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Publié le : lun, Fév 13th, 2017

La Soue, sixième épisode, par Fanch Babel

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La Soue, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

 

Résumé des chapitres 9-10

Lucienne, orpheline, est élevée par une tante à la mode de Bretagne, dans un café de campagne. Le certificat en mains, il va falloir chercher un travail. Au fond de la soue où elle s’est réfugiée, elle songe à son passé de « fille d’une bossue et d’un pied bot », puis, profitant d’un moment de solitude, l’adolescente se regarde sans complaisance dans un miroir.

 

6e suite

11.

 

Juillet. Le mois des vacances. Les Parisiens sont là.

 

Jacqueline, ton latin. Allez, monte.

 

Yvonne vient d’ouvrir les volets du premier étage. Sa grande silhouette maigre se détache dans le cadre sombre de la fenêtre. Elle a les cheveux en bataille, l’air revêche. Comme toujours.

J’arrive maman. Je suis allée avec Lucienne chez les Ruquet voir le petit veau né hier.

Mais Jacqueline, tu es folle ! Avec ta robe et tes chaussures neuves ! Tu n’es pas là pour courir les étables. Regarde à quoi tu ressembles ! Une souillon, comme Lucienne !

Mais Yvonne, lance Louise qui est sortie du café un torchon à la main, cette petite a besoin de courir, de prendre l’air. Regarde, elle est un peu pâlotte notre Parisienne. Laisse-la donc sauter comme elle veut et elle repartira à Mantes avec de bonnes joues rouges !

En tout cas, il faut qu’elle monte pour réviser sa grammaire latine ! Et Yvonne claque la fenêtre.

 

Venez les filles, avant tout, venez. J’ai préparé un bon bol de lait chicorée avec deux grandes tranches de pain beurré et des confitures de fraises.

Lucienne hésite à suivre Jacqueline. Elle aime bien ces douceurs trop rares. Il faudrait en profiter.

Viens donc, insiste Jacqueline en lui prenant la main, on boit vite notre bol, sinon maman va encore s’énerver.

 

Mais Lucienne lui lâche violemment la main.

« Une souillon » !

Elle sait ce que c’est qu’une souillon. La Thénardier traite aussi Cosette de souillon ! Elle a lu et relu Les Misérables. Une propre à rien, une dégoûtante, quoi. Pas une demoiselle comme Jacqueline.

Et puis Louise est tout miel depuis l’arrivée des « Parisiens ». D’habitude, elle ne se donne jamais de mal pour le petit-déjeuner et elle est toujours de mauvaise humeur.

Viens, Lucienne ! Le lait refroidit et il faut que je monte travailler mon latin.

 

Mais Lucienne n’a pas faim, ou plutôt si, elle aurait faim, pourtant, elle préfère se priver de ce grand bol délicieux.

Elle ne répond pas et court se cacher derrière le grand pommier au fond du clos, son refuge, sa consolation.

Elle regarde ce grand ciel tout ouvert dans lequel de gros nuages passent vite poussés par le vent qui souffle de la côte.

 

12.

 

Quand tu auras fini, tu rentreras les baquets avec les verres. N’oublie pas de les essuyer.

 

Lucienne travaille désormais dans un bistrot du village de Taden, sur les bords de la Rance.

Elle aime bien ce café, car on y voit souvent des gens de Dinan qui viennent dans de belles voitures noires et puis des Anglais se promènent parfois sur les bords de la rivière. Ils font une halte au café, À la descente de Taden.

C’est un vrai café, pas un bistrot de campagne comme chez Louise. Madame Le Meur, la patronne ne fait pas épicerie mais une fois par semaine, le dimanche, restaurant et c’est chez elle que se fêtent les mariages de tout le canton. Elle a aménagé un ancien hangar en salle de banquet. Il y a même une scène pour les accordéonistes quand il y a bal.

Madame Le Meur est habillée comme une citadine. Elle a habité Rennes de nombreuses années. Monsieur Le Meur s’occupe de la cuisine. Il est un peu comme Charles quand il était plus jeune, sauf qu’au lieu de battre la campagne ou de dormir, il passe son temps dans la cuisine et invente, à ce qu’il dit, de nouvelles recettes.

Il couche avec Aimée l’autre serveuse, mais Madame Le Meur le sait et s’en fiche pas mal. Elle trône derrière le bar et s’occupe de la réception des clients. C’est son plaisir.

Taden est aussi plus joli que l’Aublette, qui n’est après tout qu’un amas de bâtisses groupées sur un carrefour. Taden est un vrai village avec une église, des commerces, une mairie. Il y a même un grand manoir, en mauvais état certes, mais ici tout le monde est fier du château. Les Anglais demandent d’ailleurs parfois à le visiter et c’est Madame Le Meur qui garde la clé. Lucienne est bonne à tout faire. On lui a donné une petite chambre au premier avec vue sur un mur du château, elle est bien nourrie. Madame Le Meur l’habille et lui glisse la pièce. Plus tard, elle lui apprendra à cuisiner et à ravauder, car, dans un café-restaurant, on ne peut pas toujours faire avec du neuf. Pour le moment, Lucienne nettoie, lave le linge, repasse, donne un coup de main pendant les coups de feu ou lorsqu’il y a une fête. Ce n’est pas le travail qui manque, mais en général, le soir, elle est libre et, après manger, elle peut s’enfermer dans sa chambre avec ses livres, devant le mur du château.

Ses livres.

Elle est une vraie liborionne, dit Madame Le Meur. C’est vrai que lire est depuis toujours son grand plaisir.

Louise avait reçu en dépôt d’un marin de Cancale des caisses de livres. Le marin n’est jamais revenu et Louise, un beau jour, a déménagé tous ces bouquins dans une vieille armoire entreposée dans l’écurie de Martin.

D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, Lucienne a plongé dans cette bibliothèque faite de bric et de broc. Et elle a lu, lu, lu. Chaque minute libre lire : Hugo bien sûr, mais aussi Eugène Sue, Hector Malo, Eugène Fromentin, Edmond About, Paul Féval, Théophile Gautier, Chateaubriand, Dumas, Souvestre, Brizeux, Le Goffic, Le Braz, Renan, Luzel…

 

Elle a eu le droit d’emporter des livres dans son exil et elle se régale de sa solitude partagée avec ses bouquins.

Lorsque Melle Aubert est venue à la maison pour le collège, ça n’a pas duré longtemps.

Louise s’est enfermée avec elle et Lucienne a tout juste pu lui dire au revoir.

On n’a jamais parlé de « la première du canton ». Ce n’était d’ailleurs même pas écrit sur le diplôme que l’institutrice avait apporté avec elle.

Je le mets avec tes affaires, avait dit Louise.

« Tes affaires », c’était, quelque part dans l’armoire normande, un début de trousseau, le carnet d’épargne de 1000 francs ouvert par les Delavigne, la photo de sa mère.

Tu en auras besoin plus tard.

La vie avait repris comme avant.

Charles lui avait offert une limonade lorsqu’elle lui avait annoncé qu’elle avait le certificat.

 

C’est bien, ma fille, mais je ne sais pas ce que tu en feras. C’est un cadeau empoisonné, avait-il ajouté, parce que ça donne des idées, mais ça ne te servira à rien. Tu es orpheline et une bonne place quelque part te sera de plus grand secours que ton diplôme. Mais c’est bien, Lucienne. Ça prouve que tu es intelligente. Viens que je t’embrasse.

Un cadeau empoisonné ? Drôle d’expression. Qu’est-ce que c’est un cadeau empoisonné ?

Louise avait entendu dire que les Le Meur cherchaient quelqu’un.

En guise de collège, Charles avait attelé Martin et on avait filé vers Taden. Fouette, cocher ! Et tu n’as rien à dire. Une heure et demie de route. Charles avait siffloté tout le long du chemin. Lucienne, de mauvaise humeur, avait fait semblant de lire malgré les cahots qui faisaient danser les lignes. Elle en voulait à Melle Aubert qui n’avait rien trouvé de vrai à lui dire en partant. C’est bien dommage ma pauvre petite. Mais ta tante a raison. Dans ta situation il vaut mieux te trouver une place quelque part !

 

L’affaire avait été vite conclue. Charles était revenu seul. Heureusement que Louise avait prévu un petit baluchon pour le nécessaire.

Elle avait pleuré de honte toute la nuit, recroquevillée dans un coin de la petite chambre qu’on lui avait indiquée. Le matin, Madame Le Meur avait appelé ; il avait bien fallu avaler ses larmes.

 

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