiment pas s’entendre dire, surtout par l’un d’entre eux. Sa situation devient assez inconfortable en raison de l’Histoire de l’âme qu’on ne lui pardonne pas et parce que son dernier livre lui a mis à dos la communauté des hommes de l’art, la « fureur des Médecins démasqués ». Il décide d’en finir avec son poste des hôpitaux et prend le chemin de la Hollande fin 1746. Son épouse ne le suit pas, ce qui ne l’attriste guère si l’on en croit certaines assertions de sa Faculté vengée, mais il est plein de reproches pour ses parents qui lui coupent les vivres. En Hollande, il a quelques ennuis : on l’accuse d’espionnage après avoir passé la frontière, on le vole…, et il se réfugie à Leyde où il survit grâce au bon vouloir du Vicomte du Chayla et d’un banquier de Gand, Monsieur Grenier. Il leur dédiera d’ailleurs deux ouvrages en signe de reconnaissance.

(à suivre)

 

François Labbé, tous droits réservés.

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