Un Fils de Ploucs au crépuscule

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fils de Ploucs tome 3Presque 10 ans après les deux premiers, Jean Rohou revient avec un troisième tome de « Fils de Ploucs ». Moitié plus bref que les précédents, il est sous-titré « changer la société ? ». Il traite principalement de la vie de l’auteur du début des années 50 à la fin des années 60  et de ses considérations sur cette période et ses conséquences.

La qualité d’écriture et le plaisir de lire sont toujours à la hauteur de ce que l’on peut attendre d’un docteur ès-lettres. Même s’il complète son propos d’informations et de données historiques, Jean Rohou y fait preuve d’une mémoire étonnante. Il éclaire celle-ci d’un regard lucide et critique, rappelant un peu le regard de Deguignet dans ses mémoires d’un paysan bas-breton. Dans la mesure où il a échappé à la guerre d’Algérie, on peine un peu à s’émouvoir du « cauchemar » qu’il a vécu au service militaire. Mais la conclusion qu’il tire au sujet des velléités actuelles de retour à la conscription est tout à fait pertinente. Fort de son expérience d’universitaire communiste rennais, il considère le mythe « mai 68 » avec réalisme : « loin de mettre fin à la société de consommation, de profit et par conséquent d’exploitation, l’émancipation de mai 68, avec son mot d’ordre de « jouir sans entraves », lui préparait au contraire un nouveau terrain, un nouveau marché ». Même s’il constate la déception politique, il ne renie rien de son idéal d’intellectuel et des espoirs de l’époque. Entre autres expériences professionnelles, l’ouverture aux premiers étudiants venant de Chine, sous le règne de Mao, ne permettait sans doute pas d’imaginer un jour l’inauguration par des chinois d’une usine géante de lait en poudre à Carhaix.

La force de ce livre semble cependant légèrement en dessous de celle du premier tome. En 2005, à travers la rupture avec le monde paysan de l’enfance, transparaissait la disparition, en bien ou en mal, d’une certaine Bretagne.  Il annonce en préface « c’était le bon moment : les bretons étaient encore sous le coup de l’injure mais, ayant retrouvé dynamisme économique et fierté identitaire ; ils ne demandaient qu’à  la ramasser pour la rejeter en rigolant ». Il précise également que « ce sont surtout les gens de mon âge qui ont fait le succès de ces livres (les tomes 1 et 2) ils leur ont permis de revivre avec fierté leur jeunesse, dont ils n’osaient plus parler ». Le succès d’édition venait donc, au moins en partie, de la coïncidence entre une période d’affichage serein d’une identité bretonne dont l’origine rurale est multiséculaire et une génération osant et appréciant de s’en souvenir. Ce nouvel ouvrage traite d’un temps de l’histoire finalement relativement fugace au vu de l’accélération brutale des évolutions. Les illusions de cette période d’idéal et d’espoir se sont brisées sur la réalité économique. La poursuite des rêves de mai 68 a abouti à l’effet inverse. Il reste à voir s’il y a un aussi fort engouement pour s’en souvenir réellement. Et la génération qui le pourrait le plus facilement peine elle-même à faire prendre conscience aux jeunes d’aujourd’hui qu’il y a eu un monde sans ordinateurs, sans internet et sans téléphones portables.

Le titre « Fils de Ploucs » ne semble plus tellement adéquat pour cet ouvrage. Malgré quelques références à son origine, ce « fils » a disparu pour laisser place à un intellectuel de gauche affirmé s’accomplissant en tant qu’universitaire reconnu.  Un tel titre révèle, depuis le départ et de façon plus prononcée depuis le tome 2,  une bonne dose de fausse modestie ouvrant la voie à l’exposition d’un parcours objet de fierté et à l’énoncé de considérations personnelles diverses de la part de l’auteur.  Quelques phrases indiquent un ego bien installé, comme, par exemple « …j’étais compétent (sauf au début), brillant conférencier… » . Rien de choquant au vu du chemin parcouru. Et, de toute façon, la foi la mieux partagée entre tous les individus semble être celle en leur propre importance. Mais, c’est un fait, le fils de Ploucs n’apparaît plus au cours de la période abordée. L’auteur en prend conscience tout à la fin et titre alors « le fils de Ploucs est toujours là ! ». Il explique que le breton lui a servi à se décoincer pour jouer du théâtre amateur. Il précise : « ce qui me plaisait le plus et où je réussissais le mieux, c’étaient de vieux hommes du peuple physiquement mal dégourdis ou handicapés, intellectuellement sous-développés et souvent bretonnants ».  Jouer les ploucs bretons ridicules en théâtre amateur peut, peut-être, contribuer au développement personnel de certains. Tout est possible. Mais quel sens faut-il voir au fait de se prêter au jeu de la moquerie envers ses propres origines. Tentative de mise en valeur de son héritage ou volonté inconsciente d’exorciser le dernier souvenir du Plouc en soi ? Au bilan, Jean Rohou s’est épanoui en jouant des ploucs dont il était de moins en moins le fils. Ce nouveau livre aurait mérité de s’intituler directement « Changer la société ? », pour traiter de la vie universitaire et des évènements de mai 68 sous un intéressant regard breton, ou au moins provincial. Continuer sur la lancée de « Fils de Ploucs », avec la référence à la séparation d’avec un monde rural breton disparu, paraît de moins en moins justifié, même si cela permet de continuer à surfer sur la vague du succès d’édition initial.

Dans sa préface, Jean Rohou fait le bilan des critiques sur les deux premiers tomes. Une seule a été un peu virulente. Il s’agit d’un article, qu’il qualifie de « fielleux et absurde », intitulé « Le bonheur triste d’un aliéné ». Rédigé par Pascal Rannou, il est paru en novembre 2008 dans le n°30 de la revue Hopala !. Basé uniquement sur le tome 2, il reproche à Jean Rohou de ne pas s’extraire des poncifs politiquement corrects attribuant aux bretons eux-mêmes la responsabilité de la disparition de la langue bretonne et de ne pas évoquer celle de l’état central qui les a forcés à l’abandonner. Rédigé dans une logique revendicative, l’article le qualifie d’aliéné : « Aliéné, Jean Rohou est fier de l’être : c’est le propre de l’aliéné authentique, persuadé d’avoir sciemment choisi le chemin qui l’amène à déclarer inférieure sa culture d’origine ».  Dans ce troisième tome, il  se montre toujours étranger à une quelconque revendication bretonne. Il ne fait pas de cadeaux à ceux qu’il soupçonne de sur-noter des étudiants en langue bretonne sans assumer de venir défendre leurs choix en commission. C’est en tant que professionnel de l’enseignement qu’il évoque « l’affaire Guyonvarc’h et l’affaire Per Denez ». Il conserve une opinion résolument défavorable sur ce dernier. Contre lui, il reprend à Françoise Morvan des critiques du Canard Enchaîné d’avril 2000 dans l’affaire du Dictionnaire An Here. Il lui garde également rancune de l’avoir influencé contre Guyonvarc’h. Se référer aujourd’hui à madame Morvan n’est peut-être pas neutre. A partir d’un ouvrage vengeur mais factuel,  elle donne l’impression d’avoir évolué vers une posture radicalement hostile à tout ce qui s’affirme un peu trop breton. C’est à Rennes 2, l’université de Jean Rohou, que s’est cristallisée l’ire de cette personne à la suite d’un conflit avec Per Denez. Mais, malgré la qualification d’aliéné, le même article de Hopala! cite « son affection réelle pour la langue bretonne et sa volonté indiscutable de la voir renaître ». Sans s’appesantir sur un sujet traité précédemment, il continue à faire apparaître, ici et là dans le troisième tome, sa réprobation des dommages infligés au breton. Quand, il parle de la Bretagne c’est « à 5 départements ». Il contredit la propagande « Bretons = collabos ». Par le succès d’édition obtenu, il contribue à la diffusion de ces idées.  Son parcours de vie s’est fait  autour de l’enseignement, l’université, le communisme et Racine. Quelle plus-value y-a-t-il à lui reprocher de ne pas adopter un discours plus vindicativement breton, à 74 ans, dans un livre qu’il aurait très bien pu ne pas écrire ? Il est désormais au-dessus de ces considérations, disons plutôt au-delà.

La toute fin de ce livre prend une tonalité crépusculaire. L’auteur passe du récit de son parcours idéologique et professionnel à quelque chose d’encore plus personnel. A l’aventure pédagogique succède l’interrogation « de quoi suis-je responsable ? » ainsi que « le bilan d’une vie ». En quelques phrases, on comprend que l’auteur regarde cette échéance inéluctable vers laquelle, au bout d’une vie de réussite ou d’échecs, inquiets ou soulagés, nous nous dirigeons tous sans distinction. C’est le lieu des souvenirs intimes et des regrets anciens auquel conduisaient quelques confidences très personnelles au long des pages qui ont précédé. Le lecteur comprend, tout à coup, avec émotion et respect, qu’il tient dans les mains les confessions d’une lettre d’adieu. Prions pour qu’elle soit prématurée. C’est pour lui l’heure du bilan. Sa vie lui semble « une merveilleuse réussite », mais, au départ, il « n’y était pour rien ». Et quand il considère, avec une amertume certaine et note de désespoir, le bilan de sa génération et ce sur quoi débouche finalement la vague idéaliste de mai 68, il est attristé et s’interroge sur sa responsabilité personnelle : « le monde que ma génération laisse à ses enfants est vraiment inquiétant, surtout en comparaison de celui dont elle a bénéficié et des espérances qui nous portaient et que nous avons perdues ou plus souvent détruites ». Il se montre inquiet et pessimiste pour l’avenir.  Les jeunes sont « aliénés par la société de consommation, la pub et les gadgets techniques » mais il discerne toujours en eux de belles qualités intrinsèques. C’est surtout grâce à eux que le Fils de Ploucs continue à espérer une société plus juste.

 

Fils de Ploucs – Tome III

Jean Rohou

Parution : août 2016

Editions  Ouest-France

ISBN : 978-2-7373-7296-4

304 pages

22 euros

13 Commentaires

  1. Je n’ai pas lu les « Fils de ploucs » précédent. Déjà je n’aimais pas le titre. Le titre n’est pas « Plouc et fils de ploucs, mais « Fils de ploucs » : Jean Rohou, lui, n’est donc pas un plouc, et comment le serait-il, lui, le spécialiste de Racine ? Mais pour un Breton, devenir un spécialiste de Racine est une déchéance. Jean Rohou ressemble à Mona Ozouf. Tous deux sont devenus français, universitaires, spécialistes de la matière française, tout en gardant une certaine nostalgie d’avoir été Bretons, et un peu critique des manières rudes de l’Etat français, mais pas trop, car on doit sa carrière à l’Etat français, somme toute.

    Faut-il qualifier Jean Rohou d’ « aliéné », comme Pascal Rannou le fait, ou de « parvenu » ? J’aurais tendance à pencher plutôt pour le deuxième qualificatif.

    Si je sais à quoi sert Jean Racine, je ne sais pas encore très bien à quoi sert Jean Rohou. A « franciser » ou à « défranciser » ? Comme Mona Ozouf, je crois plutôt à « franciser ». Puisqu’ils considèrent leurs carrières respectives comme réussies, et que leur carrière à consister à devenir « français », de Bretons (« Ploucs ») qu’ils étaient, leur travail participe du « en finir avec la Bretagne », avec une certaine nostalgie pour cette Bretagne en voie de disparition, et pour le breton (langue), pour lequel ils n’ont semble-t-il rien fait.

    Hoel

    Postcolonial Studies
    https://postcolonialbrittany.wordpress.com

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