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Publié le: sam, Nov 26th, 2016

Lettres d’Allemagne (1) : Allemagne, une culture de la dissimulation ?

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Par François Labbé, breton habitant l’Allemagne (ce qui n’est pas rare)

J’aimerais vous confier de temps en temps, chers lecteurs de 7Seizh quelques-unes de mes réflexions sur ce pays si mal connu « chez nous ». Des Lettres bretonnes en quelque sorte pour parodier les Lettres Persanes du Président Montesquieu ou les Lettres Turques de notre compatriote Poullain de Saint-Foix. Je tiendrai la plume du Persan ou du Turc, mais au lieu de regarder la France, c’est l’Allemagne que j’observerai.

Lettres d’Allemagne (1) : Allemagne, une culture de la dissimulation ?

Mon cher Fanch, j’étais l’autre jour invité par des amis. Après avoir dégusté quelques spécialités du Pays de Bade accompagnées d’un bon vin régional (il y en a d’excellents), après avoir lancé quelques couplets accompagnés à la guitare autour du foyer installé au milieu d’un jardin parfaitement tenu, nous avons évoqué les grands problèmes du moment : les réfugiés, la montée de l’AFD, le terrible attentat de Nice, Erdogan et ses ruses, le récent scandale Volkswagen encore et ses conséquences immédiates puisque d’ici la fin de l’année les véhicules diesels vont être purement et simplement interdits dans les villes… Nous nous sommes quittés bien tard. L’air, en cette nuit de juin était léger et sentait bon le foin tout juste coupé, les grillons répondaient au scintillement des étoiles… Je rentrais à vélo par la piste cyclable longeant le ruisseau bruissant menant à mon village et je pensais à nos conversations, particulièrement, sans savoir pourquoi, à cette affaire Volkswagen. Cette accumulation de mensonges entre certes dans le cadre des stratégies économiques des grands groupes industriels : au besoin tromper pour s’imposer : classique ! Mais le cas VW a une valeur quasiment métaphorique, exemplaire, « paradigmatique » sur un autre plan que sur le plan strictement économique, capitalistique. Il est en effet révélateur d’un trait culturel particulier à l’Allemagne : la dissimulation. La dissimulation, telle que je l’entends, c’est évidemment le fait de cacher adroitement tel objet ou tel sentiment, d’éviter de laisser paraître telle disposition d’esprit ou telle pensée, mais c’est aussi le fait d’en arriver à croire ce qu’on cherche à faire paraître. Dissimuler, c’est feindre, mais c’est aussi, à un certain moment, « se dissimuler quelque chose », c’est-à-dire refuser de prendre en compte un certain savoir, une certaine réalité pour se réfugier dans ce qu’on veut conserver de cette réalité, ce qu’on veut en afficher. Il ne s’agit pas du tout d’un refoulement au sens psychanalytique car la conscience du « forfait » est réelle bien que voilée, intériorisée. Il ne s’agit pas non plus vraiment d’hypocrisie car l’éducation a fait que le masque adhère fortement, une seconde nature en apparence, un réflexe.

On sait que pendant des siècles les pays allemands ont constitué une mosaïque d’états et que les différences régionales sont aujourd’hui encore assez marquées. Cependant, et bien avant la création de l’État-nation en 1871 par la volonté prussienne, la guerre et le capitalisme naissant, l’unité allemande existe bel et bien par le poids de la religion. Dès le XVIe siècle, alors qu’en France par exemple, les humanistes, les gens de lettres et l’État imposent le français, l’Église, Luther et sa traduction de la Bible, placent les jalons de la langue unitaire, de ce qui deviendra le « Hoch Deutsch », le haut allemand ou plutôt « l’allemand standard » pour parler « de gauche ». On a d’un côté une démarche plutôt laïque, de l’autre plutôt religieuse. C’est ce que pense l’historien Heinrich August Winkler (l’historien du « long cheminement » de l’Allemagne vers l’Ouest), avant de constituer un «État-nation démocratique » l’Allemagne a constitué autrement que la France voire l’Italie son unité par le Sonderweg (la voie particulière) du conservatisme religieux qui se décline dans l’importance de la collectivité au détriment de l’individu, ce qui expliquerait, entre autres causes, la naissance en ce pays d’états totalitaires, que ce soit le IIIe Reich ou la RDA. Dans tous les cas, le collectif s’impose à l’individu : les êtres sont « liés » entre eux, le lien idéologique venant en quelque sorte s’ajouter (« Gott mit uns ») ou supplanter le religieux (religion< lat. religere). Il faudra attendre 1945 et surtout la réunification pour que les choses évoluent… un peu et lentement, mais on le sait : « Chassez le naturel (le culturel !), il revient au galop !).

Car ce lien, ce « sur-moi » religieux n’est pas anodin et il commence avec Luther dans la famille, la cellule de base où l’individu s’épanouit ou plutôt où on l’épanouit ! L’enfant appartient certes en premier lieu à Dieu, mais c’est justement Dieu qui confie à la famille son éducation: c’est à la famille de le former et de lui fournir tout ce dont il aura besoin au cours de son existence à l’intérieur de la communauté et de l’état où il vit. «Chaque famille particulière doit être une petite Église particulière», écrivait Calvin à un synode français ; Luther ne pensait pas autrement, la famille étant aussi le microcosme de l’État dans lequel évolue cet enfant ! Les parents sont essentiels et c’est à eux que tous les réformateurs protestants s’adressent d’ailleurs. Si le rôle du pater familias est prépondérant puisqu’il enseigne la Parole, celui de la mère est au moins aussi important : elle est éducatrice et institutrice. C’est par elle que se fait le lien religion-vie civile. La famille devient ainsi le lieu de la monstrance : la réussite c’est-à-dire la conformité au modèle prôné par l’Église, ne peut être que familiale et cette réussite, surtout chez les calvinistes, mais aussi les luthériens est signe de la grâce, annonce de la qualité d’élu, préfiguration de l’existence dans l’au-delà. Comme l’écrivait Max Weber, dans le protestantisme, il faut que la foi soit attestée par ses résultats objectifs, ce qui revient à dire que « l’individu est dans l’obligation de se considérer comme élu et de se le confirmer » ! La réussite terrestre est l’indication et la confirmation que la grâce a touché l’individu, cette grâce nécessaire à l’élection. Si chez Luther cette réussite terrestre joue un rôle moindre, comme chez les catholiques, il n’empêche que dans les faits et dans la pratique populaire, les doctrines se rapprochent, voire se confondent : celui qui « réussit » est un homme de bien. On se retrouve ainsi, pour faire image, dans une société où les individus seraient formatés par une famille obéissant au modèle calviniste décliné à leur manière par les luthériens ou même les catholiques (50% de la population) et qui s’efforce de croire (de faire accroire) que les valeurs liées à une réussite terrestre faite de conformisme et de respect de normes morales et sociales : famille et patrie, éducation et religion, travail et honnêteté, hygiène et santé, respect et hiérarchie, ordre et humilité…, sont sources de transcendance (même si bien entendu le nombre de pratiquants est en chute libre). Que l’on rapporte à cela le fameux anathème du protestant Gide « Familles, je vous hais » à cette situation et l’on comprend que cette famille prônée par les réformés peut être un milieu d’épanouissement préparant à cette « réussite », mais qu’elle peut tout autant être un lieu de contraintes, un espace quasiment carcérale. Entre l’application pure et simple des principes calvinistes et la révolte de l’auteur des Nourritures terrestres, bien sûr, le choix de la majorité : faire semblant ! On va montrer une façade que l’on veut parfaite, inattaquable. Kleider machen Leute, l’habit fait le moine ! Il est évident que dans ces conditions, sous cette pression, les individus et les familles vont s’efforcer d’exiber leur meilleure face et, le cas échéant, de tricher un peu avec leur vérité, car c’est surtout dans le regard de l’autre que l’on lira (que l’on affichera) sa propre réussite ou sa défaite. L’histoire du protestantisme nous apprend d’ailleurs que le nicodémisme a toujours été une pratique très protestante ! Répétons que le catholicisme allemand n’a pas échappé, par contamination, à cette idée : ce que tu es sur terre est le signe de ce que tu seras après ta mort, l’image de la grâce qui t’a touché. D’ailleurs, comme pour les luthériens, si tes œuvres terrestres vont dans le bon sens, c’est le signe que tu accompagnes cette grâce dans ta « rédemption ». Les sources religieuses ne jouent certes plus directement un grand rôle mais on continue en Allemagne, à avoir tendance, peut-être plus qu’ailleurs, à donner en pâture aux autres une apparence « nette », sans défaut : respectueux des lois (qui sont considérées elles-mêmes comme le reflet de Lois supérieures), de l’ordre, de la famille, cellule essentielle, de l’État, macrocosme de la famille. On sera travailleur, charitable, tempérant, exact dans ses œuvres et son attitude religieuse, propre, nickel pour l’extérieur…

De nouvelles vertus apparaissent : le citoyen moderne est respectueux de soi et de son environnement (importance accordée à la pose hygiéniste – je mange bio, je fais du sport…– et environnementale – je protège mon environnement…) Or, au moins depuis Freud, on sait qu’il y en a des choses à dissimuler si l’on veut présenter une personnalité sans défaut, une âme sans tache ! Personne n’est parfait, il faudra bien cacher la bête, les turpitudes, les inévitables entorses à la morale ; c’est là que l’habitude de tricher, de dissimuler commence… Cette description est bien entendu schématique et discutable comme est toujours sujet à caution tout raisonnement portant sur des millions d’individus. Si la majorité de la population est « contrainte » dans un cadre préétabli et préparé par le religieux, si la majorité l’accepte sans grands tourments, les esprits rebelles en Allemagne ont toujours été nombreux, mais ils ont souvent eu, comme ailleurs, une fonction d’alibi, et ce, jusqu’à un certain point : ils n’ont été toléré par les pouvoirs en place que tant qu’ils jouaient en quelque sorte le rôle de « fausse fenêtre pour la symétrie » ! (On a là au passage une autre grande dissimulation, universellement répandue !). Cette majorité silencieuse, c’est toute la différence qui existe entre deux concepts voisins : Kultur et Zivilisation, différence mise en lumière au moins par Thomas Mann ou Norbert Élias dès avant guerre, et bien avant.

En réalité, dès la fin du XVIIe siècle, les intellectuels allemands, pour la plupart issus de la bourgeoisie et souvent enfants de pasteurs, mettent en avant « la culture », c’est-à-dire le savoir, les connaissances individuelles, l’effort fait sur soi contre « la civilisation » c’est-à-dire l’adoption des normes et des usages et cela aussi bien au niveau intellectuel que dans la vie de tous les jours. Au XVIIIe siècle, l’opposition entre ces deux attitudes éclate par exemple dans le courant du Sturm und Drang, qui donnera le théâtre de Schiller et fondera un esprit de révolte se maintenant dans les pays allemands au-delà de la période romantique et de la Révolution de 1848, des mouvements révolutionnaires de 1918-1920 jusqu’aux mouvements des années 1967-1968, l’APO, le gauchisme révolutionnaire voire les mouvements écologistes. Un autre exemple de cette jeunesse révoltée est fourni par celui qui deviendra Anacharsis Cloots, né prussien, catholique certes, mais qui rompra aussi avec l’Église, toutes les Églises, toutes les croyances et les conventions de sa caste pour devenir simplement « l’orateur du genre humain », « un homme » parmi tous les hommes de la planète avant de mourir sous la guillotine en 1794. On a ainsi d’un côté, pour quelques-uns, une revendication gidienne avant l’heure, ontologique, la quête de l’homme universel libre qui se cultive et acquiert ainsi des savoirs intellectuels et pratiques qui le délivrent ou l’éloignent de la contingence religieuse et sociale, voire nationale, et d’autre part l’acceptation, par la majorité, d’un ensemble de règles établissant une distinction entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, ce qui s’écrit et ce qui ne s’écrit pas. Une minorité cherche à atteindre l’âge d’homme, tandis que la majorité s’enferme dans le modèle qui imprègne les familles, le modèle de conduite voulu par les Églises et l’État, la religion et l’idéologie… Alors bien sûr, dans ce cadre l’affaire Volkswagen fait mal car ce symbole, qui triche effrontément, révèle trop de turpitudes, de noirceurs profondes. Elle va plus loin dans le pays que la simple illustration des méthodes de voyou utilisées par le capitalisme quand il le juge nécessaire. C’est un miroir tendu au peuple allemand. * Voilà pour aujourd’hui. J’arrive d’ailleurs à la maison : c’est fou tout ce à quoi on peut penser sur un vélo. Sans doute que pédaler active les neurones ! Dans la prochaine contribution, on essayera d’avoir des réflexions plus marrantes ! Kenavo ! Tschüss, mon cher Fanch !

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