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Publié le: ven, Fév 3rd, 2017

Retour sur l’écotaxe, par Jean-Pierre Le Mat

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Alors que l’écotaxe a disparu, elle continue à faire parler d’elle, comme si cette taxe sur les transports éveillait une amertume insurmontable.
En ces temps de programmes politiques et d’élections, abordons la question d’une autre façon. A quoi doivent servir les impôts et autres prélèvements ? Le service public, souvent synonyme de gratuité, est révélateur d’une conception de la société et d’un axe stratégique. Un service public est financé par la contribution de tous, par des impôts, des taxes, des contributions, des redevances. Selon les couleurs politiques, les uns veulent investir cette contribution collective dans le maintien de l’ordre et la lutte contre le terrorisme, d’autres dans les frais médicaux, dans un revenu universel, dans la protection de la nature, dans des opérations de prestige.

Derrière les gratuités, des valeurs…

Que révèle la revendication de gratuité des routes en Bretagne ? Quelles sont les “valeurs” qui se cachent derrière cette revendication ? Et, à l’inverse, quelle société se dessine derrière une taxation des transports en Bretagne ?

La gratuité des routes… Par rapport aux grandes revendications universalistes, nous faisons pâle figure. “Liberté-égalité-fraternité !” braillent nos voisins. Ils rajoutent “Aux armes, citoyens !”, alors que le port d’armes est interdit au Français moyen. Ils nous montrent un tableau représentant une femme brandissant un drapeau français et ils nous disent que c’est “la Liberté guidant le peuple”. Pour eux, la France, c’est l’humanité toute entière. La Bretagne, c’est différent.
Nous autres Bretons sommes un peu dans la situation des païens, avec leurs dieux nationaux et leurs coutumes locales, face aux missionnaires chrétiens ou musulmans qui veulent imposer leur dieu unique. Nous ne cherchons pas à faire de nos habitudes une éthique universelle, ni de nos croyances des vérités. Ainsi vivent généralement les petits pays. Ils ne font pas la guerre pour convertir, seulement pour se défendre. Ils sont des exemples d’humanité, pas un modèle universel pour l’Humanité avec un grand H. De la même façon, chaque espèce animale ou végétale est un élément de la biodiversité, et non pas une personnification de dame Nature.

L’écotaxe n’était pas un accélérateur vers le camion propre. Elle était un handicap pour l’activité économique en réseau. Derrière la revendication de gratuité des routes portée par les Bonnets rouges se profile une conception décentralisée de la société.
Prenons l’élevage de volailles breton, qu’il soit bio ou conventionnel. Il faut apporter de l’aliment aux poules reproductrices (premier transport), dont les oeufs partent vers le couvoir (deuxième transport). Du couvoir sortent les poussins qui sont acheminés vers les poulaillers d’engraissement (troisième transport). Là, les animaux doivent être nourris (quatrième transport). Les élevages reçoivent aussi les services techniques, les produits d’hygiène, les litières (cinquièmes transports). Les poulets sont envoyés à l’abattoir (sixième transport), puis les carcasses sont envoyées à l’atelier de découpe et de conditionnement (septième transport). Les produits finis sont acheminés vers la centrale d’achat (huitième transport) qui les distribuent aux magasins (neuvième transport). Le consommateur prend sa voiture pour venir faire ses achats (dixième transport). L’écotaxe aurait conduit à des concentrations autour du capital. Celui-ci n’est pas entre les mains des agriculteurs.
L’équilibre des territoires passe par un réseau routier conçu comme un service public. La production non agricole procède de la même logique. Soit elle se fait dans d’énormes sites industriels ou tous les processus de fabrication sont concentrés. Soit elle passe par des PME qui répartissent le travail et la richesse sur tout le territoire. Si le transport routier local est taxé, la logique économique imposera le modèle concentrationnaire. L’élevage familial n’aurait aucune chance devant la ferme des 10 000 vaches qui intègrera l’aliment du bétail, la production, les services techniques, la laiterie, l’atelier d’engraissement des veaux, l’abattoir, l’usine de transformation. La petite entreprise ne survit que dans un environnement de routes.

 

Concentrations et déracinements

La taxation des transports routiers locaux favorise aussi la concentration des consommateurs. Une utopie qui se veut écologiste fait la promotion de l’agriculture urbaine et du “sky farming”. Le sky farming, c’est la concentration de la production agricole en hauteur, dans des tours végétalisées. La production végétale se ferait sans terre, en hydroponie. La production animale serait elle aussi hors sol. La biomasse serait utilisée pour la production d’énergie et de molécules utiles. La production alimentaire se ferait au sein même des métropoles, à proximité de la consommation. Le lien entre agriculture, économie et territoire est cassé. La nature, c’est-à-dire l’espace hors des métropoles, serait ainsi libérée de l’emprise humaine.
Les technocrates et les hommes (ou les femmes) de pouvoir s’intéressent fortement au sky farming et à l’agriculture urbaine. Tout y est déraciné, hommes, animaux et plantes, donc plus facile à manipuler. Aucune appartenance, pour rien ni personne, Aucun lien avec la terre, avec le passé, avec l’espace-temps. Un seul écosystème, artificiel et administré, pour les humains : la ville. L’argument écologique fait passer en contrebande une pensée totalitaire.

Une revendication est liée à une vision du monde. Une taxe aussi. Dans une société décentralisée économiquement et politiquement, le transport routier local est une nécessité et un axe stratégique.

A propos de l'auteur

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Jean-Pierre Le Mat est chef d’entreprise et auteur. Il a en particulier réédité et complété l’Histoire de Bretagne de Henri Poisson ; Patrick Pearse et l’insurrection irlandaise de 1916 ; les cent vies de l’hermine; Histoire de Bretagne, le point de vue breton ; Enquêtes sur les prophéties de Merlin ; Carnet d’un Bonnet rouge ; Ils ont fait la France. Il anime le site contreculture.org.

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