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La Soue, récit de Haute-Bretagne, par Fanch Babel

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Un roman-feuilleton sur 7 Seizh!

Certains diront que c’est rétro ou dépassé à l’époque de la « révolution informatique ». Le mot qui apparaît  dans les dictionnaires juste avant la guerre de 1870 désigne une « […] œuvre romanesque paraissant par fragments dans un journal » (Lexis). Les dictionnaires enregistrent des états de fait, parfois anciens. Ils traînent les pieds, on le sait bien et les « romans feuilletons » existaient bien avant la consécration dictionnairiale ou académique ; Féval, Souvestre, pour s’en tenir à des Bretons, en savaient quelque chose. Je n’aime pas trop non plus le terme de « fragment » : je lui préfère celui d’épisode !

Ceci dit, je vous propose donc à tous un petit roman – breton –, l’histoire d’une vie de femme (et sans doute un peu plus) entre 1920 environ et 1980.

Les livraisons seront hebdomadaires et commenceront (sauf la première) par un court résumé de ce qui précède. Bonne lecture donc.

Quand cette expérience sera terminée, je lancerai un second roman, mais ce sera cette fois un roman associatif : les lecteurs participeront à l’écriture.

 

La Soue, récit de Haute-Bretagne

Note de la Rédaction : certains passages sont susceptibles de heurter la sensibilité de jeunes  lecteurs.

1.

   Laisse-moi donc, Jean ! Tu vois bien que tu me fais renverser. Et puis ouvre ! On n’y voit goutte.

Charlotte versa l’écuelle de cuivre cabossée et rapiécée, grasse d’épluchures et de restes de cuisine. Le cochon poussait son groin humide dans l’auge de granite à demi vide et émettait des grognements tout en urinant des cataractes tandis que Jean, qui avait saisi Charlotte par les hanches, serrait autant qu’il pouvait son bas-ventre contre son cul.

 

   Tu as encore trop bu. Ce n’est pas bien ! À ton âge ! Ajouta-t-elle mollement, secouant la tête et repoussant la bête avide tout en nettoyant d’un coup de main circulaire le récipient. Tu sais bien qu’il ne faut pas boire. Regarde-les tous…

Charlotte resta dans la même position, tournée vers le cochon, tenant à deux mains le bac vide posé en équilibre sur la planche vermoulue la séparant de l’animal. Il faisait presque noir. Jean avait tiré la porte sur eux. Une odeur de pisse chaude, de paille mouillée, d’ammoniaque et de moisi flottait dans l’air de la soue. Charlotte sentait le sexe dur de Jean qui la pressait. Elle se tut.

Il rota, se recula et entreprit, avec passablement de difficultés, de relever ses jupes.

Dans la pénombre, elle distinguait les petits yeux brillants et le museau clair du cochon qui fouillait nerveusement les déchets et mâchait avec un bruit de caoutchouc humide. Elle écarta plus largement les jambes.

Jean la pénétra d’un coup. Une douleur cuisante la fit se redresser. Elle aurait presque lâché la cuve. Elle était totalement sèche. Ça allait encore lui faire mal pendant des jours. Elle saignerait. Il faudrait qu’elle se mette quelque chose pour que Louise ne remarque rien. Heureusement qu’elle avait son mouchoir à la ceinture. Jean remuait derrière elle et ahanait comme les bûcherons de la forêt de Quévert quand ils s’acharnent sur une souche.

Très vite, il poussa un gémissement, se retira et sortit en titubant, refermant tant bien que mal son pantalon. Il n’avait pas dit un mot. Le cochon grognait et ruminait ses ordures. Elle s’était redressée, avait rabattu sa jupe après s’être essuyé l’entrejambe avec un pan de son jupon de lin et fourré une partie du mouchoir dans son sexe blessé. Elle quitta la soue en clignotant des yeux, la cuve contre la hanche.

*

 

   Qu’est-ce que tu fabriquais, Charlotte, interrogea une femme entre deux âges au visage revêche, vêtue d’une longue robe noire élimée ? Ma pauvre fille, il ne faut pas une heure pour nourrir le cochon ! Jean et ses copains sont partis. Nettoie les verres et la table. Après, tu m’aideras à plier les draps, puis tu repasseras la lessive que je suis allée décrocher puisque tu ne peux pas lever les bras. Dépêche-toi donc ! Dieu que tu es lente !

Charlotte s’affaire autant qu’elle le peut. Elle porte la plaque du fer contre sa joue pour en vérifier la chaleur, crache sur la semelle et grimace au pétillement qui indique que la bonne température est atteinte.

L’horloge sonne cinq coups. Elle repasse et songe.

Son bas-ventre la brûle. Charlotte a mal à la bosse qui lui déforme le dos. C’est toujours ainsi lorsqu’elle s’énerve et qu’elle doit repasser. Cette bosse ! Sa croix ! Toute une vie ! À l’école ! À la maison ! Chez la tante ! Dans le café ! Il paraît qu’elle porte chance, la bosse. En tout cas, pas à elle ! Et ce ne sont pas les clients qui viennent la lui toucher, mi-sérieux, mi-farceurs, pour avoir du bonheur, comme ils disent, qui pourront prétendre le contraire.

Du bonheur ? Qu’est-ce que c’est ? Et du malheur d’ailleurs ? Et la chance ?

Charlotte avait parfois souffert : on s’était constamment moqué de sa difformité, bien sûr, mais était-ce du malheur ? Quant à la chance, elle avait à manger, un toit sur la tête, son lit. Elle vivait comme les autres et comme les autres elle n’userait pas le soleil. Et il y avait Jean…

Bien sûr, tante Louise la houspillait plus souvent qu’à son tour, mais c’était normal. Louise l’avait recueillie lorsque la mère était morte. Il fallait bien payer sa dette. Et puis, servir au bistrot, faire le ménage et la lessive avait aussi du bon. Ça occupait. Elle voyait du monde. On lui donnait parfois des pratiques…

La pile de linge repassé s’élevait à l’extrémité de la grande table de la salle. Elle avait fini. Elle plia la couverture grise servant à protéger le bois, se redressa comme elle le pouvait, les poings dans les reins et appela Louise. Seule cette dernière savait où et comment ranger tout ce linge encore tiède. Elle avait la clé de l’armoire. C’était son domaine, pas celui de Charlotte qui ne disposait que d’une malle dans sa petite chambre.

 

2.

Jean avait quitté en titubant la cour de la mère Salmon, tenant son pantalon à deux mains, incapable de trouver la boutonnière pour le fermer.

Au bout de la rue, il tourna vers l’ancien moulin et se laissa tomber dans la cour à l’abri d’un mur noir de lierre.

La tête lui tournait. Il se sentait mal. Il avait encore trop bu. Cette cochonnerie de soi-disant calvados ! Le père allait être en rage.

Et cette salope de Charlotte, qui traînait toujours son cul sur son passage.

Tout était de sa faute. Il s’était pourtant promis de ne plus recommencer.

La première fois, il avait même vomi en repensant à l’odeur rance de cette vieille bossue.

Le regard perdu dans les nuages, il frotta frénétiquement ses mains sur le vieux mur, ses mains qui avaient touché cette vieille taupe, qui avaient touché sa bosse, ses fesses, ses cuisses. Et le père qui allait encore faire des siennes…

Pourquoi avait-il suivi Charlotte dans la soue ?

Il crut sentir le cochon se presser contre son flanc et fit un effort pour se déplacer. En vain. L’animal continuait de lui labourer le ventre. Il dut s’asseoir à même le sol : un carrousel, sa tête !

Là-haut, les nuages couraient. Ils traversaient le ciel à toute allure. Un vrai manège. De plus en plus vite. Ses yeux n’arrivaient plus à fixer quoi que ce soit. Dans les gibbosités des cumulus, il vit apparaître le visage du père, le père qui se penchait sur lui, la bouche tordue, les yeux petits comme ceux du cochon, fou de rage. Il allait le battre. Il fallait se lever, s’en aller. Le visage se déforma, s’allongea, se dilua et la course des nuages parut s’accélérer encore. Et cette bosse sur laquelle il s’était couché, ce dos mou de l’infirme. Le cochon lui fouaillait les côtes, le cochon et son odeur, ses grognements, l’obscurité, les nuages, ce père qui apparaissait et disparaissait sans cesse, là-haut.

Dans un réflexe, il se redressa sur un coude et vomit. Il allait être chouette pour rentrer.

Sa chemise en avait pris un coup, son pantalon et ses chaussures aussi, mais il allait mieux.

Il empestait l’aigre. Impossible de rien cacher en rentrant.

Le père lui avait dit : la prochaine fois, tu fous le camp. Tes cliques et tes claques. Ta valise. Direction la Normandie. Chez l’oncle Pierre. Fini de rire et de faire le pommadin à Dinan, de traîner au cul des sorcières en chaleur.

Des sorcières en chaleur, il avait dit. C’était bien ça.

S’il n’y avait pas cette saloperie de jambe…

Il se leva comme il put, ressortit du moulin et reprit le chemin qui menait à la ferme familiale. Il réussit à boutonner son pantalon et sortit un mouchoir pour s’arranger. Le père Baptiste passait justement à vélo et se retournait pour le regarder.

Il lui tendit le poing. Vieux con !

Hé ! Hale-ta-patte ! T’as encore pris un coup de trop, répliqua le vieux en riant bruyamment et en levant le coude. À la tienne, Hale-ta-patte, à la tienne Étienne !

 

Saleté de jambe !

 

(À suivre)

 

A propos de l'auteur

Visualiser 1 Comments
Ce que vous en pensez
  1. Francis Gomas dit :

    Super intéressant mais le découpage est un peu “chiche” (3 ou 4 chapitres – ils sont courts – serait préférable à 2!) et puis les parutions sont irrégulières, parfois une semaine, parfois quasiment 2…. Est-ce écrit au “jour le jour”? En tout cas, c’est un bouquin de belle tenue et un témoignage particulièrement riche sur la Haute Bretagne. J’attends avec impatience l’épisode suivant. L’auteur a-t-il publié d’autres livres?

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