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Publié le: lun, Fév 27th, 2017

La Soue, 8ème épisode, par Fanch Babel

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La Soue,

par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

 

Résumé des chapitres 13 et 14

Louise n’accepte pas que Lucienne chante au bistro de Taden comme une galvaudeuse. Elle la fait rentrer et l’occupe aux travaux ménagers.

Puis elle la place comme ouvrière à la Brosserie

8e suite

 

 

Lucienne, tu t’amènes un peu, on a besoin de toi à l’atelier.

C’est Jacques Roussel, un gars de la fabrication qui vient de l’appeler, de la héler, plutôt.

Il a les mains dans les poches de sa salopette, la casquette vissée sur le crâne, un visage rond et poupin, une moustache en crocs. Comme on dit, il roule un peu des mécaniques. Normal, c’est le mécanicien de l’atelier. Sans lui, rien ne va plus. Duverdier lui passe tous ses caprices.

 

Mais Jacques, c’est presque l’heure de la pause et je dois aller en ville avec Madeleine.

Madeleine s’arrête un instant et la regarde.

Vas-y Lucienne, ça ne va pas durer, je t’attends. Mais qu’est-ce qu’ils veulent ?

Madeleine ricane bêtement. Je ne sais pas moi. Vas-y que je te dis ! Vas-y donc, ajoute Victorine en écho tout en pouffant.

Tu n’as pas entendu, lance Duverdier qui vient de sortir de son bureau. On a besoin de toi à l’atelier.

Lucienne range ses ciseaux, ouvre sa blouse et se dirige vers le couloir menant aux ateliers où le vacarme des machines fait qu’on ne s’entend pas. Elle rejoint Jacques qui ne semble pas avoir autant besoin d’aide qu’il le prétend. Il est assis sur une caisse, flanqué de Gérard et de Jojo, les manœuvres, deux pauvres hères qui habitent une baraque rue de Saint-Malo, le quartier le plus mal famé de Dinan. Le premier est un pochard patenté au visage violet, à la calvitie précoce d’alcoolique, il n’a pas trente ans mais la silhouette frileuse et mal assurée d’un vieillard égrotant ; le second est un petit bossu plus âgé, au regard aigu d’un animal de proie. Il possède de longs bras filiformes qu’on croirait attachés à sa tête tant son buste et son cou sont courts. On l’appelle l’araignée. On ne compte plus les coups en vache de l’araignée. C’est un méchant. Jacques pourrait passer pour un beau garçon, mais il ne vaut guère mieux. Mimile l’a interdit de bal. Ce teigneux cherche la bagarre dès qu’il a un petit coup dans le nez.

Les trois hommes se passent une bouteille de vin.

Lucienne n’a pas le temps de demander quoi que ce soit. Jacques l’a attrapée par un bras, l’araignée qui dégrafe son pantalon lui crie quelque chose qu’elle croit comprendre malgré le bruit des machines :

 

Tu vas passer à la casserole, à la casserole, à la casserole !

Aidé par Gérard, Jacques la jette au sol, sur un carton déposé là. L’araignée essaye de lui arracher sa culotte, elle se débat, donne des coups de pied, griffe. L’araignée jure, il a une joue en sang.

 

Jacques s’est couché sur son torse et lui emprisonne les bras. Gérard s’est emparé de ses jambes. L’araignée essaye de la pénétrer. Elle hurle de douleur et de peur, se tortille comme elle peut, serre les cuisses, mais ses cris se perdent dans le vacarme des machines. Elle a le temps de voir Madeleine et Duverdier dans l’embrasure de la porte.

L’araignée se retire et va prendre la place de Jacques qui se lève pour ouvrir sa salopette, mais Lucienne continue à se débattre et réussit à se relever, à s’enfuir. Elle quitte l’atelier, veut courir, se prend les pieds dans son slip, tombe au pied de sa table, se redresse, passe devant Duverdier, sourire niais aux lèvres, les mains dans les poches de sa blouse.

Les autres filles ricanent aussi.

Lucienne quitte la Brosserie sans prendre ses affaires, en blouse sous le crachin qui endeuille la campagne depuis le milieu de la matinée.

Elle remonte la côte de Sainte-Anne et va se cacher derrière la fontaine dédiée à la mère de la Vierge.

Elle pleure.

Elle voudrait avoir ses ciseaux et tuer ces salauds. Elle martèle le sol de ses poings. Son cœur, sa fierté est plus blessée que son corps.

Elle s’allonge sur l’herbe humide.

À travers les branches du chêne sous lequel elle se trouve, elle voit le ciel se déchirer, nuages, éclairs bleus, nuages noirs.

 

Elle a mal au bas-ventre, au dos, aux bras. Un genou écorché. Elle ne pleure plus.

 

Que faire ?

 

Elle n’en parlera à personne.

 

Elle retourne même à la Brosserie.

 

Délicate attention, on a posé sa culotte sur sa table.

Tout le monde ricane. Duverdier lui signale qu’elle a vingt minutes de retard.

Ça sera retiré de ta paye.

Farauds, Jacques et l’araignée, viennent lui dire un bonjour narquois.

Lucienne ne réplique pas, ne les regarde pas. Elle rectifie ses brosses.

Madeleine, se penche vers elle et lui dit :

T’en fais pas. C’est comme ça. On est toutes passées par là. On n’en est pas mortes.

Salope, réplique Lucienne sans arrêter de donner des coups de ciseaux 

dans les brosses irrégulières.

Madeleine hausse les épaules.

 

L’araignée et Jacques ont disparu dans le vacarme de l’atelier de production. Duverdier s’est enfermé dans son bureau.

16.

 

Lucienne travaille désormais à Dinan, en plein centre. Un marchand de chapeaux et de parapluies qui a installé sa boutique rue de la Mittrie, en face de la plaque commémorative apposée au numéro 10 en l’honneur de Théodore Botrel. C’est là qu’il est né, dans cette maison à pans de bois. Elle connaît plusieurs chansons du barde breton, elle chantonne ces quelques vers que chaque Dinannais connaît :

 

C’est à Dinan la jolie

Que j’on vu le jour

Ruelle de la Mittrie

Dans le vieux faubourg :

Ne pouvant passer ma vie

En ce doux séjour

C’est à Dinan-la-jolie

Que je viendrai dormir un jour.

 

Elle est pour ainsi dire en pays de connaissance.

Lucienne se plaît dans cette boutique étroite et sombre. Le patron, M. Le Dru, est un petit vieillard très doux, très occupé par ses activités de secrétaire de la Société d’Histoire du Vieux Dinan. On le voit peu au magasin. Le véritable patron, c’est Madame Le Dru, une forte personne bien plus jeune que son mari, ronde de partout. On raconte que Monsieur Le Dru s’est vite consolé de la mort de sa première femme et qu’une année après l’enterrement, il a épousé celle qui était alors leur vendeuse. Tout Dinan en avait fait des gorges chaudes. Pensez donc ! Le Dru chaud lapin ! Une honte ! Sa pauvre femme.

En réalité, Le Dru n’était pas du tout travaillé par le démon de midi mais il avait été habitué à être materné tout au long de sa vie. Sa mère d’abord, sa femme ensuite. Il n’avait pas supporté de rester ainsi, seul, cloué quasiment 8 heures sur 24 au fond de son magasin sentant la naphtaline et le feutre, avec pour seule compagnie, les deux têtes de femmes qui souriaient dans les deux petites vitrines donnant sur la rue, portant chaque jour un nouveau chapeau : feu Madame Le Dru y tenait. Il n’avait pas supporté de ne plus rencontrer ses connaissances, de mettre un frein à sa vie de célibataire-marié. Il n’avait plus supporté de devoir faire son lit lui-même, de se nourrir de pain et de charcuterie sur un coin de table, il n’avait plus supporté de ne plus trouver chaque dimanche matin, au réveil son linge de la nouvelle semaine : ses chaussettes, son caleçon, son tricot de corps, sa chemise, parfaitement pliés et rangés sur la commode de la chambre… Alors, en épousant la vendeuse, il avait retrouvé sa liberté et ses privilèges sans avoir à chercher ni à s’habituer à un nouveau visage. La nouvelle madame Le Dru avait parfaitement succédé à la défunte et, plus avenante, elle avait même amené de nouveaux clients. Sa vie d’avant avait repris : un tour à l’ouverture, un tour à midi à l’appartement pour déjeuner, un tour le soir pour faire la fermeture. Trois petits tours et puis s’en va. Le reste du temps, il le passait au Café du Commerce, en haut du Jerzual, où il rencontrait ses amis historiens, au local de la loge pour y lire le journal, place Duclos où il échangeait quelques paroles avec Roger Vercel ou toute autre célébrité dinannaise assis sur les bancs publics les soirs d’été. Il allait à la bibliothèque, aux archives, déambulait sur la promenade des Anglais et rêvait du grand livre qu’il écrirait un jour, lui, le secrétaire émérite de la Société d’Histoire.

Les clients étaient assez rares, tous des habitués qui savaient ce qu’ils voulaient et ne perdaient pas de temps à choisir ou discuter. Des gens qui achetaient régulièrement cependant et pour des sommes importantes.

Les heures passaient lentement à la chapellerie, Lucienne avait beaucoup de temps pour elle. Madame Le Dru, assise derrière sa caisse, feuilletait des magazines, tricotait ou faisait des comptes en souriant.

Lucienne lisait les romans tirés de la malle du marin disparu et qu’elle amenait avec elle.

Elle aimait ces longues après-midi ponctuées par le carillon grave du beffroi. Elle interrompait sa lecture en bâillant et regardait dans la rue de l’Horloge à travers la croisée voilée de rideaux de tulle. Les rares passants trottinant prudemment sur les pavés pointus au long des murs gris, le silence, tout cela lui paraissait irréel et elle se replongeait avec un frisson de bonheur dans son livre.

Le mardi, à trois heures, madame Le Dru allait faire ses courses et elle revenait toujours avec des éclairs ou des millefeuilles que les deux femmes mangeaient dans la pénombre de l’arrière-boutique après avoir fait bouillir l’eau nécessaire à leur thé sur un réchaud à alcool. Le jeudi, Lucienne était seule quasiment toute la journée. C’était sa journée de bonheur. Madame Le Dru recevait ses amies et connaissances dans l’appartement des Grands-Fossés.

 

Sa patronne lui avait appris à reconnaître les différentes étoffes et rubans, les feutres, les formes. Elle savait tous les prix, les remises qu’il convenait de faire aux bons clients ; elle pouvait remplacer Madame Le Dru sans problème.

 

Le soir, elle prenait le bus Chausson à la gare routière. En vingt minutes, elle retrouvait l’Aublette, Louise et Charles. Elle se changeait, enfilait ses habits de tous les jours, sa blouse noire et aidait volontiers Louise.

Depuis qu’elle travaillait à la chapellerie, l’atmosphère au café s’était détendue. Elle réglait sa pension et le reste de sa maigre paye était partagé en deux : son argent de poche et son épargne dont s’occupait Louise. Le dimanche elle restait à l’Aublette, n’ayant aucun désir d’aller au bal ou de sortir avec telle ou telle fille de sa connaissance. Elle lisait et rêvait. Elle n’avait surtout pas envie de revoir Jacques ou l’araignée, tous ces rustauds la dégoûtaient et l’imbécillité des filles l’écœurait. Elle préférait liborionner, comme disait naguère Mme Le Meur.

 

Après avoir quitté la Brosserie, elle avait fait la saison chez Morel, le maraîcher de Quévert, mais c’était un brutal, qui payait mal. Elle n’avait pas désiré rempiler.

Louise avait pris au mot un client qui faisait l’avantageux en assurant qu’il ferait entrer Lucienne à l’usine de biscuits qui venait de s’ouvrir à côté de la Brosserie.

Vous pensez, le patron, c’est mon pote ! Allez, encore une tournée Louise!

Lucienne n’y était restée que quelques mois poursuivie par les assiduités puis la rage d’un contremaître chafouin qui lui rappelait Duverdier qu’on voyait de temps en temps pointer son ricanement au bistrot, mais comme elle s’était promis de ne rien dire… Et puis, il y avait eu ce coup de chance, la rencontre des courses.

 

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