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Publié le : lun, Jan 23rd, 2017

La Soue, troisième épisode, par Fanch Babel

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Résumé des chapitres 3-4

 

Charlotte est enceinte. Devant notaire, elle cède à Louise, la tante qui l’a recueillie à la mort de sa mère, la masure dont elle a jadis hérité : l’usufruit servira à élever l’enfant à naître si elle venait à mourir.

Histoire de Charlotte la bossue.

 

 

 5.

 

Jean zigzague sur le chemin vicinal bordé de pommiers aux fleurs blanches, qui conduit de l’arrêt du bus à la ferme de son oncle.

Il se fout du printemps et des pommiers en fleurs.

En descendant de l’autocar, il s’est précipité dans le café épicerie du croisement.

Il a bu.

Du vin et des calvas. Des vrais cette fois !

Il a tellement bu que la tenancière a refusé de lui servir le petit dernier et qu’elle a appelé un client pour l’intimider et le faire sortir parce qu’il devenait méchant.

La conne ! Il a bu.

Encore. Et sa patte lui fait mal. Bu.

Pas par goût, car l’alcool le rend malade et il vomit tout ce qu’il boit, mais parce qu’il n’y a que ça sous ces ciels gris qui vous écrasent la tête, au milieu des champs désolés, auprès du bétail imbécile. Parce qu’il n’y a que ça et que le chemin qui mène chez l’oncle, malgré ces maudits pommiers en fête, est long, sombre, sans retour peut-être.

Aussi sombre que le bistrot de la mère Salmon, aussi sombre que le cellier où il l’a baisée, la bossue, pour la première fois, aussi sombre que la soue où il lui a fait un gosse.

Un gosse à la bossue.

Le gosse de la bossue et du boiteux !

Ah ! il doit être beau, le gosse ! Il éclate de rire au milieu de la route, la tête tournée vers le ciel.

Ah ! oui ! il doit être beau : bossu, boiteux, goitreux et sans doute autre chose. Une bête de cirque ! Il aurait dû épouser la bossue. À eux trois, ils auraient gagné des sous. Il en aurait fait un deuxième, puis un troisième, toute une tribu d’idiots et de mal foutus ! Les gens aiment regarder ça. Il a eu tort, le père, lui qui adore le pognon… Il a gâché une sacrée occasion : un élevage de crétins ! Mieux que ses vaches et ses chevaux !

Il ne remettra jamais les pieds à Dinan. Le père le lui a dit :

« Pour moi, tu es mort. ».

Et maintenant il va s’enterrer dans la ferme de l’oncle. On va le tenir. Avec les vingt laitières.

Finis les rêves.

Petit, il voulait devenir militaire, comme tous ces gars qui revenaient avec des médailles et qui racontaient des histoires à n’en plus finir. En 18, il avait essayé de devancer l’appel, mais on n’avait pas voulu de lui. On n’était pourtant pas difficile. Il faisait plus vieux que son âge. Ils avaient bien pris Fernand, le fils de Louise, en 15, alors qu’il avait tout juste quinze ans ! Mais lui, avec sa patte trop courte, rien à faire. Pourtant, il savait se débrouiller pour qu’on ne s’en aperçoive pas, mais le médecin militaire avait l’œil.

Pas d’armée pour Patte-folle. Il n’irait pas bouffer du Boche. Il ne reviendrait pas avec une médaille.

Pas bon pour les femmes. Bon pour rien ! Hale-ta-patte, un-deux-trois-quat ‘, un-deux-trois-quat ‘. Bon pour la Bossue !

Le père avait dit : « Tu iras cacher ta honte en Normandie, chez mon frère. Il saura te mettre au pas. On te mariera et on ne parlera plus de tout cela. Je ne veux plus te voir ici. Pour moi, tu es mort. »

    “Je suis mort ! J’ai toujours été mort. Il ne reste plus qu’à m’enterrer”.

Le chemin tangue devant ses yeux embués de larmes de colère. Il serre la poignée de sa valise de toutes ses forces. Les pommiers semblent lui faire la révérence.

Vomir.

Il doit vomir.

 

Assis au bord du fossé, contre le talus, il retrouve la réalité aussi navrante que le songe ou les souvenirs. La ferme est au bout de la bifurcation sur la gauche, après la croix du carrefour.

C’est là, en bas, dans un trou. Au-dessus de lui, au bord du pré, une vache le regarde de son œil morne en mâchant négligemment son foin. Il lui jette une motte de terre et s’allonge sur l’herbe tendre. Ses yeux se perdent dans le ciel qui défile au-dessus de lui.

 

Cette maudite bossue tout de même.

 

 

 

6.

 

Louise, dès la naissance de Lucienne, s’était rendue chez les Delavigne, les fermiers les plus importants du canton, les parents de Jean.

On l’avait fait entrer dans la salle après avoir jeté un coup d’œil dehors pour voir si quelqu’un « bouait de la goule».

C’était un jour de pluie. Louise avait laissé son parapluie devant la porte. Elle s’était habillée en parisienne, corset, guimpe, jupe froncée, avait rehaussé son chignon pour paraître plus grande. Avant d’entrer, elle avait battu la semelle sur le seuil, autant pour se sécher les pieds que pour faire entendre qu’elle portait des chaussures et pas des sabots. Elle était commerçante et tenait à le montrer.

Malgré le froid humide, il n’y avait pas de feu dans la cheminée et aucun poêle ne flambait dans la salle qui sentait vaguement le beurre rance et le laitage aigre. C’étaient pourtant des gens qui avaient de quoi.

Dès la deuxième année de leur installation à l’Aublette, Charles, d’un naturel frileux, avait acheté un petit Godin et ils passaient leurs soirées devant ; Louise s’était habituée à profiter de la chaleur en hiver, comme une bourgeoise, comme chez Mme Lévêque jadis.

Delavigne la fit s’asseoir sur un banc, le long de la grande table. Les Delavigne avaient fait comme elle : ils avaient cimenté le sol et bénéficiaient ainsi d’un vrai confort, mais il faisait glacial. Delavigne n’avait pas dit un mot.

Ce n’était pas à elle de commencer. Elle se tut aussi.

    “Tu viens à cause de Jean”, annonça-t-il au bout d’un moment.

    “Oui”, répondit-elle.

    “Ce petit con est en Normandie, chez mon frère. Il aurait eu ici une situation. Je l’aurais fait entrer à la BNCI. Il a son certificat ! Tant pis pour lui. Il a fait l’andouille. En Normandie, il fera de l’élevage”.

 

Silence.

 

    “Tu comprends, Robert, que si je viens, c’est pas pour pleurer, mais il y a une gosse. Je veux bien me charger de tout, mais je pense que tu dois aussi faire quelque chose pour la bêtise de ton gars”.

 

 

   “Bêtise, bêtise… Jean a 19 ans. Il est mineur ! Je ne sais pas qui a débauché qui ! Ta Charlotte a profité qu’il avait un petit coup dans l’aile pour se le taper, s’il faut dire les choses comme elles sont ! Si on faisait un procès, je ne suis pas sûr que les choses se passeraient bien pour vous”.

 

    “Tu sais parfaitement que cette imbécile de Charlotte a le béguin pour ton fils ! Un beau béguin ! J’en conviens ! Mais c’est comme ça. Charlotte n’est pas une traînée !”

 

    “C’est ce que tu dis, Louise, mais tu n’es pas toujours derrière son dos. M’étonnerait que le feu au cul l’ait prise à quarante ans ! Mais bon. Je n’ai pas envie de discuter. Voilà ce que je te propose. Ta bossue disparaît du pays ou tient sa langue. Je mets 1 000 francs à la caisse d’épargne au nom de sa fille. Elle les touchera à 21 ans et on n’en parle plus”.

 

Delavigne s’était levé. Louise fit de même et lui tendit la main. Madame Delavigne, qui avait écouté derrière la porte du couloir, venait d’entrer.

 

    “Louise, tu prendras bien une tasse de café ?”

    “Mais bien sûr, Marthe”.

Delavigne et Louise s’assirent de nouveau tandis que Marthe s’affairait autour d’eux. Les tasses, la cafetière, la boîte à sucre.

 

La mauvaise saison n’en finissait pas, la pluie gâchait tout. On n’avait pas grand-chose du printemps ! Ah non ! Il n’était pas facile d’être paysan et, avec la guerre, la main-d’œuvre était devenue rare et chère. Une fois revenus des tranchées, les gars voulaient tous aller en usine. En ville !

 

L’horloge sombre sonna au fond de la salle.

On finit les tasses et Louise reprit le chemin de son bistrot.

 

1 000 F, c’était toujours ça.

 

 

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