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Publié le : lun, Fév 20th, 2017

La Soue, septième épisode, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs

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La Soue,

par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

 

Résumé des chapitres 11 et 12

Lucienne l’orpheline et Yvonne la fille de Fernand. Une amitié impossible.

Lucienne doit aller travailler comme bonne dans un bistrot de Taden : ses rêves d’études et de ville ne se réaliseront pas.  

 

7e suite

 

13.

 

Un Anglais, après le repas, l’a appelée pour lui donner une pièce de 5 francs ! Un monsieur pâle de visage, aux joues tombantes et aux favoris d’argent.

Toute rouge, elle n’a d’abord pas osé accepter et puis Madame Le Meur est intervenue.

Prends donc cet argent, grande bête, puisque monsieur te le donne. Tu t’achèteras des gâteries. Madame Le Meur a son sourire commerçant des grands jours. Elle tient Lucienne par l’épaule.

L’Anglais sourit et se penche pour embrasser Lucienne sur la joue.

You’re a fine little girl !

Qu’a-t-il dit ?

 

Premier argent caché sous le matelas. Soirée de rêve.

Que faire de tous ces sous ? De ces cinq cents sous ? N’en rien dire à Louise quand elle rentrera à l’Aublette.

Mon argent.

 

Les clients sont gentils. Certains ont remarqué que Lucienne chante en faisant son travail. Il y a un poste de TSF dans le café et elle entend tous les jours Berthe Sylva, Georgius, Alibert, le beau Tino…

Elle fredonne à son tour les airs en vogue, les scies de Mistinguett dont elle sait par cœur le succès des années 1934-1935, C’est vrai, les ritournelles du Fou chantant, de Trenet… Un client la prend par la taille et la pose sur une table. Lucienne, chante-nous une chanson.

Et Lucienne chante. Elle ne se fait pas prier, enchantée de voir tous ces hommes qui l’écoutent en silence, même Monsieur Le Meur qui sort de sa cuisine la louche à la main, bouche ouverte ou Aimée qui oublie de continuer à essuyer les verres. On l’applaudit. Certains lancent même des pièces. Les 5 francs ne sont plus seuls dans la boîte de chicorée Leroux qui sert désormais de tirelire.

De plus en plus souvent, les consommateurs lui demandent un air à la mode.

Au début, Madame Le Meur a mis le holà.

Tu n’es pas là pour chanter, ma fille. File à la cuisine, on a certainement besoin de toi.

Mais Monsieur Le Meur, en personne l’installe un beau soir sur une table. Un habitué, le père Denis, sort son accordéon de sa boîte noire. Il ne quitte jamais son accordéon, le père Denis, toujours prêt à pousser la romance ou à se lancer dans une java.

Il accompagne Lucienne. Tout le monde applaudit ; Madame Le Meur soupire, se rengorge et pense qu’après tout c’est une bonne chose pour la maison.

Deux couples d’Anglais sont venus un soir. Ils voudraient entendre la jeune fille qui chante.

Il est tard, Madame Le Meur leur explique qu’elle est responsable de cet enfant et que… Les Anglais veulent aussi dîner. Madame Le Meur répète qu’il est tard. Elle ne sait pas… Les clients regardent et attendent, le verre en suspens. Monsieur Le Meur, sort de sa cuisine et propose des coquilles Saint-Jacques, des côtelettes d’agneau.

D’accord, messieurs dames, mais c’est bien pour vous faire plaisir… Va donc chercher Lucienne, lance-t-elle à Aimée qui bâille.

 

On vient à la Descente de Taden pour la cuisine de M. Le Meur que tout le monde trouve excellente, mais aussi pour écouter Lucienne.

Et cela ne plaît pas à Louise.

Sa nièce bateleuse ! Et puis on dit que les Le Meur se font de l’or.

Sur son dos ?

Charles, tu attelleras Martin. Nous sommes en charge de cette petite malheureuse.

 

Lucienne est de retour à l’Aublette. Elle brosse le sol de ciment, lave la table, nettoie l’écurie et la soue.

Comme avant.

Quand cela ne va pas, elle se réfugie à l’étable et parle à Martin. Elle aime bien Martin et sa bonne odeur, sa douce chaleur, sa croix noire sur son dos gris. Quand cela va très mal, elle s’enferme dans la soue, désormais désaffectée. Elle chantonne dans la pénombre, accroupie sur le sol humide.

Elle déteste Charles. Plus encore que Louise sans doute, car il n’a pas le levé le moindre doigt pour qu’elle reste à Taden alors qu’elle l’avait supplié d’intervenir.

Tu crois ma chérie, avait-il marmonné ?

Et il s’était tu. Charles est devenu un tout vieux monsieur qui n’écoute plus quand on lui parle.

 

Puisque c’est comme ça, plus jamais elle ne chantera !

L’autre jour, elle a vu Sylvie, la fille Forbras, Sylvie qui est au collège maintenant. Sylvie est venue vers elle pour lui parler. Robe bleue, col Claudine, chaussures vernissées. Elle s’en est allée en courant se cacher derrière le pommier du clos de Louise, là où elle se réfugie de temps en temps parce que personne ne peut la voir du café.

Et puis, le clos est limité par le hangar de Mimile et Mimile est un accordéoniste, comme le père Denis. Il organise le samedi des bals dans 

son hangar et souvent, l’après-midi, il répète son répertoire. À l’abri du pommier providentiel, Lucienne écoute la musique, rêve de Taden. Elle soupire parfois, mais ne pleure jamais.

 

Jamais plus elle ne chantera !

 

 

14.

 

Lucienne, armée d’une énorme paire de ciseaux, coupe à la même longueur les poils des brosses qu’un gamin déverse sur la table régulièrement toutes les dix minutes.

Cinquante brosses par fournée à rectifier. Cinq à la minute. Pas de temps à perdre, les cinquante suivantes roulent déjà sur la table.

Lucienne est assise sur un banc avec trois autres filles à une longue table. Devant elle, derrière elle, la même table et trois autres filles. Les mêmes claquements des mâchoires métalliques Un garçon en blouse grise amène les brosses depuis l’atelier contigu où elles sont fabriquées.

Lucienne travaille maintenant à l’atelier des brosses à habits, mais la Brosserie produit aussi des balais, des brosses de tout calibre et pour tous les usages. Une cinquantaine d’ouvriers et d’ouvrières — une majorité d’ouvrières — travaillent dans cette ancienne caserne, face à l’Asile des Bas-Foins où l’on ramasse les infirmes, les fous, les innocents et les vieux.

Les bâtiments désaffectés, un réfectoire, d’anciens bureaux militaires et le manège ont été transformés après la guerre en usine.

Travailler à la Brosserie n’est pas un rêve. Mais Lucienne a davantage voulu quitter l’Aublette que le café de Tante Louise et ses pochards, quitter ce trou perdu pour au moins humer l’air de la ville puisque la Brosserie est aux portes de Dinan.

Dix heures de travail par jour et un salaire de misère, mais au moins, elle peut payer une pension à Charles et Louise, avoir la conscience nette, le sentiment de ne plus rien devoir. Le midi, pendant la pause, avec Madeleine, sa voisine de table, on peut descendre en courant jusqu’à la place Duclos, regarder les cafés, les bourgeois qui se promènent, les habits dans les vitrines. Rêver. La Brosserie, c’est une porte ouverte sur le monde.

Lucienne, tu bayes aux corneilles. Tu es en train de me faire avoir du retard, avertit le petit bonhomme chargé de reprendre la caisse des brosses rectifiées pour les porter à l’étiquetage et aux expéditions. Grouille-doi un beu ! ché pas to-a qui va-t-aoir dé zen-nuis.

Lucienne et Madeleine tirent la langue à ce gros rougeaud, court sur pattes, défiguré par une balle qui lui a fracassé la mâchoire à Douaumont et imitent sa prononciation difficile : Ché pas toa qui va-t-aoir dé zen-nuis !

Lucienne jette dans la caisse le reste des brosses sans les vérifier. Madeleine fait de même et Victorine, la troisième de la table, aussi. Les filles pouffent de rire.

 

  1. Duverdier, le contremaître apparaît dans l’ouverture de son bureau, le regard sévère.

On travaille, on ne rigole pas les filles. Je vais vous mettre à l’amende.

C’est pas de notre faute, réplique Madeleine, c’est le père Douaumont qui traîne et qui nous fait prendre du retard ! On ne comprend même pas ce qu’il dit.

Duverdier hausse les épaules et disparaît dans son antre. Chacun sait qu’il a son litre de rouge dissimulé sous les caisses qui lui servent de bureau. Si un jour il devient méchant, ce sera du donnant donnant !

Quitter l’Aublette, bien sûr, mais Louise était intraitable.

Ma fille, tu vas avoir quatorze ans. Cela fait un bail que nous t’avons à notre charge. Charles et moi, nous ne nous en plaignons pas. Nous avons promis à ta mère de nous occuper de toi jusqu’à ta majorité. Nous le ferons, mais tu as l’âge de gagner ta vie et de préparer ton avenir. Tu as gâché tes chances à Taden, il ne faudra pas que tu fasses la difficile. Tu pourrais aussi payer ta pension, ce qui est la moindre des choses, les bons comptes font les bons amis et puis je placerai le reste de ton argent sur ton livret. Tu me remercieras quand tu auras vingt et un ans. Tu verras. Tu as beau baisser la tête et refuser de me regarder comme une frondeuse, tu sais que j’ai raison.

  1. Duverdier m’a dit l’autre soir qu’une fille de son atelier partait pour Rennes. Si tu veux, dès la semaine prochaine, tu pourras commencer à la brosserie.

Colère de Lucienne. Colère intérieure, car elle ne dit rien. Tout le monde sait que le travail à la brosserie est un travail mal payé, désagréable. Les filles qui y bossent savent à peine lire et écrire, Victorine par exemple qui usait son banc dans la classe de Melle Aubert et qui n’a jamais rien réussi de mieux que d’ahaner sur une lecture, butant sur chaque mot, confondant les syllabes…

Les bâtiments sont sales et on raconte quantité d’histoires sur la manière dont sont traitées les filles.

Lucienne enrage, car Louise veut l’humilier, lui rappeler indirectement qu’elle n’est bonne à rien, la fille du pied bot et de la bossue.

Mais bon, Louise a raison. En payant ma pension, je ne devrai plus rien. Je serai libre et je serai à Dinan.

Très bien, Tante Louise. Demain, j’irai à la Brosserie et parlerai à Duverdier.

 

Louise est satisfaite. Duverdier aura droit à deux ou trois canons gratis.

 

Lucienne s’assoit à la longue table. Duverdier lui explique ce qu’elle a à faire.

 

Couteau, ciseau. Découpe et tranche, tranche et découpe.

A propos de l'auteur

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Ce que vous en pensez
  1. Siolubed dit :

    Il manque le 8è épisode… chapitres 15, 16…

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