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De Louis Tiercelin à Yann-Ber Kalloc’h/Yann-Ber Calloc’h Jean-Pierre Calloc’h. Bleimor par François Labbé

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 Je dois avouer que, totalement formaté par l’école jacobine, j’ai longtemps négligé les auteurs bretons écrivant en breton[1]. Pour ma défense, je peux dire que, depuis quelque temps, j’ai fait des efforts et que si je n’ai pas réussi (ou eu le courage) d’apprendre cette langue pour être capable de lire avec plaisir dans le texte, j’ai au moins essayé de pénétrer, armé d’un dictionnaire, du Breton pour les nuls (!), de traductions, de critiques, de résumés cet univers étrange et attirant.

Récemment, j’ai participé à une belle journée organisée dans le superbe manoir de Mézedem en Trégor en souvenir de Jehan Lagadeuc qui y a rédigé en 1464 à la demande de Maître Auffret Quoatqueveran, chanoine du diocèse de Tréguier, les 6000 entrées de son Catholicon (grec Καθολικόν,  universel »). Cet incunable écrit en breton, français et latin, est à la fois premier dictionnaire de breton et premier dictionnaire de français imprimé par Jehan Calvez le 5 novembre 1499 à Tréguier. On aurait pu rêver d’un démarrage d’une littérature bretonne contemporaine, mais tel n’était, hélas ! pas le but des mandataires très-chrétiens de l’ouvrage On s’était simplement rendu compte que trop de futurs clercs ne parlaient que breton (voir le prologue) et qu’il n’y avait pas d’instrument leur permettant d’acquérir le latin à partir de cette langue, le détour par le français leur étant quasiment impossible. Avec ce dictionnaire trilingue, dont les entrées sont en breton, on favorisait à la fois l’apprentissage du latin et celui du français[2] !

Il est regrettable que cet ouvrage soit demeuré quasiment sans postérité immédiate et qu’il n’y ait pas eu directement un dictionnaire breton puis une grammaire puis… En France, on le sait, la langue du pouvoir s’impose à partir de François Ier et se codifie, se corsète au XVIIe siècle : un roi, une loi, une foi, et bien sûr une langue pour fixer le tout, celle de la Cour…

Au XVIIIe siècle, on commence certes à s’intéresser à la langue bretonne, mais au nom de recherches philosophico-philologiques ou simplement érudites, pas pour la langue en soi et son usage possible, sa littérature.

Le XIXe siècle, la Bretagne, comme un peu partout en Europe, voit l’émergence d’un mouvement culturel qui, influencé par les recherches galloises et le mythe littéraire d’Ossian et de Sined, cherche cette fois les traces d’une littérature (écrite ou morale disparue). Le Barzaz Breiz paraît, l’ère des collectes commence et se poursuivra avec François Luzel (2 volumes de Gwerziou et 2 volumes de Soniou Breiz Izel…)

Auguste Brizeux, alors célèbre dans toute la France, publie Telenn Arvor puis Furnez Breiz où il ose chanter la Bretagne en breton. La Villemarqué et Luzel publient aussi en breton…

Vers la fin du siècle, sous l’impulsion du Rennais Louis Tiercelin (1846-1915) et du compositeur guingampais Joseph-Guy Ropartz (1864-1955), cet élan reçoit un développement nouveau : le Parnasse breton est fondé avec pour devise la formule de Marie de France « Bretagne est poésie ». Parallèlement, les revues et journaux bretons se multiplient, chansonniers et chanteurs enrichissent le répertoire breton, comme Prosper Proux (Bombard Kerné) qui sera évoqué dans une prochaine chronique.

Tiercelin se veut plus littéraire et lance, en 1889, L’Hermine, revue littéraire et artistique de Bretagne. Ayant quitté Paris où il a étudié pour Fougères, il suit avec assiduité les cours de breton de Joseph Loth, Professeur à l’université de Rennes. Il est poursuivi par cette idée qu’il faut non seulement se pencher sur les témoignages bretonnants du passé, mais aussi poser les jalons d’une littérature en langue bretonne, seule capable, à son avis, de rendre compte de la spécificité de ce pays. Tiercelin publie d’ailleurs son premier poème en breton, Breizad er Baradoz (Breton au Paradis, in : La Bretagne qui chante). Il récidive en 1897 dans un autre recueil la Harpe. À chaque fois, il propose une traduction française, car il souhaite que les non-bretonnants accèdent, comme lui, à cette langue voire soient attirés par elle et suivent son exemple.

 

Enn tu mad Breiz ganet n’ounn ket                        Au bon bout de la Bretagne, je ne suis pas  né ;

Brezounek ne’m euz ket desket                                  Le Breton je n’ai pas appris

War barlenn va mamm ger.                                      Sur les genoux de ma mère chère.

Ne’m euz ket denet gant he leaz                                Je n’ai pas têté avec son lait

Ar iez koz. Paotred diwar meaz,                               La vieille langue. Garçons de la  campagne,

Me zo eun den a ger.                                                  Je suis un homme de la ville.

Ha ne’m eus lavaret biskoaz                                      Et je n’ai jamais dit

Va c’hatekiz, war va dek bloaz,                                Mon catéchisme, sur mes dix ans,

Da Skaër pe da Faouet ;                                            A Scaër ou au Faouet ;

Me ‘m euz desket e skoll Roazon,                              J’ai appris à l’école de Rennes,

Latin, Gregach, iez ar Saozon,                                 Le latin, le grec, la langue des Anglais,

Dre c’hiz ar C’hallaoued.                                          A la mode des Gallots.

 

Breizad er Baradoz                                                       Breton au paradis.

 

 

Tiercelin ne mâche pas non plus ses mots quand il dénonce le jacobinisme qui étreint la France :

« Je ne voudrais pas du monopole pour l’Église, pas plus que je n’en veux pour l’État. Je veux la liberté pour tous d’enseigner et pour tous de choisir les maîtres. Ce qui est inadmissible, c’est qu’on m’oblige à payer tel enseignement, si tel autre me semble préférable, et qu’on me contraigne à livrer mes enfants à certains maîtres, si j’en connais de meilleurs. Cette liberté me semble quelque peu jacobine. Quant à admettre la France « d’un seul esprit » qu’on prétend nous faire avec cette éducation nouvelle, il faut encore être bien peu libéral pour ne pas trouver néfaste cette obligation du même moule à penser. Quelle France que celle où tous les citoyens auraient les mêmes croyances ! Ce serait à désespérer de tout, si l’on en arrivait à dire qu’il n’y a pas de salut hors de l’état laïque ! » (L’Hermine, juillet 1902)[3]

 

Marqué par le décès d’êtres proches, il quitte en 1911 L’Hermine qui, sans lui, perd son souffle. Une cinquantaine de poètes lui offrent alors en 1912 un témoignage d’amitié avec un ouvrage collectif : Les Poètes de Bretagne à Louis Tiercelin, Barzed Breiz da Loeiz Kersilin, alors qu’il venait d’être élu « Prince des Poètes Bretons » quelques jours auparavant.  Membre de l’Union Régionaliste Bretonne (il en est le secrétaire), de L’Association artistique et littéraire de Bretagne ou de la Société archéologique du pays de Rennes, il est certainement une des personnalités qui font le plus pour la renaissance de la littérature bretonne de langue bretonne, aidé par ses amis parisiens comme Leconte de Lisle qui affirme lire « avec le plus grand intérêt L’Hermine.  » (Nantes Mondain, 1890-1891), Narcisse Quellien, Camille Le Mercier d’Erm (Bardes et Poètes Nationaux de la Bretagne armoricaine (1919).   L’Hermine publie des textes de Charles Le Goffic, Arthur de La Borderie, l’abbé Inisan ( traduction française de son livre breton Emgann Kergidu (le combat de Kergidu), Sophie Hue, Robert du Pontavice de Heussey, François Duine, les professeurs Émile Ernault, Joseph Loth, le musicologue Maurice Duhamel, le chansonnier Théodore Botrel, les poètes José-Maria de Hérédia, Joseph Rousse, Sully Prudhomme, Anatole Le Braz et François-Marie Luzel etc…

Dans le sillage de l’Hermine, et dans d’autres revues, des auteurs comme Fanch al Lay (Bilzig, roman se déroulant à Locquirec paru dans la revue Buhez Breiz, 1925, traduit par Bernard Cabon, Skol Vreizh, 2003) ou Tangi Malmanche[4] commencèrent à publier en breton, et avec eux Yann-Ber Calloc’h (1888-1917). C’est à ce dernier auteur que je voudrais ici consacrer quelques pages.

Il y avait dans l’armoire de ma grand-mère, au bistrot de L’Aublette, près de Dinan, un livret étrange et à moitié déchiré, une revue. Ma tante, l’institutrice, m’avait appris à lire manu militari, mais ce cahier, je n’arrivais pas à le déchiffrer… Le premier texte ressemblant à un poème était signé d’un nom que je n’ai par contre pas oublié tellement il m’avait fasciné : Yann Ber Kalloc’h !

 

J’avais demandé à ma grand-mère et à ma tante-qui-savait-tout si elle connaissait ce nom. Tout ce que je pus apprendre fut que « ce Kalloc’h » était mort « pour la France », ce qui en faisait évidemment une personnalité recommandable dans ce café où se réunissaient quelques gueules cassées de 14-18, héros présumés de Verdun !

J’avais bien sûr aussi voulu savoir ce qui était écrit.

  • Tu ne peux pas comprendre ! C’est du breton, dit ma mère en haussant les épaules.

Ainsi, il y avait des livres interdits aux lecteurs parce qu’ils étaient dans une autre langue. Pourtant, on me le répétait sans cesse, nous étions en Bretagne ! Nous étions bretons ! Je devais même être fier d’être breton ! Alors ? Pourquoi ne parlions-nous pas le breton ? « Pas ici ! », fut la réponse fière de ma grand-mère. Nous, on parle français !

Je n’avais pas cherché davantage, mais si ce nom et son orthographe étonnante restèrent marqués dans mon esprit, il fallut bien du temps pour que je me penche sur cet auteur : un séjour à Groix, il y a une vingtaine d’années.

Les ancêtres de Yann Ber Kalloc’h ou Calloc’h ont toujours vécu plutôt mal que bien de la pêche côtière et du lopin de terre qu’ils pouvaient cultiver. Il voit le jour le 28 juillet 1888 sur Groix au village de Kerglavezig.  Le curé reconnaît vite en lui une intelligence vive et l’aide à accéder à ce qui est alors le moyen d’échapper à la misère de ces pêcheurs paysans : le séminaire (baccalauréat 1905). Pourtant, il ne termine pas ses études au grand séminaire en raison de ce qu’on appelait les maladies nerveuses, maladies ayant frappé ses trois frère et sœurs, le droit canon interdisant dans ce cas l’accès à la prêtrise. Il pense un temps devenir missionnaire (une autre « carrière » qui s’offre aux enfants pauvres !) mais avant de se décider, il part pour Paris puis Reims pour y exercer le métier d’enseignant ou de répétiteur dans des collèges privés et envoyer un peu d’argent à la famille. Sous l’uniforme (service à Vitré 1909-1911), il rencontre d’autres militaires bretons, et donne des cours de breton à une quarantaine d’appelés. En 1913, il s’inscrit à La Sorbonne pour étudier l’histoire et la littérature.

Quand la guerre éclate, il veut aller combattre certes parce qu’il souhaite lutter contre le pangermanisme, mais surtout parce que ce chrétien rêve d’un sacrifice christique, expiatoire, une sorte d’impôt du sang qui permettra plus tard aux Bretons de demander à la France de reconnaître sérieusement leurs spécificités ! Son poème « Quart de nuit aux tranchées/AKARTER-NOZ ÉR HLÉYEU » (en annexe) d’une extraordinaire facture, particulièrement dans la traduction d’Armand Robin, résume cette attente quasiment mystique (« Aux frontières de l’Est, je suis le rocher breton »[5]) . Il est ce croisé breton qui dans la nuit avant l’attaque se recommande d’abord au ciel (« Mettez un cœur fort, ô mon Dieu, dans ma poitrine./Je me recommande à vous et à votre Mère Marie ;/Préservez-moi, mon Dieu, des épouvantes de la nuit aveugle, /Car mon travail est grand et lourde ma chaîne ») avant de stopper l’ennemi (« Dors, ô patrie, dors en paix. Je veillerai pour toi, /Et si vient à s’enfler, ce soir, la mer germaine, /Nous sommes frères des rochers qui défendent le rivage de la Bretagne douce./Dors, ô France ! Tu ne seras pas submergée encore cette fois-ci./ Mon tour est venu de veiller au front de la France, »).

Sa santé fragile fait qu’il est exempté. Il parvient pourtant à rejoindre le Front en 1915 (on a besoin de chair fraîche et moins de scrupules qu’en août 1914). Le 10 avril 1917, une grenade éclate dans sa tranchée, et il meurt à 28 ans. Dans une lettre à Achille Collin (annexe), il explique que le sacrifice des vies bretonnes ne sera pas vain et qu’il est des morts qui sont nécessaires à une renaissance : la France saura récompenser le sacrifice des Bretons en leur accordant, enfin, le droit d’apprendre et d‘enseigner leur langue, d’être eux-mêmes !

Sa dernière lettre écrite le jour de sa mort et retrouvée sur lui (Sur : http://calloch.jp.free.fr/Pages/ecrits.htm) est particulièrement émouvante

 

Le 10 avril 1917

Cher ami,

En plein bled dans un trou recouvert d’une tôle, sous le rideau d’acier des canonnades. Je vous écris sur mes genoux. Il fait grand froid, pluie et neige et nous ne pouvons pas faire de feu. C’est le pays de la misère et de la désolation ici.

Aucun ravitaillement, à part le bout de boeuf et le quart de vin de l’Intendance, qui nous arrivent à des heures impossibles, la nuit.

Pour la première fois depuis vingt-et-un mois que je suis à la guerre, nous manquons de tabac. Je pense que la retraite de Russie était quelque chose comme ceci.

Il faut qu’ils soient en fer nos hommes. Dix jours et dix nuits de cette vie-là, sans aliments chauds, sans sommeil souvent. Ah ! il y a un bon Dieu pour les soldats !

Nous devons attaquer sans délai. On ira puisqu’il le faut.

Et ceci est un adieu peut-être.

« On ira puisqu’il le faut » !

Un peu plus tard, l’ancien correspondant de guerre Carl Sandburg publiera son recueil de poèmes The People, Yes (1936) dans lequel on peut lire cette phrase faussement attribuée à Brecht ou Borchert : Sometime they’ll give a war and nobody will comme / Un jour, il y aura une guerre et personne n’y ira… Deux visions du monde !

Le poète tué est enterré à Cerisy dans un cimetière militaire. Sa dépouille est ramenée à Groix le 8 juillet 1923.

À l’initiative de la revue Dihunamb, et avec le soutien de Buhez Breizh de son ami Pierre Mocaer, une tombe surmontée d’une croix celtique fut édifiée et inaugurée le 21 août 1924.

*

Yann Per a commencé à écrire très tôt. Ainsi, lorsque son père se noie accidentellement en octobre 1902, à la Jonchère-du-Croisic, alors qu’il n’a que 14 ans, il confie en français sa tristesse au papier :

 

Non, la force me manque et je ne puis décrire

Cette néfaste nuit où tu trouvas la mort,

Mais pour me consoler, père, je veux écrire,

En berçant ma douleur, quelques lignes encore…

 

Un an plus tard, l’orphelin écrit ce poème tout simple et tellement sincère :

 

 

AR MOR (1903)

(Kan eun emzivad)

Me da gar, o môr don,

A iud evel eul lon

Pa c’houez ar gorventen !

Pa welan da c’hoummou

0 tired a dammou

Warzu d’am énézen !

Me gar da c’huannaden

0 tont war an aezen

Beteg va wele-kloz,

Hag ar soniou seder

A gannez er pellder,

En sioulder kun an noz.

Hag ivez, d’ar c’hreiste,

Me wel gant karanté

An heol sklerijennus,

Euz an oabren ledan,

0 tol e sklerder-tan

War da zour didrouzus.

Me da gar, o môr glas !…

Koulskoude, anken bras

Teuz lakeet em c’halon :

Meur a va zud karet

Ganiz zo bet skrapet

Hag a hun ‘na zour don.

Pe leac’h maont, holl va zud

Teuz-te lonket heb brud

Gand da veg didrue ?

Siwaz ! Du-ze, er mez,

Baleet heb divez,

Maont é leac’h oar Doue!

Ha me gleffe brema,

Gant va mouez ar c’hrenva

Da viliga bepred !

Hogen n’ellan, da vad,

P’ha welan o lipat

Réier m’énez karet.

Me da gar, me da gar !

Goaz z’é vid ma glac’har,

Ma c’hreiz, tav da c’hirvoud!

D’id ma c’halon, o môr !

Ha, mar kwitan Arvor,

Mervel a rinn heb out!

 

LA MER

(Chanson d’orphelin)

Je t’aime, ô mer profonde,

Qui hurles comme une bête,

Quand souffle l’ouragan

Quand je vois tes vagues,

Courir, par tronçons,

Du côté de mon île.

J’aime ta plainte,

Qui vient, sur la brise,

Jusqu’à mon lit-clos ;

Et les joyeuses sônes,

Que tu chantes dans le lointain,

Dans la douce paix de la nuit.

Et aussi, à midi,

Je vois avec amour,

Le soleil étincelant,

Du haut du large firmament,

Verser sa lumière de feu,

Sur ton onde silencieuse.

Je t’aime, ô mer bleue !

Et pourtant dans mon coeur,

Tu mis un grand chagrin :

Beaucoup parmi mes parents chéris,

Ont été emportés par toi,

Et dorment dans tes flots profonds.

Où sont-ils, tous les miens,

Que tu avalas obscurément,

De ta gueule sans pitié ?…

Hélas! Là-bas, au large,

Promenés sans fin par les vagues,

Ils sont Dieu sait où !

Et je devrais, à présent,

En grossissant ma voix,

Te maudire sans cesse,

Mais, tout de bon, je ne puis,

Quand je te vois lécher,

Les rochers de mon île chérie.

Je t’aime, je t’aime !

Tant pis, ma douleur,

J’étoufferai ton gémissement!

A toi mon coeur, ô mer,

Et si je quitte l’Armor,

Je mourrai sans toi!

(in : Un barde breton. Jean-Pierre Calloc’h – Bleimor. Sa vie et ses œuvres inédites, 1888-1917, par Paul Palaux, Quimper, 1926.

 

 

 

 

Au grand séminaire de Vannes puis à l’abbaye de Kergonan où s’est déplacé le séminaire, il compose quelques saynètes et toujours des poèmes en breton. Ce jeune homme, qui n’a connu que sa famille et l’Église trouve naturellement son inspiration dans la foi et, ce qui est plus personnel, un grand amour de la Bretagne. Il y ajoute toujours avec simplicité des éléments autobiographiques : c’était le cas d’ « Ar Mor », c’est aussi celui de « Me zo ganet », (in: Ar en deulinÀ Genoux, 1921)

 

 

Me zo ganet

Me zo ganet é kreiz er mor Tèr lèu ér méz; Un tiig gwenn duhont em-es, Er benal ‘gresk etal en nor Hag el lann e hol en anvez. Me zo ganet é kreiz er mor, E bro Arvor.

Me zad e oé, èl é dadeu, Ur matelod; Béùet en-des kuh ha diglod – Er peur ne gan dén é glodeu – Bamdé-bamnoz ar er mor blod. Me zad e oé, el e dadeu, Stleijour-rouédeu.

 

Me mamm eùé e laboura – Ha gwenn hé blèu -; Geti, en hwéz ar on taleu, Disket em-es bihannig tra, Médein ha tennein avaleu. Me mamm eùè e laboura D’hounid bara…

 

Je suis né au milieu de la mer Trois lieues au large; J’ai une petite maison blanche là-bas, Le genêt croît près de la porte, Et la lande couvre les alentours. Je suis né au milieu de la mer, Au pays d’ Armor.

 

Mon père était comme ses pères Un matelot. Il a vécu obscur et sans gloire, – Le pauvre, personne ne chante ses gloires – Tous les jours, toutes les nuits sur la mer souple Mon père était comme ses pères, Traîneur de filets.

 

Ma mère aussi travaille, – Malgré ses cheveux blancs -; Avec elle, la sueur à nos fronts, J’ai appris, tout petit, A moissonner et à arracher les pommes de terre; Ma mère aussi travaille Pour gagner du pain…

 

 

Le jeune poète, attaché à sa langue, à son pays, à la mer et à la terre qui le nourrit, comme elle a nourri ses ancêtres depuis des générations, sent également que les choses changent et que tout ce qui fait sa substance est en quelque sorte menacé par un État français toujours plus jacobin. C’est l’époque où il est très proche d’un hebdomadaire local d’inspiration patriotico-chrétienne: Faiz ha Breiz (Foi et Bretagne) fondé en 1865 par l’abbé Léopold de Lezeleuc de Kerdouara. C’est par ce journal qu’il entre en contact avec l’esprit du Barzaz Breiz, le recueil de Théodore Hersart de la Villemarqué (1815-1895). Il écrit alors par exemple un gwerz sur l’air de Viens poupoule (!) « Merhed Groé » (« Les filles de Groix ») qui demande de ne pas renoncer à la langue ou aux caractéristiques culturelles bretonnes, à l’emprise de l’État français.

 

Refrain O Groisillons, ô mes compatriotes, venez Ecouter les plaintes Qu’on élève sur vos défauts. O Groisillons, ô mes compatriotes, venez Vous direz si c’est vrai, vous direz si c’est faux.

Diskan O Groéiz, o mem Broiz, o deit, De cheleu er hlemmeu Saùet ar hou técheu, A ! O Groéiz, o mem Broiz, o deit ! Hui larou mar dé guir, hui larou mar dé geu !

J’ai été me promener à la Grande Terre Il n’y a pas encore longtemps Et l’on m’a dit, hélas ! De belles choses sur le compte de mon pays ! L’on m’a dit qu’à Groix, Nous ne sommes plus Bretons, Et que nous tombons chaque jour, Dans la boue de plus en plus profondément, Je n’ai rien répondu, Mais à vous, je viens le dire.

 

II On m’a dit : “Dans votre pays de Groix, Les filles sont jolies, Mais pourquoi donc veulent-elles Etre comme les “madames” ? Elles mettent des coiffes sans attaches, Et leurs cheveux, comme une crinière, Font saillie en dehors des coiffes, Quelle nuque, mon Dieu ! Pluwizi, Ploumitur, Vos filles perdent le gouvernail!

 

III Un autre défaut qu’on vous trouve, C’est : Ecoutez bien! Vous méprisez la vieille langue, La langue de votre père et de votre mère, Au bourg, et même à la campagne, on entend les filles Cherchant à faire les bouches délicates, “Bonjour, ma chère, ma chère !“ Cela vous donne envie d’éclater Aussi souvent qu’on les entend ![6]

 

À partir de 1905, il publie dans Ar Vor (fondé par Taldir Jaffrennou, un des pionniers du mouvement autonomiste) und Dihunamb (fondé par Loeiz Herrieu) et dans des feuilles plus locales (Brittia, Le Réveil Breton, La Groix, Le Pays Breton) des articles dans lesquels il traite de son île et de l’identité bretonne, de la question de l’autonomie, des indépendantistes qu’il réfute.

Dans la lettre à Achille Collin du 12 octobre 1915 (parue dans Ar Vro, no 42, 1er mai 1967, P. 9-11[7]), il manifeste l’intention de profiter de l’après-guerre pour réclamer à l’État l’apprentissage du breton et de l’histoire de la Bretagne, ces deux piliers de l’identité bretonne.

Il regrette certes cette guerre mangeuse d’hommes mais pense qu’avec la victoire (il y croit !), le retour de l’Alsace-Lorraine dans le giron national ne pourra se faire sans que certaines concessions soient faites après un demi-siècle d’occupation allemande. Les Bretons soutiendront les Alsaciens et les Lorrains. Ceci ajouté aux sacrifices énormes faits en hommes pour le salut de la Nation, ce sera une chance pour la Bretagne pour faire aboutir ses revendications culturelles.

Évidemment, Yann Per Calloc’h a écrit au tournant des années 1900. Son éducation ne pouvait faire de lui un révolutionnaire. Certains de ses affirmations font sursauter, mais qu’on relise Renan voire des auteurs du temps qu’on qualifie aujourd’hui « de gauche » (Zola par exemple[8] ou Jules Ferry…), on a parfois des surprises. Ainsi, en 1909, il rêvait d’Une fête nationale bretonne (Ar Boble, 12 juin 1909) :

 

Une fête nationale bretonne

Quand on demande aux Bretons, comment il se fait, qu’à côté de la France, en décrépitude, ils soient restés un peuple jeune, vigoureux, passionnément fidèle à ses vieilles croyances, ils ne peuvent faire trente-six réponses, ni même deux. Il n’y en a qu’une, qui jaillit, claire comme la foudre, de l’Histoire de Bretagne à qui elle pourrait servir d’épigraphe: „Qui t’a rendu si bon?“ – « Ma Race et l’Evangile! »

 

« Race et Èvangile »! Il est vrai qu’aujourd’hui, certains cherchent encore à prouver l’origine celte par l’analyse génétique (la question étant de savoir à partir de quel pourcentage…) ! et d’autres vont faire leurs dévotions à Jeanne d’Arc, cette vierge ayant sauvé le royaume de France, fille aînée de l’Église !

Ce chrétien est évidemment influencé par les pensées barrésienne et maurrassienne. Il est lecteur du journal antisémite La Libre Parole de Drumont[9] comme beaucoup de catholiques et sensible aux arguments des antidreyfusards.

Le patriotisme de Calloc’h le pousse encore à revendiquer un apprentissage ou une divulgation exacte de l’histoire de la Bretagne, d’une Bretagne qu’il considère comme faisant partie du monde celtique plus que de la sphère française. Sous l’influence du Gorsedd gallois s’est formé en ces années le Goursez barzed Breiz-Vihan et c’est ce qui explique qu’il se donne alors le titre de barde sous les noms de Pen Men et Bleimor et qu’il écrit alors des poèmes comme Tristedigeh er Helt (La tristesse du Celte, 1904), Eid en enan (Pour les trépassés, 1905) ou Gwerzenn er Marù (La Gwerze de la Mort, 1907).

 

Yann Per Calloc’h est également l’auteur d’œuvres en prose : L’aventure épouvantable de Jeb an Ozac’h-Meur, conte groisillon plein d’humour ou Le vœu de Gwaronn sur un naufrage. Il a connu une certaine renaissance après 1968 avec son théâtre En neu Veue (Les deux ivrognes) qui ne furent d’abord joués qu’en 1906 et 1907 à Saint-Tudy et Er Flamanked (Les Flamands ou Plasmanek[10]), qui étaient pour lui le moyen de donner aux Bretons le goût de leur langue. Je crois me souvenir qu’en 1970 ou 1971, une de ses pièces avait été représentée à la fac de lettres de Rennes…

Ses autres œuvres sont aussi régulièrement publiées particulièrement Ar en deulin (À Genoux), parut d’abord en français grâce aux bons soins de son ami Pierre Mocaer en 1925.

Dans ces poèmes composés en grande partie au front, il exprime sa foi, l’amour de sa langue et des sentiments politiques qui mêlent la fidélité à la France («  Ma patrie compte sur moi et je ne suis qu’argile [11]») et des revendications sinon autonomistes au moins régionalistes (mais Calloc’h est encore une pensée qui se cherche !). Sa poésie allie, lyrisme, évocation des lieux de son enfance, de la mer particulièrement, et ce qu’il est convenu d’appeler l’imaginaire celtique, avec souvent des accents personnels où les symboles jouent un rôle essentiel. On se reportera en fin d’article à l’émouvante et extraordinaire traduction que fit Armand Robin du poème Quart de nuit aux tranchées.

 

Évidemment, comme pour tous ces écrivains arrachés à la vie pendant la boucherie de 14-18, on s’interroge sur ce que Yann Ber Calloc’h aurait pu faire et écrire s’il avait survécu…

Son œuvre n’en était qu’à ses débuts…

 

Bibliographie indicative

 

Breizh Bretagne. Aus dem keltischen Erbe und ihre kulturelle Identität. Katalog. Brüder Grimm-Museum, Kassel, 1993, S. 117-138.

Über die Literaturen in der Bretagne von 1789 bis in die Gegenwart (Yann-Ber Piriou,

Rennes)

Guenaël Le Bras , Yann-Ber Kalloc’h, Editions Dalc’homp Soñj (1988).

 

Sur Internet:

 

http://calloch.jp.free.fr/ (La page web de Catherine le Goff (2000) sur Yann-Ber Kalloc’h)

www.sachsen-bretagne.com › Partner Bretagne › Literatur, un article de Catherine Wurm où j’ai trouvé certains textes de Y. B. Calloc’h

http://www.chez.com/buan1/buancalloc.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Pierre_Calloc’hhttp://www.gwalarn.org/chant-choral/pdf/harendeulin.pdf

http://litterature.bretagne.pagesperso-orange.fr/auteurs/callochjeanpierre/calloch.htm

https://fr.wikisource.org/wiki/Lettre_%C3%A0_Achille_Collin

Annexe

La lettre à Achille Collin :

«  Je vous ai parlé d’un « plan d’action » après la guerre. C’est un bien grand mot. Les circonstances, avant tout, décideront de la conduite à tenir. Néanmoins, j’ai dit ceci à Mocaër : aussitôt la paix signée, que l’on fasse circuler en Bretagne une sorte de pétition au gouvernement, demandant l’enseignement de la langue et de l’histoire de la Bretagne dans toutes les écoles secondaires et supérieures de toute la Bretagne. Les signataires de cette pétition ? Tout le monde, mais avant tout les soldats, ceux qui auront versés leur sang pour la France, officiers, sous-officiers, simples soldats et marins. Rappeler les blessures, les citations, les morts. L’envoyer cette pétition, au gouvernement et à chaque député et sénateur, mais aussi à tous les journaux, bretons et parisiens. Entre nous, je ne crois pas qu’elle obtienne de réponse des pouvoirs, mais ce sera une excellente occasion de faire de la publicité, du bruit. Il faudra crier fort, hurler, rugir. Petit moyen pour une grande cause, mais l’esprit de notre âge est petit. Il faut se mettre à sa portée. Quand la partie dirigeante de l’élite française sera bien convaincue de ceci :que la langue des héros bretons, celle qu’ils parlaient à Dixmude en Champagne, en Artois en se lançant vers les assauts mortels, il est juste et convenable qu’elle soit enseignée dans leurs écoles, notre cause sera gagnée. Mais voilà : il faudra profiter de l’état d’esprit d’après la guerre qui ne sera plus le même cinq ans après. Il faudra agir tout de suite.

Donc pétition et agitation de cette pétition. Agitation non pas d’un jour, ni d’une semaine, mais sans limites dans le temps, la plus longue possible, la plus puissante possible.

[…]

La guerre est un atout dans notre jeu. Un autre, ce sera l’affaire de l’Alsace-Lorraine. Revenue à la France, cette province ne pourra pas être soumise au même régime que les autres, sous peine de lui faire regretter les jours où elle fut allemande. Lois antireligieuses, centralisatrices, « unilinguistiques », ils ne comprendraient pas si on leur jetait tout cela à la tête. Elle aura des privilèges, l’Alsace, sur tous ces chapitres puisqu’elle les avait auparavant. Sa langue sera enseignée dans toutes ses écoles. Et tout cela sera très bien. Nous l’approuveront, nous l’aiderons au besoin à obtenir ou plutôt à conserver ces biens – et nous réclamerons des pouvoirs le même traitement pour nous. Il y aura à notre avantage que nous nous serons fait casser la figure pour la reconquérir l’Alsace à la France et la liberté à l’Alsace. Par conséquent, la position sera très bonne pour nous. L’exploiter habilement.

Ne jamais oublier, du reste, que l’œuvre primordiale, la plus urgente sera d’assurer le salut de la langue. Si nous perdons notre langue, en vingt-cinq ans la Bretagne sera devenue une banale région française, ou plutôt cosmopolite, ayant perdu tout caractère. Si nous la sauvons, le reste nous sera donné par surcroît : autonomie administrative, économique, religieuse, etc. Tout cela sera facile à conquérir quand nous aurons conquis l’école, c’est-à-dire l’âme des enfants. Il n’y aura plus qu’à avancer la main et prendre. »

 

 

 


Quart de nuit aux tranchées

Les ténèbres pesantes s’épaissirent autour de moi ;

Sur l’étendue de la plaine la couleur de la nuit s’épandait,

Et j’entendis une voix qui priait sur la tranchée :

O la prière du soldat quand tombe la lumière du jour!

 

« Le soleil malade des cieux d’hiver, voici qu’il s’est couché ;

Les cloches de l’Angelus ont sonné dans la Bretagne,

Les foyers sont éteints et les étoiles luisent :

Mettez un coeur fort, ô mon Dieu, dans ma poitrine.

 

Je me recommande à vous et à votre Mère Marie ;

Préservez-moi, mon Dieu, des épouvantes de la nuit aveugle,

Car mon travail est grand et lourde ma chaîne :

Mon tour est venu de veiller au front de la France,

 

Oui, la chaîne est lourde. Derrière moi demeure

L’armée. Elle dort. Je suis l’oeil de l’armée.

C’est une charge rude, Vous le savez. Eh bien,

Soyez avec moi, mon souci sera léger comme la plume.

 

Je suis le matelot au bossoir, le guetteur

Qui va, qui vient, qui voit tout, qui entend tout. La France

M’a appelé ce soir pour garder son honneur,

Elle m’a ordonné de continuer sa vengeance.

 

Je suis le grand Veilleur debout sur la tranchée.

Je sais ce que je suis et je sais ce que je fais :

L’âme de l’Occident, sa terre, ses filles et ses fleurs,

C’est toute la beauté du Monde que je garde cette nuit.

 

J’en paierai cher la gloire, peut-être ? Et qu’importe !

Les noms des tombés, la terre d’Armor les gardera :

Je suis une étoile claire brillant au front de la France,

Je suis le grand guetteur debout pour son pays.

 

Dors, ô patrie, dors en paix. Je veillerai pour toi,

Et si vient à s’enfler, ce soir, la mer germaine,

Nous sommes frères des rochers qui défendent le rivage de la Bretagne douce.

Dors, ô France ! Tu ne seras pas submergée encore cette fois-ci.

 

Pour être ici, j’ai abandonné ma maison, mes parents;

Plus haut est le devoir auquel je suis attaché :

Ni fils, ni frère! Je suis le guetteur sombre et muet,

Aux frontières de l’est, je suis le rocher breton.

 

Cependant, plus d’une fois il m’advient de soupirer.

« Comment sont-ils ? Hélas, ils sont pauvres, malades peut-être… ».

Mon Dieu, ayez pitié de la maison qui est la mienne

Parce que je n’ai rien au monde que ceux qui pleurent là…

 

Maintenant dors, ô mon pays ! Ma main est sur mon glaive;

Je sais le métier ; je suis homme, je suis fort :

Le morceau de France sous ma garde, jamais ils ne l’auront…

  • Que suis-je devant Vous, ô mon Dieu, sinon un ver ?

 

Quand je saute le parapet, une hache à la main,

Mes gars disent peut-être : « En avant ! Celui-là est un homme ! »

Et ils viennent avec moi dans la boue, dans le feu, dans la fournaise…

Mais Vous, Vous savez bien que je ne suis qu’un pécheur.

 

Vous, Vous savez assez combien mon âme est faible,

Combien aride mon coeur et misérables mes désirs ;

Trop souvent Vous me voyez, ô Père qui êtes aux cieux,

Suivre des chemins qui ne sont point Vos chemins.

 

C’est pourquoi, quand la nuit répand ses terreurs par le monde,

Dans les cavernes des tranchées, lorsque dorment mes frères

Ayez pitié de moi, écoutez ma demande,

Venez, et la nuit pour moi sera pleine de clarté.

 

De mes péchés anciens, Mon Dieu, délivrez-moi,

Brûlez-moi, consumez-moi dans le feu de Votre amour,

Et mon âme resplendira dans la nuit comme un cierge,

Et je serai pareil aux archanges de Votre armée.

 

Mon Dieu, mon Dieu ! Je suis le veilleur tout seul,

Ma patrie compte sur moi et je ne suis qu’argile :

Accordez-moi ce soir la force que je demande,

Je me recommande à Vous et à Votre Mère Marie.

 

La prière du guetteur (traduction du texte breton par Armand Robin)

 

La pesanteur de l’ombre autour de moi devenait drue.

Toute la lie de la nuit teintait les étendues ;

J’entendis une voix qui priait sur la tranchée ;

Oh ! la prière du soldat lorsque le jour s’est écroulé !

 

« Le soleil malade des cieux d’hiver s’est alité,

Des clochers de ma Bretagne l’Angélus est tombé,

Nulle ferme n’est plus vivante, les astres seuls sont ma clarté,

Au beau milieu de moi que s’ancre un coeur buté !

 

« C’est vous, mon Dieu, et votre mère Marie que je supplie,

Mon Dieu, préservez-moi des épouvantes d’après-minuit,

Car pesante est ma chaîne, ma besogne est immense :

C’est mon tour de veiller juste au haut de la France.

 

« Oui, pesante est ma chaîne. Autour de moi, stagnante,

Dort l’armée. Elle rêve et c’est moi le regard de l’armée.

C’est une charge rude, vous le savez. Eh ! bien venez !

Et mes soucis à vos côtés seront des plumes voltigeantes.

 

« Je suis le matelot au bossoir, le guetteur

Qui voit tout, entend tout, rôde, passe. La France

Ce soir m’a fait venir pour garder sa grandeur,

Elle m’a commandé de tenir sa vengeance.

 

« Je suis le grand guetteur très droit sur la tranchée,

Je sais ce que je suis, je sens ce que je fais :

L’âme de l’Occident, son sol, ses fleurs, ses filles,

C’est toute la beauté du monde que je garde cette nuit.

 

« J’en paierai très cher la gloire. Je m’y attends. Eh bien ! tant mieux !

Les noms de ceux qui tomberont auront le sol d’Armor pour eux.

Juste du haut de la France, je suis comme une nuit qui resplendit,

Je suis le grand Guetteur debout pour mon pays.

 

« Mon pays, dors en paix, dors. Je suis guetteur pour toi.

Que s’enflent les vagues allemandes, qu’elles t’empoignent !

Mes frères, les rochers, défendent la tendre Bretagne ;

France, dors, cette fois encore nul ne te submergera.

 

« Pour être ici, j’ai tout quitté, parents, maison,

Plus haut est le devoir où j’ai su m’attacher ;

Plus de fils, plus de frère ! Seul, un guetteur, sombre, muet!

Aux frontières de l’est je suis rocher, je suis breton.

 

« Et pourtant je soupire, je suis lâche plus d’une fois :

Ils sont si pauvres ! hélas, ils sont malades et ne le diront pas !

Mon Dieu, ayez pitié de ma pauvre maison à moi !

Je n’ai rien d’autre à moi sur terre que ceux qui pleurent là-bas !

 

« Non !… J’ai la main sur mon fusil. Dors en paix, dors, mon pays !

Je suis homme, je suis fort, je connais mon métier,

Le morceau de France sous ma garde, « ils » ne l’auront, [jamais !

…Pourtant, mon Dieu, simple vermine, voilà ce que je suis!

 

« Quand, la hache à la main, je saute le parapet,

Mes hommes se disent : « En avant ! Ça c’est un homme vrai ! »

Et ils me suivent dans la boue, dans le feu, dans l’enfer,

Mais vous, vous savez, ne niez pas ! je ne suis que péché.

 

« Vous, vous savez combien mon coeur est desséché,

Combien vils sont mes désirs, combien mon âme est lâcheté ;

Oh ! Père, du haut de votre ciel souvent vous me voyez

Me mettre en des sentiers qui ne sont pas ceux que vous aimez.

 

« Aussi quand la nuit sème ses terreurs par le monde,

Lorsque dorment mes frères dans les cavernes des tranchées,

Ayez pitié de moi, ouvrez votre âme à ma demande:

Venez et toute l’ombre à mes côtés sera clarté.

 

« Mon Dieu, allégez-moi de mes péchés moisis !

Brûlez, oui, brûlez-moi dans votre flamme de bonté.

Mon âme irradiera comme un cierge dans vos nuits

Et je serai semblable aux anges de votre armée.

 

« Mon Dieu, mon Dieu, je suis le grand guetteur, tout seul,

Tout mon pays sur moi s’appuie et je ne suis qu’argile !

Accordez-moi dès cette nuit que l’impossible me soit facile !

Je m’en remets à vous et à votre mère Marie. »

 

 

KARTER-NOZ ÉR HLÉYEU

————

 

En tioelded ponnér e dénùas ardro d’ein,

Ar ledanded el lann liù en noz um lédé,

Ha me gleùas ur vouéh ar er hleu é pédein :

O péden er hadour pe gouéh gouleu en dé !

 

« Héol klanù en néanneu goanù, chetu éan oeit de guh,

Klehiér en Anjelus en des soñnet é Breiz ;

Marù é en oéledeu, hag er stéred e luh :

Lakeit ur galon grénù, o men Doué, é me hreiz.

 

« Um erbédein e ran d’Oh ha d’Hou Mam Mari,

Dioallet mé, men Doué, doh sponteu en noz dall,

Rak bras é me labour ha ponnér me ari :

Dirag talbenn er Frans deit é me zro gédal.

 

« Ya. Ponnér en ari. Ardran d’ein e choma

El lu. Kousket e ra. Me zo lagad el lu.

Ur garg divalaù é, her gout e ret. Hama,

Béeh genonn, me freder e vo skanù el er plu.

 

« Me zo er martelod de gartér, er gédour

E ya, e za, e ùél oll, e gleu oll. Er Frans

’N des men galùet de virein hé inour,

Kemennet hé des dein kenderhel d’hé drouk-rans.

 

« Me zo er Gédour bras én é saù ar er hleu.

Gout e ran petra onn ha me ouèr petra ran :

Iné Kornog, hé douar, hé merhed hag hé bleu,

Oll kened er bed é, en noz-man, e viran.

 

« Kér é péein er glod, marsé. Na petra vern ?

Hanùeu er ré kouéhet douar Arvor ou miro :

Me zo ur stéren splann ar dal Frans é lugern,

Me zo er Gédour bras ar saù aùit é vro.

 

« Kousk, o bro, kousk é peuh. Me rei kartér eidous.

Ha mar da de foénùein, hénoah, er mor german,

Bredér omp d’er herreg e ziùenn aod Breiz dous,

Kousk, o Frans, ne vi ket soliet hoah en taol-man.

 

« Eit bout aman, lesket em ès me zi, me zud ;

Ihuéloh é ’n dléad ’m es um staget dohton :

Na mab, na breur ! Er Gédour onn, beunek ha mud,

Ar harzeu er retér me zo ’r garreg vreton.

 

« … — Neoah, liés a ùéh e rankan hirvoudein :

« Penos é mant ? Siouah, peur int, klanù martezé ! »

Men Doué, Hou péet truhé doh en ti e zo d’ein,

Rag n’em es kén ér bed meit er ré ’ouél duzé…

 

« Breman kousk, o mem bro, ’Ma men dorn ar men gléan.

Gout e ran er vichér, me zo goaz, me zo krénù :

En tam Frans ’dan me mir birùikén n’ ou do éan…

Petra onn diragoh, o men Doué, meit ur prénù ?

 

« — Pe saillan drest d’er bleu, ur vouhal é men dorn,

Me faotred ’lar marsé : « Arog, henneh zo gour ! »

Hag é tant ar me lerh ér fank, én tan, ér skorn…

Meit Hui, Hui ouèr eoalh n’en donn meit ur péhour.

 

« Hui, gout eoalh e ret pegen goann é m’ inéanù,

Pegen krin me halon ha truhek me hoanteu ;

Ré liès em guélet, o Tad e zo én néanù,

E heuliein henteu ha n’é ket Hous henteu.

 

« Ragsé, pe streù en noz é lorheu dré er glen,

E grehér er hleuyeu pe gouska mem bredér,

Hou péet truhé dohein, cheleùet men goulen,

Deit, hag en noz e vo eidonn lan a splannder.

 

Doh me féhedeu koh, mem Doué, mem dioallet ;

Poèhet mé, poèhet mé é tan Hou Karanté

Ha m’ inéo lugerno én noz èl ur piled,

Hag arhèled Hou lu e vinn hanval dohté.

 

« Men Doué, men Doué, me zo er gédour ’n é unan,

Mem bro e fi arnonn ha mé nen doun meit pri :

Dakoret dein hénoah, en nerh e houlennan ;

Um erbédein e ran d’Oh ha d’Hou Mam Mari.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

François Labbé tous droits réservés

[1] Et moi qui suis du pays gallo, j’ai longtemps ignoré le Livre des manières, d’Étienne de Fougères, le Roman d’Aquin, l’Histoire rimée du bon duc Jehan II, de Guillaume de Saint-André, les poésies de Jean Meschinot, voire les ouvrages de Noël Du Fail…, alors qu’on nous initiait à d’autres littératures de régions de langue d’oil voire d’oc d’essences sans doute plus relevées !

[2] En 1975, Christian-Joseph Guyonvarc’h, Professeur honoraire de celtique à l’université de Rennes II, fait imprimer un fac-similé du Catholicon breton d’après l’original détenu par la ville de Rennes (édition Jehan Calvez, 1499). L’ouvrage de Christian-Joseph Guyonvarc’h a été réimprimé en 2005 par les éditions Armeline

[3] En 1902, « libéral » n’a pas le sens actuel ! Selon Anatole Le Braz, L’Hermine a été prépondérante dans la naissance du mouvement régionaliste breton (1898 fondations de l’Union régionaliste bretonne). Rappelons que les banquets de l’Hermine succèdent aux Dîners celtiques (1879, Narcisse Quellien/ Renan, organisés à Rennes, dans les salons Gaze).Le Rennais Édouard Beaufils, secrétaire de L’Hermine, y joint son « Bulletin séparatiste de la Bretagne autonome ». Bien entendu, L’Hermine, malgré son importance, n’est qu’une revue parmi toutes celles qui fleurissent alors ! Voir par exemple la bibliographie bretonne pour la seule année 1911 par Bourde de la Rogerie : http://www.persee.fr/doc/abpo_0003-391x_1912_num_28_3_1398

 

[4] Sur ses drames voir Reun ar C’halan. «Hennvoud ha reuzc’hoari e c’hoariva Tangi Malmanche », Al Liamm, no 287 (1994), pp. 512-522, traduit par l’auteur : « La vision tragique de T.M. » http://repository.wellesley.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1021&context=frenchfaculty

[5] Que Robin rend par : Aux frontières de l’est je suis rocher, je suis breton.

[6] La gwerze compte neuf coupelets.

[7] Voir en fin d’article.

[8] Quand Zola parle de « race ouvrière » dans on roman Travail, il fait intervenir les mariages malheureux et le travail esclave. Le mot ne semble pas le gêner. La race, c’était encore la lignée, Les aristocrates revendiquaient leur race, leurs ascendants, comme dans la Bible le mot conservait au XIXe siècle, un sens généalogique autant que taxinomique.

[9] Comme le prouve son article du 20 juin 1911 paru dans Le Pays Breton où il cite ce journal (s’époumonant contre la « pourriture latine » et la « charogne juive » d’une France païenne) pour illustrer sa propre pensée.

[10] On peut regretter que le traître de la pièce soit juif et qu’ainsi Calloc’h ne se distancie pas, comme d’autres, de l’antisémitisme ambiant. Évidemment, il y a eu Shylock ! ” Je viens de terminer une manière de drame sur la descente des Anglais- Hollandais, à Groix, en 1696, le 14 juillet, au soir, (c’est de l’histoire).Duguay-Trouin y joue le rôle de libérateur d’une famille groisillonne livrée par un traître juif aux ennemis de la foi. Ma pièce est populaire dans les grandes largeurs, sans purisme et sans emphase.” écrit-il à son ami Léon Palaux. ” J’ai tâché d’y faire voir que Notre Dame de Plasmanek n’abandonne jamais ses serviteurs, même réduits à la dernière extrémité…” annonce-t-il à l’abbé Corignet.Voir : http://calloch.jp.free.fr/Pages/theatre.htm

[11] Péguy (auquel il ressemble à certains aspects) écrit peu avant sa mort le poème Ève qui commence ainsi :

Heureux ceux qui sont morts

Pour la terre charnelle.

Mais pourvu que ce fut

Dans une juste guerre.

 

 

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