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Publié le: lun, Mar 6th, 2017

La Soue, 9 ème épisode, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs

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La Soue, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs 

 

 

Résumé des chapitres 15 et 16

Lucienne subit les violences sexuelles de ses « collègues » masculins. Les autres filles trouvent tout cela normal. Elles y sont passées. C’est la vie. Lucienne intériorise sa rage mais elle quitte la brosserie pour un magasin de chapeaux à Dinan : une tout autre ambiance.

9e suite

 

                 17.

 

Eh bien jeune fille, on lit au lieu d’aller voir courir les chevaux ou de servir les clients ?

Pardon, Monsieur, je ne vous avais pas vu arriver. Que puis-je vous servir ?

Donnez-moi, mon enfant, un verre de bière. Elle doit être bien fraîche !

Ne vous en faites pas, Monsieur, l’eau des baquets où sont les bouteilles est glaciale !

Ce monsieur est un bourgeois de Dinan, son costume en tweed, sa casquette, ses lunettes dorées révèlent un homme respectable d’une cinquantaine d’années. Tout en le servant, Lucienne l’observe du coin de l’œil, alors qu’il essaye de déchiffrer le titre du livre qu’elle a posé tête-bêche sur un tabouret à demi glissé sous la table.

 

L’Aublette est en fête, c’est le moment des courses. Tout Dinan est venu admirer le spectacle, jouer au Pari Mutuel, rencontrer des connaissances, mettre ses beaux habits. Ce n’est pas Auteuil, bien sûr, mais on voit quelques grands chapeaux à fleurs, des costumes, des robes de toutes les couleurs. Il y a partout des voitures, des vélos, des sulkys brancards en l’air, des lads, de tout petits jockeys tirant de grands chevaux nerveux et suant à travers la foule ; ça sent le crottin tiède, la transpiration, la poussière et l’herbe foulée, le vin et les saucisses, des relents, un remugle qui grise un peu en ce jour de mai où il fait déjà chaud. Tout autour du champ de courses, les petits commerces se sont installés dès la veille des trois journées de réjouissances : échoppes de galettes et saucisses, déballage de pains d’épice, buvettes, charcuterie, bibelots, loteries et tombolas, quelques manèges, deux stands de tir, un homme fort, un mât de cocagne, des musiciens ambulants, le père Denis en personne… Des boulistes ont aménagé un terrain de jeu et s’insultent copieusement sans se préoccuper des regards courroucés que leur lancent les mères de famille et les veuves de guerre dans leurs voiles noirs…
Louise a dressé son stand comme chaque année. Elle a fait transporter quelques tables, des bancs. Lucienne est responsable du stand. Le café, situé à moins de cinq cents mètres de l’hippodrome est ouvert et Louise aidée d’une voisine, la mère Ruquet, sert la clientèle nombreuse, qui cherche à reprendre souffle en dehors de la foule agglutinée autour de la piste.

C’est le jour des affaires. À ne pas manquer. Charles joue aux courses : il a une place dans la tribune et a sorti les jumelles de son époque voyageuse. À près de quatre-vingts ans, il étonne par sa verdeur.

 

 

Et qu’est-ce que tu lis, si je peux te le demander, dit le monsieur qui est en train de boire sa bière ?

La vie de Du Guesclin !

Ah ! Tu aimes l’histoire et les chevaliers bretons !

Oh oui, Monsieur, mais je lis aussi beaucoup d’autres livres !

Et les voilà tous deux en train de parler bouquins, lectures. Le monsieur paraît s’étonner, il questionne, s’amuse. Lucienne est parfois déroutée par les questions. Il lui donne sa carte et lui confie qu’il écrit aussi des livres et que, si elle veut, elle peut passer chez lui 4, rue François-Marie Luzel. C’est marqué sur la carte.

Roger Vercel, lit-elle.

Mais, son livre, Du Guesclin, c’est Roger Vercel qui l’a écrit !… Elle ne sait plus que dire, bouche bée, le regard allant du bristol ce monsieur si bien mis…

Il lui aura fait préparer un petit ballot de bouquins, poursuit-il. Il suffira de sonner. La cuisinière le lui remettra.

Un gros monsieur en costume sombre et chapeau melon, accroche le bras de Roger Vercel. Ils commencent à discuter. Le gros monsieur rit fort, s’exclame, essuie son visage couvert de sueur avec un immense mouchoir à carreaux, lui tape sur l’épaule, fait de grands gestes ; Roger Vercel salue, repose son bock et suit son interlocuteur.

N’oubliez pas Mademoiselle la liseuse. Les livres vous attendront à partir de demain ! Au revoir !

 

Lucienne se demande comment un monsieur si bien peut être l’ami d’un aussi grossier personnage ! On ne voit jamais cela dans les livres. Roger Vercel ! Un écrivain !  C’est Jacqueline qui sera jalouse, quand elle saura !

Une bande de jeunes gens réclame des bières. Il n’est plus temps de lire ou de rêver aux livres de M. Vercel. Lucienne glisse la carte de visite dans la poche de son tablier. Le coup de feu tant redouté est là. Après la cinquième course, on profite d’une pause pour remettre la piste en état. Des employés municipaux font le tour du circuit avec des brouettes de terre et des pelles. La foule a faim et soif. Les chanceux réclament à boire pour arroser leurs gains ; les malchanceux pour faire passer la pilule.

 

                 18.

 

Voilà les livres que M. Vercel vous a promis.

La grosse dame aux cheveux blancs remet à Lucienne un paquet bien lourd.

Ce sont des aventures de marins ! Des histoires d’homme et de guerre ! Tu verras. Et puis, il y a aussi son dernier livre, Capitaine Conan, un livre terrible ! On dit que M. Vercel aura peut-être le prix Goncourt !

Lucienne dit merci et ne sait pas ce qu’est ce prix Goncourt.

Elle a osé, après bien des tergiversations, sonner à la porte de la villa des Vercel, la villa Magdale comme l’annonce la plaque de marbre rose apposée sous la chaîne de la cloche. Elle a failli s’enfuir en courant quand elle a entendu le tintement sourd de cette cloche et des pas crissant sur le gravier, de l’autre côté du portail monumental recouvert d’une énorme glycine qui embaume toute la rue, et puis elle est restée parce que M. Vercel habite rue François-Luzel et qu’elle a lu des livres de ce dernier. Un bon signe.

J’ai aussi une lettre pour toi, ajoute la dame en sortant de la poche de son tablier un carré de papier blanc.

Une lettre ! Pour elle ! La deuxième de sa vie après celle que Jacqueline lui a envoyée après les dernières vacances pour lui confier son ennui d’être toujours surveillée par sa mère.

Lucienne prend précieusement la lettre, coince le paquet contre sa hanche.

Au revoir Madame. Vous direz merci à M. Vercel !

 

Au coin de la rue, Lucienne pose sans façon son paquet par terre et ouvre ou plutôt déchire l’enveloppe pour l’ouvrir.

 

« Avec les compliments de Roger Vercel, en remerciement pour la bière bien fraîche servie au champ de courses par une après-midi torride. Bien du plaisir à la lecture.

 

PS : Je ne voudrais pas paraître m’occuper de ce qui ne me regarde pas, mais mon ami, M. Le Dru, le chapelier de la rue de l’Horloge, cherche une jeune vendeuse pour sa chapellerie. Il est aussi un grand liseur. Il serait enchanté d’avoir derrière son comptoir une jeune fille qui partage ses plaisirs.

Je ne sais pas si vous allez à l’école ou si vous travaillez déjà ; je ne sais pas si la chapellerie vous attire, en tout cas, si vous voyez un intérêt quelconque dans cette offre, allez le voir et montrez-lui cette lettre. »

 

Vendeuse en ville !

 

 

Songeuse, Lucienne replie précautionneusement la lettre.

Ce serait bien, mieux en tout cas que de perdre son temps à l’Aublette au risque de devoir rempiler dans une des fermes du voisinage.

Mais Louise voudra-t-elle ?

 

19.

 

Louise a bien voulu.

 

Le magasin est agréable et Lucienne se plaît en compagnie de madame Le Dru.

Monsieur Le Dru la fait bien rire avec ses comportements d’enfant gâté et pourtant, à les regarder tous les deux, on dirait plutôt le père et la fille.

D’ailleurs, Madame Le Dru est de plus en plus souvent absente du magasin. Elle a ses visites à faire, dit-elle. Elle ne pense plus à rapporter des gâteaux et Lucienne se fait son thé seule.

À chaque fois, quand M. Le Dru passe au magasin et demande où est Madame, il prend un air renfrogné et marmonne des choses incompréhensibles. Mais il est très occupé. Il termine, affirme-t-il un livre important sur Duclos le Dinannais – oui ma petite ! Celui de la Place ! – et n’a plus une minute pour la boutique.

Heureusement que vous êtes là, Lucienne. Nous sommes très contents de vous avoir.

Il est déjà parti et Madame n’est toujours pas de retour. Lucienne est presque seule, livrée à elle-même et à ses lectures.

Les après-midi sont longues, car les clients sont rares et les quelques représentants passent toujours dans la matinée.

De temps en temps, Pierre, l’apprenti boulanger d’à côté lui apporte un croissant, une brioche. Mais elle se méfie de ce gros garçon au visage bonasse qui lui rappelle Jacques à cause de sa moustache naissante. Elle n’aime pas non plus le regard qu’il jette sur elle. D’ailleurs elle déteste que les garçons la regardent.

 

Un mardi pluvieux, alors qu’il y a tout juste assez de jour pour terminer Capitaine Conan, un monsieur d’un certain âge, entre dans le magasin.

Il ne veut pas acheter un nouveau couvre-chef mais souhaiterait que son chapeau habituel, qui lui convient parfaitement, soit remis en forme.

Est-ce possible ?

Lucienne ne sait pas trop. Vendre oui, mais tout ce qui est technique, il faudrait voir Madame et Madame n’est pas là.

Vous lisez Capitaine Conan, Mademoiselle ? Savez-vous que Vercel vient d’obtenir le prix Goncourt ? La ville de Dinan peut s’enorgueillir d’une vraie célébrité.

Et le monsieur se lance dans un long discours pour vanter son amour de la littérature, son admiration pour Vercel et son respect pour le travail que M. Le Dru fait à la tête de la société d’histoire de la ville.

 

Avec de telles personnes, nous n’avons pas l’impression de vivre en province ! Vous êtes de la famille de M. Le Dru, Mademoiselle ?

Mademoiselle secoue la tête. Elle n’est qu’une vendeuse. Elle rougit. Le client éclate de rire devant son air déconfit.

 

Il reviendra un autre jour. En attendant, il laisse son chapeau avec mission de poser la question à madame Le Dru et de faire pour le mieux.

Vous lui direz que M. Hermann est passé.

 

Trois jours plus tard, le monsieur revient au magasin. Lucienne est toujours seule.

Elle lui parle de Capitaine Conan qu’elle a fini, lui dit ce qu’elle en pense. Elle préfère les romans de Pierre Loti parce qu’il y a plus de sentiments. Ce n’est pas la même chose, lui rétorque-t-il, en s’asseyant sur la chaise de Madame Le Dru, Vercel est énergique, parfois trop dur. Loti, c’est de l’eau de roses. Il faut sortir son mouchoir à chaque page. Conan, c’est l’horreur de l’après-guerre, c’est une littérature de stigmates ! Une littérature d’hommes…, et vous êtes une demoiselle !

Que lisez-vous encore ?

Et on parle, on parle. Lucienne oublie sa timidité comme quand elle chantait sur les tables du bistrot de Taden. Elle fait attention à ce qu’elle dit, se mord les lèvres quand elle sent avoir laissé échapper une expression qui ne va pas, parle pointu tant qu’elle le peut. On est passé de Vercel à Dorgelès, à Benjamin…

Et Barbusse ? Avez-vous lu Le feu, Mademoiselle ? Non Monsieur.

C’est bien. Je n’aime pas Barbusse. D’ailleurs comment peut-on s’appeler ainsi ! Quel nom ! Il écrit des livres pleins de mauvaises choses pour la jeunesse !

Le monsieur reprend son chapeau en soupirant.

Vous ferez des compliments à madame Le Dru. C’est de la belle ouvrage. Il est comme neuf.

Lucienne remplit la facture et la tend à ce monsieur. Vous avez une belle écriture, jeune fille.

Je repasserai un de ces jours et nous parlerons encore !

 

Madame Le Dru ne vient plus du tout au magasin. M. Le Dru ne réussit pas à terminer sa monographie. Les clients sont toujours plus rares.

 

  1. Le Dru est passé en coup de vent l’autre jour. Il n’avait plus de monnaie.

 

N’auriez-vous pas quelques pièces, Lucienne, j’ai oublié mon porte-monnaie. Je vous rendrai tout cela avec votre paye.

 

Madame Le Dru est partie, avec un mécanicien automobile de Rennes, répète la rumeur. Elle s’est fait la malle comme on dit.

 

  1. Le Dru est effaré, mais son livre est paru. Il rayonne. Le magasin ne l’a jamais intéressé. Il a offert un exemplaire dédicacé à Lucienne.

Il se demande pourtant bien qui s’occupera de lui. Lucienne, qu’il regarde souvent en coin, est décidément trop jeune.

 

Le magasin ferme en octobre. Pas un seul client en septembre. M. Le Dru a tout vendu et, en guise de dernier salaire, donne quelques billets à Lucienne, qui ne peut s’empêcher de pleurer en quittant le petit magasin.

Les deux mannequins chauves des vitrines ont le regard vide et le sourire niais. Elle se détourne pour ne pas les voir. Ses deux compagnes…

Elle ne voudrait rien dire à Louise. Mais Louise saura. Il faut donc lui en parler.

Elle a décidé de rentrer à pied, pour respirer, avoir le temps de penser.

Le planton devant la caserne la regarde avec intérêt. Elle presse le pas.

La côte de Casse-Pot est raide, le vieux moulin du virage dresse ses ailes pourries sur un ciel de plomb ; en se retournant, elle peut voir les toits d’ardoises de Dinan.

Ce midi, à la radio, on a annoncé que la guerre était évitée. Daladier, Chamberlain et Hitler se sont mis d’accord. La nouvelle devrait la réjouir, elle n’a jamais trop aimé les discours va-t-en-guerre de Fernand ou des clients de Louise. Mais elle a le cœur trop gros pour penser à autre chose qu’à ses propres soucis.

Munich est bien loin de l’Aublette.

 

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