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Publié le : lun, Jan 16th, 2017

La Soue, deuxième épisode, par Fanch Babel

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Résumé des chapitres 1-2

Dans la soue attenante au bistrot de campagne de l’Aublette, Charlotte, une bossue d’une quarantaine d’années, apporte des épluchures au cochon. Jean, un gamin de dix-huit ans, passablement éméché l’a suivie et elle n’ose pas repousser ses avances.

 

3.

   Mademoiselle Quintin, vous m’avez demandé de rédiger un acte de donation en faveur de Madame Louise Salmon, votre tante, ici présente, qui, en échange, se charge, s’il vous arrive accident, de prendre soin jusqu’à sa majorité de votre enfant à naître de père inconnu…

Le notaire interrompit son discours et fixa Charlotte du regard. Le tic-tac de l’horloge emplissait le bureau.

   Je vous ai donc lu cet acte. Avez-vous quelque chose à ajouter ? Charlotte baissa la tête et se sentit rougir. Elle avait honte avec son gros ventre de fille mère dans ce bureau cossu. Son gros ventre et la soue ! Le silence soudain du notaire, les regards de Louise et de son époux Charles, qu’elle sentait braqués sur elle, lui interdisaient toute parole. Elle fixait le parquet ciré du bureau de Maître Lambert.

Dirait-on ma pauvre fille que tu as quarante ans ! Vas-tu répondre, s’impatienta Louise. Tu as été une imbécile, maintenant, il faut prévoir !

   Mademoiselle Quintin, s’il vous plaît, dites oui ou non, ajouta l’homme de loi en se rejetant dans son fauteuil.

   Allons, Charlotte, nous n’allons pas passer l’après-midi à l’étude. Décide-toi. Si tu ne veux pas parler, tu n’as qu’à signer, proposa l’oncle Charles en lissant ses deux moustaches à la gauloise, alors que Maître Lambert, ostensiblement, avait sorti sa montre de son gousset…

 

La délivrance, cette proposition ! Charlotte se leva avec peine pour s’emparer de la plume que lui tendait le notaire, un petit homme au regard ennuyé et mouillé, engoncé dans son habit noir et, les yeux toujours baissés, apposa lentement son paraphe au bas du contrat. Louise avait haussé les épaules et s’était ensuite courbée sur le bureau pour signer à son tour. Charles fit de même. L’affaire était close.

Maître Lambert les raccompagna jusqu’au perron de sa belle maison, boutonna son gilet de satinette, salua, jeta un rapide coup d’œil circulaire, satisfait, sur son parc et referma la porte dès que le petit groupe en eut franchi le seuil.

 

 

Charles et Louise marchaient devant Charlotte ; les graviers blancs crissaient sous leurs pas. Ils n’avaient pas besoin de parler. Leurs pensées étaient les mêmes.

Il avait plu et les buis de l’allée, fraîchement taillés, embaumaient de leur âcre odeur de cimetière.

 

S’il arrivait quelque chose à Charlotte – les infirmes, ça ne vit pas bien longtemps – ils s’occuperaient donc du bâtard et la maison de Charlotte leur reviendrait. Elle ne valait pas grand-chose cette baraque, mais c’était pour le geste. Rien sans rien. On avait déjà eu la bonté de recueillir cette malheureuse au retour en Bretagne, à la mort de sa mère. Et ça n’avait pas été facile parce que Louise venait tout juste de s’installer à l’Aublette ! Charles n’avait pas été trop content de cette charge inattendue.

L’ancienne maison de Louise se trouvait à quelques dizaines de mètres de celle de Charlotte.

Louise et la mère de celle-ci, Élise, étaient cousines et leurs propres mères avaient reçu en partage ces petites maisons d’une tante morte vieille fille. Ces étroites bâtisses – véritables cabanes à lapins – étaient en tout point semblables : plantées de guingois en contrebas de la route, une seule pièce au sol en terre battue, une cheminée qui enfumait plus qu’elle ne chauffait, une fenêtre qui ouvrait au niveau de la chaussée, des murs mangés de salpêtre, un petit potager sur le derrière.

À la mort de sa mère, veuve depuis des années et avant d’entrer au service d’un fermier de Plélan à quelques kilomètres de Quévert – elle avait 13 ans – Louise, conseillée par Louis Legrand, un oncle grand buveur devant l’Éternel mais réputé pour son côté débrouillard, avait loué la sienne à un journalier qui avait trois enfants et dont la femme faisait des ménages en ville. Ça faisait un peu de rapport et il serait toujours temps de vendre si le besoin pressait.

Élise, un peu plus âgée, travaillait depuis quelques années chez un éleveur de Trélivan et rentrait chaque soir, car elle devait s’occuper de sa propre mère impotente, mais aussi parce qu’elle avait un secret : elle s’était amourachée d’un pays sans le sou, Joseph Quintin.

C’était un pauvre gars pas très finaud au doux visage de fille, qui donnait un coup de main à gauche et à droite, mais honnête et, chose rare au pays, sobre. Ça avait fait un mariage d’amour. Tout le monde avait hoché la tête en apprenant qu’Élise allait épouser le Joseph. Pauvreté épousait Misère ! Comme si l’amour pouvait avoir sa place dans les campagnes. Un peu de jugeote n’aurait pas été de trop.

 

 

La mère d’Élise disparue, on avait attendu la fin de l’année obligatoire pour convoler. Louise qui, entre-temps, avait quitté les landes de l’Aublette pour Paris était même venue. Élise, toute à son bonheur, n’avait pas trop remarqué que sa cousine était habillée comme une dame.

Le mariage n’avait même pas été obligé. Charlotte était née trois ans plus tard ! Le frère qui l’avait suivie était mort à la naissance et une autre sœur n’avait vécu que peu de jours.

Un jour, comme il en avait l’habitude, le docteur Morel avait réquisitionné le gars Quintin à la Saint-Hubert pour servir de rabatteur lors de la partie de chasse qu’il organisait traditionnellement avec les notabilités du pays. Un mauvais réflexe, un mauvais placement et Joseph avait pris une décharge dans la tête. Il avait agonisé trois jours.

Le docteur avait fait tout ce qu’il avait pu. On s’était cotisés.

Élise avait élevé son infirme de fille en faisant des napperons et des nappes au crochet, car il n’était plus question depuis longtemps de travailler chez l’éleveur.

Elle aurait bien voulu aller à Paris, comme Louise, dont, tout à coup, elle se souvenait de la prestance citadine, mais maintenant que Joseph s’en était allé… Et puis, avec Charlotte et sa bosse… Élise dépérissait dans la pénombre de sa masure en rêvant à l’heureux destin de sa cousine.

On ne s’était d’ailleurs pas tout de suite rendu compte de cette malformation. Jusqu’à deux ou trois ans, Charlotte avait semblé normale. On la trouvait courte. Elle n’avait pas de cou, mais de là à déceler une infirmité… Le docteur Morel avait d’ailleurs dit que ça s’arrangerait en grandissant. Il n’y avait qu’à lui faire pousser une brouette avec un sac de patates dedans ; ça tirerait sur les bras et tout se remettrait en place. À la bonne vôtre, il faut que j’y aille.

On avait ainsi vu la petite Charlotte pousser la brouette le long de la route, lestée d’un parpaing. Si la brouette versait, on ne risquait pas d’écraser les patates. Le docteur, il en avait de drôles d’idées. Des patates ! Pour les gâter !

Et puis rien n’avait changé. La bosse avait poussé et le rebouteux de la Ville Jugan, qui était venu chercher une nappe pour son anniversaire de mariage, l’avait examinée, l’avait palpée et avait dit laconiquement : « Bossue ! Rien à faire. C’est combien pour la nappe ? » Élise n’avait pas osé demander le prix normal de 12 francs : « Ça fait trois francs, comme vous avez regardé ma fille ».

 

Un hiver particulièrement pluvieux et froid, Élise avait attrapé une bronchite qui avait dégénéré en pneumonie. Elle était morte un trois janvier, un jour où la neige poudrait la campagne bretonne. L’eau de la cuvette était gelée et des fleurs de glace obscurcissaient la fenêtre.

Charlotte, qui allait sur ses treize ans, mais qui en paraissait dix, s’était levée comme tous les matins. Elle avait vu sa mère immobile, raide comme une pierre. Elle n’avait pas eu peur. Elle avait remonté la couverture, pris sa cape et avait filé d’un trait chez Louise, lui annonçant tout essoufflée : « Maman est malade. »

Louise qui venait de rentrer de la région parisienne et qui savait l’état critique de sa cousine, prit un châle, appela son mari, empoigna Charlotte par la main et fit le chemin inverse.

Élise était bel et bien morte, déjà raide dans la pénombre gelée. Louise lui avait promis de s’occuper de sa fille s’il lui arrivait quelque chose.

   Charlotte, prends tes affaires. Ta mère est morte. Il faut prévenir le Recteur de Quévert. Tu vas habiter au-dessus du café. Dans le couloir qui mène au grenier.

Charlotte avait fait ce qu’on lui avait dit : ses sabots, son jupon, ses deux jupes, des chemises.

L’oncle Charles avait installé l’ancien et énorme tiroir de l’antique maie sur le sol du couloir. Il avait tassé dedans une paillasse enveloppée dans un drap de grosse toile et Louise avait fait le lit. C’est là qu’elle habiterait désormais.

On avait enterré la mère à côté du père. Charlotte avait un peu pleuré quand elle avait entendu l’écho mou des pelletées de terre tombant sur le cercueil.

Charles l’avait prise par l’épaule et lui avait dit de ne pas pleurer, que le bon dieu avait caché deux ailes d’ange dans sa bosse et qu’un jour, elle s’ouvrirait la bosse et qu’elle pourrait s’envoler retrouver le père et la mère.

En rentrant, elle avait rêvé à ces deux ailes sans doute couvertes de longues plumes blanches, comme le duvet des oies. Le cadeau du bon Dieu. Elle s’était endormie dans son tiroir lit alors que dehors le vent venait de se mettre à souffler.

par Fanch Babel ©copyrigth droits exclusifs  

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