Chronique littéraire et historique de François Labbé : Alexandre Duval, théâtreux breton

Toujours les coïncidences. J’achète, il y a quelque temps déjà un vieux livre chez un antiquaire de Fribourg. Bon marché, mais il n’a plus de couverture. Qu’importe, ce n’est que pour le feuilleter et en lire éventuellement quelques passages. Or, quel est le poète le plus admiré dans ce Handbuch der französischen Sprache und Littérature, Berlin, 1838? Mon compatriote rennais, Alexandre Duval : « Parmi les écrivains de la France nouvelle, il en est un qui prend peut-être la place la plus honorable, c’est Alexandre Vincent Pineu-Duval auquel on devrait donner le surnom de « Plaute français » plutôt qu’à Picard comme l’a fait Andrieux (Autre Rennais ) » !

Or cet Alexandre Duval, dont je n’avais jusqu’alors rien lu, occupait la moitié d’une étagère dans l’armoire bibliothèque de la salle du bistrot de campagne de l’Aublette aux portes de Dinan où, enfant, je passais de studieuses vacances sous la férule d’une tante institutrice au caractère saumâtre et à la main leste.

En lisant quelques œuvres de Duval que je me suis procurées m’est revenue à l’esprit cette réflexion que me fit ma mère lorsque je lui offris à la fin des années 1980 une étude que je venais de publier sur un dramaturge alsacien, J.-H.-F. Lamartelière, le premier grand traducteur-adaptateur de Schiller sur la scène française, «  Un Alsacien? me dit-elle, tu aurais mieux fait de t’intéresser à un Breton et d’écrire par exemple un livre sur Alexandre Duval. J’ai lu toutes ses pièces de théâtre à l’Aublette dans ma jeunesse et tu as aussi eu ses livres en mains. Ne te rappelles-tu pas? Une couverture bleue avec un filet doré ? » Non, décidément, pendant des années, je ne m’en suis plus souvenu, mais maintenant, si, je les vois des livres, tout en haut sur la dernière étagère, inaccessibles…

Alexandre Duval est né le 6 avril 1767.

Son père, rapporte-t-il, courait aux représentations théâtrales et sa mère, en bonne dévote, n’allait jamais physiquement au spectacle mais se passionnait pour la littérature et connaissait par cœur les beaux morceaux du théâtre classique et de quelques drames modernes.

Contrairement à ses frères, particulièrement le futur savant Amaury[1], Alexandre n’est pas un élève exemplaire. D’ailleurs, « des désagréments éprouvés au Collège interrompirent, dès l’âge de quatorze ans, le cours de ses études », nous confie-t-il. Les raisons ne sont pas claires : son caractère ombrageux et querelleur (le caractère breton !), un éternel « besoin de changer » ou les « vagues ennuis » des professions établies, comme il le confesse dans la préface de ses œuvres complètes, peuvent l’expliquer, tout comme les nombreux changements d’occupation à sa sortie du collège.

En 1780, le fils du supérieur de son père, le chevalier de la Bintinaye, revient à Rennes auréolé de la gloire d’avoir participé aux débuts de la guerre d’indépendance américaine. Pineu-Duval demande donc à son chef si son propre fils, Alexandre, ne pourrait pas intégrer la marine royale et tenter sa fortune là-bas (le vieux rêve de gloire maritime et militaire de la petite bourgeoisie bretonne). Gilles de la Bintinaye, greffier général au Parlement, accepte d’aider son commis juré et Alexandre, pendant 18 mois, se battra comme « volontaire d’honneur »[2] et sera même blessé sous les ordres de l’amiral de Grasse. Ce qu’il ramène de plus précieux de ces aventures, c’est la rencontre d’individus « poétiques » au sens donné à ce mot par Diderot : chevaliers d’industrie, escrocs en tout genre, aventuriers de plus ou moins bon acabit, officiers hypocrites et arrivistes mais lâches dans le fond…, tant de personnages qui lui serviront dans l’élaboration de ses pièces futures et présentes, car il a commencé à écrire : « J’ébauchais des pièces à bord, au bruit du canon anglais, sur les rivages de Saint-Domingue et de Boston », confie-t-il dans une préface. Pour le reste, l’aventure américaine a été une impasse. De retour sur la terre ferme et retrouvant le monde des réalités immédiates, il obéit à son père et commence des études de médecine. Mais il a retrouvé un ami du collège, le futur chanteur (ténor) et future vedette Elleviou[3], qui, comme lui, ne rêve que théâtre, opéra, spectacles… Les deux amis sont assidus aux spectacles qui se donnent dans les jeux de paumes de la ville puisque Rennes n’a pas encore de théâtre établi. Les parents des deux jeunes gens sont un peu complices et laissent d’autant plus faire que leurs rejetons ne se contentent pas de fréquenter les coulisses et les jeunes comédiennes, ils veulent jouer et, ayant « reçu des encouragements des comédiens », ils réussissent aisément à convaincre leurs parents qu’on les autorise à monter sur les planches en constituant une petite troupe d’amateurs. Mais très vite, cette scène secondaire de province ne suffit plus à Elleviou en particulier qui décide de trouver un véritable engagement voire de monter à Paris, ce que ses parents accepteront moins facilement que la troupe de Rennes. Les parents Duval, qui avaient vu dans cette expérience théâtrale le moyen de « stabiliser »  leur fils, ont alors d’autant plus peur pour son avenir qu’il ne s’adonne pas avec passion à ses nouvelles études d’élève ingénieur dans les ponts et chaussées. Il passe trop de temps à participer aux soirées estudiantines où brille un certain Moreau, un Morlaisien, prévôt

de l’école de droit : le futur vainqueur de Hohenlinden. Avec celui-ci, avec Olivier Perrin, le futur auteur de la Galerie bretonne, et une dizaine d’autres, il participe aux folies nocturnes, aux charivaris, aux tours joués aux bourgeois, tant de coups de mains joyeux et d’intrigues savantes qu’on retrouve par exemple dans une de ses pièces les plus connues et que devait saluer un autre Rennais, le pourtant sévère critique Geoffroy, la Jeunesse de Henri V (Oeuvres compl, t. III, P. 238) Toutes ces frasques, cette espèce d’instabilité ne pouvaient plaire à son père et celui-ci fut soulagé quand, par ses relations, il réussit à obtenir pour son fils un emploi sérieux : secrétaire de la députation des États de Bretagne à Versailles (fin 1787), ce qui allait dans le sens des rêves naguère partagés avec Elleviou, car Alexandre était convaincu comme tous les Rastignac de son époque que « Ce n’était que dans la capitale que l’on pouvait se faire une réputation et parvenir à la gloire . »   (Oeuvres compl., t. III, p. 215) et ceci d’autant plus qu’il était de notoriété publique que quelques Bretons, quelques Rennais, depuis moins d’un siècle avaient remporté, dans la carrière littéraire, de vrais succès : sans retourner aux époques déjà lointaines de Le Sage, Duclos, Poullain de Sainte Foix, Fréron, on y voyait des gens comme Ginguené, Royou, Geoffroy etc., acquérir une certaine célébrité. Ce dernier, professeur de rhétorique au Collège Mazarin et critique à l’Année littéraire, percevait 4 300 livres en 1784 selon son biographe et tout écrivain craignait ses ukases ! Son frère aîné lui-même, Amaury, avançait, en dépit de sa jeunesse, dans la carrière des succès et publiait dans l’Almanach des Muses des poésies fugitives qui avaient peut-être contribué, à lui faire obtenir la place de secrétaire de l’ambassade de France à Naples.

Le voici donc à Paris.

Pour réussir dans les lettres, la voie royale est toujours la tragédie et Alexandre veut d’emblée frapper un grand coup. Il rencontre alors un autre Rennais Chicoilet de Corbigny (1771-1811), aussi passionné de théâtre que lui et les deux amis décident de coopérer, comme cela commençait à se faire beaucoup chez les dramaturges. C’est Corbigny, qui ayant visité le château de Fontainebleau où avait séjourné Christine de Suède et vu, dans la galerie, les prétendues traces du sang de Monaldeschi eut l’idée de la première œuvre : Christine ou La mort de Monaldeschi une tragédie en cinq actes et en vers[4].

Parallèlement, Alexandre quitte son secrétariat qui l’ennuie, s’essaye à d’autres emplois comme en dernier lieu celui d’architecte des bâtiments des domaines royaux. Ce qu’il voudrait, c’est se consacrer entièrement à la littérature. Il cherche son inspiration vers l’Allemagne ne voulant pas aller sur les brisées des admirateurs de l’Anglais Shakespeare[5], s’efforce d’adapter Werther, puis des pièces de Lessing dont Miss Sarah Sampson qu’il va chercher à faire correspondre au goût français, aux « règles ». Mais les événements vont plus vite et la Bastille est prise.

Ses fonctions (comme celles de son père) sont supprimées mais il reste à Paris car sa tragédie semblait pouvoir être reçue à la Comédie Française et il terminait alors Sarah Sampson, se lançant dans d’autres projets influencés cette fois par une vision antiquisante de l’actualité comme un Capitole sauvé (OC, t. III, P. 4 et suivantes). Son dernier emploi, lui permet alors d’obtenir une commande du riche marquis de Nointel, fils d’un artisan rennais, et qui avait débuté dans la vie comme surnuméraire dans les bureaux du greffe des États de Bretagne avant de faire fortune. Le marquis fut ravi de retrouver le fils de son ancien chef et lui confia la surveillance des travaux qu’il faisait faire au château de Nointel. Alexandre y rencontre des personnages et une ambiance qui lui serviront à écrire deux succès : le Complot de famille et son Chevalier d’industrie. Pourtant, en 1790, à la suite de différends avec Nointel, personnage imbu de lui-même, il reprend sa liberté et s’essaye, grâce à Olivier Perrin, au dessin et à la gravure et gagne (bien) sa vie à portraiturer les députés qui le souhaitent, sous la direction du fameux graveur Massard et en compagnie de Perrin, Isabey, Gros,… qui se sont installé dans un local des Feuillants, près de la salle de l’Assemblée constituante. Il fit ainsi le portrait d’un autre Rennais, Lanjuinais, ravi de cette rencontre[6]. Il trouve le temps de continuer à écrire : Le voyage à Paris, Le Maire…, mais ne parvient toujours pas à décrocher une représentation. Il faut dire que la concurrence est féroce. En 1790, ne pouvant être joué, il décide de saisir une proposition d’Elleviou, ayant entre-temps ses entrées dans tous les théâtres : il intègre la troupe des Variétés-Amusantes qui venait de s’ouvrir et débute 3 novembre 1791. Son talent de comédien vaut celui de dessinateur : il n’est pas un artiste de premier plan, mais on reconnaît en lui de vraies qualités et dès 1792, il joue les seconds rôles sur la scène du grand théâtre de la République en 1790 dans la troupe des Variétés-Amusantes (3). Il a compris que le public demande des sujets d’actualité, les pièces classiques ou traditionnelles, sont d’ailleurs adaptées aux événements, caviardées pour satisfaire l’esprit révolutionnaire : on supprime les termes de roi, prince, souverain… On ajoute des chants révolutionnaires, on intègre des tableaux, des régiments feront bientôt entendre leur musique quand on ne les invitera pas à passer sur la scène… Il écrit ainsi un drame, le Dîner des Peuples, qui parait en 1793 dans lequel il donnait doublement satisfaction au goût du jour, en traitant une question d actualité mais en la traitant à l’antique, en s’appuyant sur Aristophane et ses Chevaliers :« Je personnifiai le peuple français, nous rapporte-t-il, et lui donnai deux amis ; l’un, à force de le flatter, finissait par manger son dîner, tandis que l’autre, en lui disant la vérité et en l’éclairant sur ses vrais intérêts, se faisait chasser comme un ennemi ». Il veut aussi, peu avant la Terreur « éclairer les Parisiens sur ces hommes qui se disaient les amis du peuple ». La comédie a un certain succès. Il récidive dans ce goût antique avec son Chanoine de Milan dont les Acharniens sont un modèle.

Il se tourne ainsi de plus en plus vers un théâtre à tendances politiques, mais, le 11 juillet 1792, l’Assemblée législative proclame la patrie en danger. De jeunes artistes sont pris par l’enthousiasme général et veulent défendre la patrie en créant la Compagnie des Arts, qui « s’équipa à ses frais, choisit ses officiers, et, précédée d’une enseigne à la romaine, donna à toute la jeunesse parisienne le plus bel exemple de patriotisme». Alexandre, bien entendu, les rejoint et s’en va combattre l’ennemi. L’invasion repoussée et de retour à Paris, il a le bonheur d’apprendre que sa tragédie Christine est retenue par le Théâtre de la Nation ! Mais retenue ne signifie pas jouée et elle ne le sera définitivement pas. Alexandre comprend qu’il n’est pas fait pour Melpomène ou que les beaux jours de celle-ci sont passés et il se tournera définitivement vers Thalie, mais une comédie qu’il souhaite « moderne », le drame et le mélodrame qui triomphe alors en particulier avec un autre Breton : Loaisel de Tréogate, écrivant d’ailleurs sur les mêmes thèmes à succès que lui inspiré des romans noirs anglais , ainsi son Montoni, ou le château d’Udolphe (1797). Pour survivre, il a donc dû reprendre son métier de comédien au très aristocrate Théâtre de la Nation (que Talma, le révolutionnaire, a quitté en 1791 !), mais, justement, les artistes de ce théâtre subissent alors en plein les rigueurs du temps, la Terreur est là. La reprise de Paméla, en version pourtant édulcorée, des bravades de l’acteur Fleury prononçant des répliques interdites, et le Théâtre est fermé en septembre 1793, ses comédiens et administrateurs (sauf Molé) écroués. La presse terroriste se déchaîne et réclame « Que ce sérail impur fût fermé pour jamais. » Alexandre est emprisonné aux Madelonnettes, malgré sa campagne récente aux frontières ! Loin de se décourager, il continue à écrire et proteste énergiquement auprès des autorités, arguant de son patriotisme et publiant avec Picard une comédie sur ses aventures guerrières et patriotiques, contre ce fléau qu’était le duel, La vraie bravoure, comédie que La harpe, alors rédacteur du Mercure considéra comme digne d’éloges. Le 26 septembre, il est libéré et profite de la victoire de Bonaparte à Toulon (19 décembre 1793) pour faire jouer à l’Opéra-Comique, le 21 janvier 1794, la comédie patriotique accompagnée de musiques de Lemierre qu’il vient de composer : La reprise de Toulon, Calquée sur l’actualité, la pièce est un succès. Le Moniteur constate que « les contrastes qu’il [l’auteur] a établis entre une famille très patriote et les généraux ennemis, dont un Anglais très immoral, qu’une ridicule imitation de la légèreté française rend très comique, et un Espagnol plein de fanatisme et d’orgueil, répandent à la fois sur cette pièce beaucoup d’intérêt et de gaieté ». Le succès fut aussi dû à Elleviou qui se surpassa pour aider son ami. Quinze jours après, il faisait représenter, sur la même scène, Andros et Almona, encore une comédie mais en 3 actes, également mêlée de musique, composée   en collaboration avec Picard. Cette imitation du Zadig est bien reçue du public et huit mois après la première, «malgré ses défauts, cette comédie est toujours représentée avec succès », nous apprend le Journal des Théâtres et des Fêtes nationales (18 fructidor an II/4 sept. 1794). Malgré ces cautions de civisme, la situation est incertaine et une nouvelle arrestation pouvait toujours survenir de façon arbitraire car les dénonciations allaient bon train. Après Thermidor, il revient quelque temps à Rennes et profite beaucoup, selon ses dires, des conseils d’Amaury qui poursuit une carrière importante et traite de politique et de littérature dans la célèbre Décade, avec un autre Rennais d’ailleurs, Ginguené. De retour dans la capitale, il reprend ses activités au Théâtre de la Nation, sans grand éclat et d’ailleurs il sait désormais que jouer n’est pas sa véritable vocation. Il écrit ainsi à son frère Amaury, fin 1796 : « Je n’adore pas mon état », ce qui veut tout dire. Il vient d’écrire et de faire représenter Les suspects, une comédie dans laquelle il dénonce avec humour l’horreur de la Terreur. Peu de mois après, alors qu’il est malade, il abandonne les planches et réclame la pension qui lui est due pour pouvoir ainsi seulement écrire, créer, concevoir…

C’était le bon choix : Alexandre Duval devient rapidement le « Plaute français » dont parlait le journal allemand cité en début de notice. Il va de succès en succès et, sous l’Empire, de 1808 à 1815, il est en même temps administrateur de l’Odéon, directeur du théâtre de l’Impératrice et entre à l’Institut en 1813. En 1831, il est administrateur de la bibliothèque de l’Arsenal. Devenu quasiment aveugle, il cesse en 1840 toute activité après avoir écrit 56 pièces dont la plupart ont été portées à la scène.

Édouard en Écosse, dédié á son frère, a été un de ses plus grands succès, un drame touchant et pathétique. Pourtant, en 1802, parler d’un prince déchu, proscrit, malheureux et sans patrie, était plutôt osé et il dut, un temps, accepter de quitter la France pour la Suisse, l’Allemagne…! Des Héritiers (1796) petite comédie très spirituelle, caustique, vive, légère et populaire, on a pu dire que chacun la savait par cœur (Revue de la presse contemporaine, 1e année, 1843). Elle tiendra la scène plus de trente ans ! Son mélodrame La jeunesse du duc de Richelieu (1796), qu’on jugea cruel eut aussi un écho important et durable. Le Tyran domestique, comédie de mœurs plus traditionnelle, traitant du potentat familial en un temps où les jeunes gens croyaient pouvoir s’affranchir de leurs pères fut aussi plébiscitée et jouée partout en France, traduite également. En 1807, il écrit le livret de Joseph en Égypte, un opéra comique sur une musique de Méhul, qu’il a rencontré jadis chez Sophie Gray. Disons simplement qu’il fut avec Lemercier et quelques autres l’un des principaux dramaturges sous l’Empire et cela jusque vers 1825, multipliant les succès à Paris, en province et souvent en Europe. Il occupa pendant trente ans (1812-42) le 25e fauteuil à l’Académie française.

Mais Duval vécu mal les prétentions des jeunes auteurs qui, à la suite de Victor Hugo, voulaient tout révolutionner ! Dans une lettre publique à ce dernier, De la littérature dramatique : lettre à M. Victor Hugo (1833), lui qui a aussi été sur de nombreux plans un novateur, exprime son incompréhension devant ce que veulent ces jeunes gens qui entourent Hugo. Il prétend qu’ils ne font que répéter ce que d’autres ont dit avant eux. Éternelle querelle des générations ! Il assiste à la première d’Hernani et publiquement, il fait savoir son mécontentement au cours de cette soirée mémorable. Il est un peu bousculé et s’en va, ulcéré. Il fait alors paraître un peu plus tard ce long réquisitoire littéraire (50 pages) contre Victor Hugo. Il parle d’abord de lui, le plus fécond des auteurs de la scène française ! Il se fait le représentant de ceux que ces jeunes impudents traitent de ganaches de l’empire : les menées « perverses » d’Hugo viseraient surtout à « détruire ces grands monumens littéraires auxquels nous autres auteurs de l’empire avions enchaîné notre gloire et notre fortune ». Il l’accuse encore d’avoir organisé une légion romantique de démons barbus qui poursuivent les vieux auteurs avec des « grincemens de dents, des coups de griffe, des hurlemens et des cris de mort ». Il se plaint d’avoir été traité par eux de fossile, de perruque, d’épicier et d’académicien ! Avec ironie, il considère que la nouvelle école s’est contentée de remplacer les coups de poignard par des boulettes de poison, ce qui n’est pas, à son avis, un grand progrès car avaler du poison est bien moins scénique que poignarder ! Il s’efforce ensuite d’expliquer la poétique suivie par tous ses contemporains avant que M. Victor Hugo ne se mette en tête de tout révolutionner. Le premier but que se proposait le dramaturge était moral, le second d’intéresser au sort de tels ou tels héros, connus ou inconnus, vertueux on coupables. Le troisième but était d’environner les héros de figures secondaires propres à faire ressortir leur caractère ou à émouvoir leurs passions. Le quatrième de faire jouer tous ces personnages dans une intrigue claire et pourtant variée ; le cinquième, de les faire parler, selon le temps, la circonstance, leur rang dans le monde, leur caractère, dans un style simple, naturel, énergique mais toujours élégant ; enfin le sixième but était de faire arriver les héros à une catastrophe qui n’inspirât pas une trop grande horreur… Il s’adresse enfin à Hugo avec paternalisme, un adulte grondant gentiment un garnement et se propose d’aider ces romantiques à charpenter correctement leurs œuvres !

Cette appréciation du romantisme naissant était maladroite : il ne comprit pas que des temps nouveaux ont besoin de nouveaux moyens d’expression. Á moins qu’il ne cherchât qu’à défendre son pré carré, ce qui aurait été plus déplorable encore.

C’était en tout cas renoncer par avance à une gloire posthume.

Pour un lecteur moderne, lire Duval, c’est passer par toutes les phases de l’évolution du théâtre entre 1790 et 1825, car il a pratiqué avec talent toutes les modes : la tragédie, la comédie de caractère et de mœurs, la comédie d’intrigue, la pièce historique, la pièce politique, le mélodrame, le drame… Il l’a fait certes avec succès le plus souvent, mais une telle dispersion menait aussi à se condamner à des succès sinon éphémères, au moins limités dans le temps. Lui-même écrivait : « Chacune de mes pièces est devenue l’effet d’une inspiration subite… Je ne me suis jamais dit : Je veux faire une comédie, un drame; mais je me laissais dominer par la première pensée que faisaient naître en moi le hasard, des entretiens, des rencontres ou des voyages ». (OC, t. 1, Préface générale). Lire ses œuvres complètes, c’est aussi se plonger dans la vie littéraire du temps : ses commentaires, ses préfaces, les notices qui précèdent les pièces forment une histoire littéraire vivante et extraordinairement documentée.

Son rapport à la Bretagne, en dépit de sa vie très parisienne est resté très vif mais ambigu. Il se rendait souvent à Rennes où des amis l’attendaient comme les Rapatel, les Dréo, les de Marsilly. Il avait même à la fin de l’Empire songé à se retirer dans la capitale bretonne voire à Quimperlé où habitaient son beau frère et une filleule (les bords de la Laïta, la campagne de Quimperlé, l’histoire, les légendes et les monuments de la région sont précisément décrits dans Le misanthrope du Marais), mais certains aspects de la Bretagne l’indisposaient : « On m’y persécuterait, on m’y tendrait le couteau sous la gorge pour me forcer à aller à la messe », ironisait le voltairien qu’il était demeuré. Il aimait surtout la Bretagne de ses souvenirs, « une autre patrie dans ma patrie », disait-il. Il était fier de ses anciens privilèges, de son Parlement frondeur, de la « nation » bretonne, mais en même temps, il s’élevait contre le pittoresque dont des Bretons eux-mêmes entouraient la province, contre le poids des traditions, les saints, les « fables ridicules », les superstitions, les campagnes souvent abandonnées au genêt, aux sapins, aux rochers au lieu d’y faire pousser du blé… Mais, s’il est capable, comme il l’assure, d être « sauvage ainsi qu’un Bas-Breton », il se lance parfois dans des essais de psychologie des peuples et il croit aux qualités de la race bretonne, même si ces qualités peuvent parfois être d’abord un handicap : «  Le jeune Breton jeté hors de son pays, soit noble, soit bourgeois, porte dans la société où il est reçu, cette fatale disposition à la contrariété qui le fait accuser s’entêtement. On se trompe souvent sur ce qu’on appelle son entêtement, car il est de bonne foi dans les causes qu’il soutient ; seulement, il a le tort, surtout dans les bagatelles, de ne pas céder par politesse. Mais le Breton qui est resté longtemps loin de son pays natal, qui a appris par expérience que tous les hommes se doivent des égards, peut offrir, quand il est dégagé de sa rudesse première, une société d’autant plus agréable qu’il aura conservé le fond de son caractère, qui est comme je l’ai dit, l’amour de la justice et une indépendante franchise » (OC, t. 4, P. 321). On verra un peu plus loin ce vers quoi conduisent ces réflexions de préface dans une œuvre littéraire. Il souligne enfin souvent ses origines bretonnes pour accorder plus de poids aux traits de caractère qu’il se donne (franchise, naturel, une certaine bougonnerie…) et ce n’est pas qu’un prétexte : il est réellement persuadé qu’il existe un caractère breton inné.

Á Paris, il fait en tout cas partie de ces Bretons de la capitale se retrouvant souvent. Á l’époque de l’Arsenal, dans une atmosphère que tous décrivent comme provinciale, il organisait lui-même de « petites réunions de Bretons » confie-t-il dans une de ses préfaces. Les jeunes auteurs, comme Souvestre, Turquety ou Hippolyte Lucas (bien que romantique !), savaient qu’on pouvait s’adresser à lui. En 1805, après un séjour chez les Le Sénéchal de Kercado (Carcado, écrit-il), il confie la musique de La méprise volontaire, un opéra-comique, à la jeune fille de la maison, qui n’a que 19 ans. Il est charmé par la « perfection rare » de sa compatriote, Mademoiselle de Carcado (1785-1805) et le Mercure écrira à propos de la première : « Ces deux auteurs (Duval et Kercado) sont de la Bretagne, et un Breton a beaucoup contribué au succès de leur ouvrage. Il est dû en partie à M. Elleviou ». Le journaliste reconnaît aussi que « La musique a paru assez bonne pour un coup d’essai » et la Revue philosophique ira même jusqu’à écrire : « On ne citait presque aucune femme dans la liste des compositeurs de musique. Melle de Kercado est destinée à occuper une place honorable. Son nom figure, avec gloire, dans l’Histoire de l’antique chevalerie. Il deviendra célèbre dans celle des Beaux-Arts » ! En 1818, il fait jouer une comédie satyrique et dénonciatrice, La fille d’honneur qui connaît un grand succès. Le dicton se vérifie : personne n’est prophète en son pays : cette forte pièce déchaîne l’ire de ses deux compatriotes Lammenais et Chateaubriand. Leur Conservateur n’accepte pas « qu’un académicien se fît le traducteur des calomnies contre la piété, la puissance et la noblesse qui ont passé des clubs de 93 dans les athénées de 1818. » Et dans un élan d’ultra-royalisme indigné, le journaliste s’écriait : « était-ce le moment de mettre en spectacle un prince souverain, prêt à acheter de vils parents le déshonneur de leur nièce innocente, et le payant de la dépouille de l’orphelin, tandis qu’il fait servir la princesse son épouse, de voile et de prétexte à cet exécrable marché ? Cette triple combinaison d’infamie est révoltante. Et dans quel temps, dans quel pays M. Duval en a-t-il trouvé un exemple ? Aurait-il, par malheur, fréquenté une cour qui recélât des monstres de cette espèce ? Il faudrait le plaindre, et nous en voulons douter. Mais, si, contre toute apparence, cette cour a existé, comme certainement elle n’existe plus, il ne fallait pas exhumer de la boue, ses restes hideux »…

 

En revanche, dans son œuvre, le pays natal laisse assez peu de traces. Il a certes dressé un monument dramatique qui a eu du succès en l’honneur de son compatriote rennais, Saint-Foix (Une aventure de Saint-Foix (1802), qui est une illustration de l’ « entêtement » breton. Dans les Héritiers, les deux personnages de Antoine et Jacques Kerlebon sont bretons et représentent pour la critique de l’époque des modèles du tempérament breton rude et probe !

Bien plus intéressant est le roman annoncé plus haut : Le misanthrope du Marais ou La jeune Bretonne : historiette des temps modernes (1832). Il s’agit d’ailleurs du seul roman qu’il ait publié, roman dans lequel la Bretagne joue un rôle prépondérant. Un narrateur, M. Dulongbois, raconte l’histoire d’un personnage étonnant, le baron de Beaumanoir, « un gentilhomme bas-breton, beaucoup plus éclairé que les nobles de son pays ». À la Révolution, ce philosophe partisan des Lumières est élu député de la Législative puis de la Convention. Proche des Girondins, il est proscrit avec eux, se cache en Bretagne où un ami le trahit, ami qu’il tue en duel avant de revenir à Paris à la faveur de Thermidor. Il refait sa fortune tout en prenant ses distances vis-à-vis de Bonaparte qu’il juge dangereux pour la liberté. Il épouse une jeune fille sans fortune mais peu après un officier de Bonaparte la lui enlève et il sombre dans une noire mélancolie avant de vendre ce qu’il possède pour s’enterrer sous un nom d’emprunt, Dubocage, dans un hôtel du Marais pourvu d’un grand jardin où il s’adonne à une passion qui lui fait oublier le monde : la botanique. Ce misanthrope avait permis au narrateur de devenir consul en Amérique en lui prêtant une forte somme au tout début de la Révolution. 15 années plus tard, de retour en France, après bien des recherches, le narrateur retrouve son bienfaiteur et veut régler sa dette. Dubocage lui conte alors son histoire, ce qui permet en premier lieu à Duval de dire tout ce qu’il pense de la Révolution, de l’Empire et de « l’usurpateur », du carriérisme ambiant, de l’hypocrisie voire de la fausseté de tous, de sa mauvaise opinion des hommes en général, des idées et des idéaux que chacun s’empresse de fouler aux pieds dès qu’il le peut. Il se réjouit d’une part d’apprendre que le règne de Charles X va se terminer violemment et espère en ce grand soir où le peuple, enfin, se livrerait à un grand nettoyage, tout en n’y croyant pas vraiment car il sait combien ces forces déchaînées peuvent être irrationnelles et qu’il y aura toujours des hommes assez machiavéliques pour instrumentaliser les foules ! !

Une jeune femme intervient alors, recommandée par un ami commun auprès du narrateur. Elle souhaite rencontrer Dubocage. Cette jeune femme est bretonne, de la même ville que Dulongbois (Quimperlé) et elle commence alors son histoire, celle d’une « jeune Bretonne », une histoire attachante et qui surtout oppose les conceptions qu’ont de la Bretagne deux adorateurs de cette jeune femme : un jeune homme romantique qui vit une Bretagne rêvée et un second jeune homme qui voudrait que sa Bretagne se modernise tout en conservant certaines de ses caractéristiques… Un vieux débat, en somme ! Qui épousera la belle Bretonne et pourquoi ? Rendez-vous sur Gallica car il est impossible dans cette notice de reproduire les passages significatifs de cet intéressant livre.

 

*

 

Peu avant son décès, on écrira d’Alexandre Duval et de sa carrière : «  Il y avait là l’homme tout entier, vaste front, bienveillant sourire, malin regard, le désintéressement d’un poète, le courage d’un honnête homme, l’orgueil légitime d’un Breton. »

 

*

 

On se reportera principalement aux notices rédigées par A. Duval dans ses Œuvres Complètes (sur Gallica) mais aussi à :

Arthur de la Borderie, Une illustration rennaise : Alexandre Duval et son théâtre, Rennes, 1893 (sur Gallica) .

Charles Bellier-Dumaine, Alexandre Duval et son œuvre dramatique, Rennes, Paris, 1905 (sur Gallica).

 

François Labbé, tous droits réservés

[1] Charles-Alexandre-Amaury Pineux, dit Amaury Duval (1760 à Rennes – 1838 à Paris), diplomate, historien, archéologue et homme de lettres français.

[2] Oeuvres Complètes, 1822, t. 1. p.XV

[3] Jean Elleviou est un chanteur de grand talent, un comédien réputé et un librettiste célèbre né à Rennes en 1769 et mort à Paris en 1842.

[4] Pour chaque pièce indiquée, on se reportera si besoin est aux Œuvres complètes. Une notice rédigée par Duval précède chaque pièce.

[5]

[6]  Voir la Galerie bretonne, d’Olivier Perrin. Ce portrait se trouve au cabinet des Estampes à la Bibl. nationale.

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