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Publié le: lun, Mar 13th, 2017

La Soue : dixième épisode, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs

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La Soue,

 

par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

 

Résumé des chapitres 17-20

Lucienne aide à la buvette installée sur le champ de courses par Louise. Un consommateur engage une conversation avec elle. Il s’agit de Roger Vercel charmé d’apprendre qu’elle aime la lecture. Il lui propose de passer à sa villa de Dinan : on lui remettra quelques-uns de ses livres. Non sans appréhension, Lucienne va chercher ce cadeau. Une lettre jointe aux livres lui fait savoir qu’un ami de Vercel cherche une employée dans une chapellerie de Dinan. Lucienne est folle de joie, mais convaincre Louise sera difficile. Celle-ci après bien des réticences accepte et Lucienne est toute à son bonheur d’autant plus que les patrons sont des gens charmants et que la boutique se trouve dans la maison natale de T. Botrel ! Mais le magasin fait de mauvaises affaires et ferme.

 

10e suite

 

21.

 

Lucienne n’a toujours rien dit à sa tante. Elle aurait bien voulu en parler d’abord à Charles, mais c’est impossible. Il va trop mal.

Dès qu’elle arrive dans la chambre, il lui prend la main, la regarde avec des yeux apeurés, des yeux d’épagneul malheureux et geint comme un enfant. Il a les mains moites ; il tremble un peu. Il n’est plus le Charles fier à bras qui court les chemins creux au cul de Martin, flairant la bonne aventure au tournant d’une ferme ou d’un champ, le nez au vent, la narine nerveuse comme Jules son chien quand il sent le gibier. Il est un petit vieux malade et angoissé, engoncé dans un lit au matelas fatigué, qui sait qu’il n’en a plus pour longtemps.

Elle seule peut désormais lui apporter son bouillon, ses bouillies. Il ne veut plus voir Louise.

Celle-ci fait sentir toute sa rancœur à Lucienne.

Qu’est-ce que tu lui as fait à ton oncle ? J’espère que tu t’es bien conduite avec lui ! Bon chien chasse de race !

 

Alors, Lucienne s’enfuit derrière le pommier, au fond du verger, mâchoires serrées, larmes au bord des paupières.

Des musiciens répètent chez Mimile. Elle chantonne les airs que jouent les accordéons invisibles les yeux écrasés sur le mur de parpaings qui fait le dos de ce dancing improvisé. Par moments, elle sent la fumée des cigarettes qui doit s’échapper par une invisible lucarne. Parfois, la musique s’arrête et elle perçoit des bruits mous, indistincts, étouffés.

Elle regarde autour d’elle, l’Aublette, le vent, les ronciers le long du chemin, les petits platanes de la Côte Sainte-Anne, le vide, l’herbe partout et les orties. Au loin, comme une imploration, au gré des haies irrégulières, les chênes émondés dressent leurs moignons tordus et torturés vers le ciel. Minou, le chat roux, à demi sauvage, de Charles, chasse au milieu du pré. Une patte levée, l’échine arc-boutée, il attend, prêt à jeter sa griffe sur la proie à venir.

Elle songe, la BNCI, la ville, un travail de bureau. M. Hermann. Elle se sent tellement misérable, tellement petite, tellement loin de Dinan, tellement loin du monde, ici, à l’Aublette. Qu’est-elle, elle, la première du canton, la boniche à Louise, la fille de la bossue, la proie de l’araignée et des autres, la petite vendeuse de chapeaux, la bonne à rien…

Jamais elle n’osera aller à la BNCI, M. Hermann veut se moquer d’elle et c’est pour cela qu’elle ne dira pas un mot à Louise.

 

Il paraît que Mimile pense donner de l’ampleur à son affaire. En tout cas, les maçons ont agrandi son hangar, on a ajouté un toit en ciment ondulé, de l’éternit disent les gens, moins cher que l’ardoise et dix fois plus résistant. Lucienne aime bien ce toit. Ça change des éternelles ardoises, si tristes sur les murs gris. Mimile…

Peut-être aura-t-il besoin d’une serveuse. Elle n’aime pas trop Mimile quand il la regarde passer devant chez lui avec ses petits yeux et son éternel mégot au coin des lèvres. Elle lui trouve un air méchant et on dit qu’il n’est pas doux avec sa femme…

Elle pleure ; la musique des accordéons est trop triste.

 

Elle est allée le voir Mimile. Elle a fait attention à ce que Louise ne l’aperçoive pas. Elle a dû faire tout un tour par-derrière la masure des Barbedienne, jusqu’aux Perrières.

 

Oui, il est d’accord, a-t-il dit avec un ricanement nerveux et sans la regarder dans les yeux, mais elle ne viendra travailler qu’aux coups de feu. Il ne peut pas la payer beaucoup, avec tous les travaux qu’il vient de faire et la réclame qu’il a fallu installer un peu partout. Elle pourra garder les pourboires et puis…, si elle veut chanter, on pourra s’arranger, elle chantait bien à Taden. Il en a entendu parler.

 

Je vais commencer chez Mimile dès que ses travaux seront terminés. Je pourrai vous payer ma pension à nouveau, Tante Louise.

 

Mimile ? Il n’en est pas question. Ne voilà-t-il pas qu’il paraît qu’on lui a accordé une licence ! Il va vendre du vin et du cidre à cinquante mètres de chez moi ! Tu ne te rends pas compte que je n’ai plus qu’à mettre la clé sous la porte. Tu ne vas certainement pas travailler chez Mimile.

 

La discussion était close, Louise tournait déjà le dos.

 

Pour la pension, tu n’as qu’à retourner à la Brosserie, continua-t-elle en battant la pâte à galettes qu’elle avait laissé reposer sur un coin de la table, il paraît qu’ils recherchent des ouvrières. Tu as voulu les quitter en jouant les mijaurées pour je ne sais quelle raison. Tu seras bien contente d’y gagner ton pain à nouveau. Ta place est là-bas. Crois-tu être sortie de la cuisse de Jupiter ? Moi, à ton âge, j’acceptais tout, bien contente encore !

En attendant, n’oublie pas ton repassage. Je parlerai à Duverdier. Ça me coûtera encore deux ou trois bolées.

Lucienne ne bouge pas.

 

Alors, ne m’as-tu pas entendue, aboie Louise avec colère en se redressant, la cuillère de bois à la main ? Dépêche-toi au lieu de rester plantée là comme une gourde. Ah ! tu me rappelles ta mère, elle avait toujours les deux pieds dans le même sabot !

 

Tante Louise, je vais aller travailler à la BNCI.

Louise qui a commencé à gravir l’escalier s’arrête d’un coup et se tourne vers Lucienne.

Ah ! Voilà ! le monsieur de l’autre jour ! Mademoiselle a donc une nouvelle qualité : dissimulée ! Il ne manquait plus que cela. Mais dans le fond, ça ne m’étonne pas. Qu’est-ce que tu lui as fait à ce bourgeois pour qu’il vienne te relancer jusque chez moi ?

 

Elle reprend son ascension pour s’arrêter aussitôt et, se penchant à demi par-dessus la rampe qu’elle empoigne à pleines mains, la lèvre tordue :

Tu devrais avoir honte ! Tu penses à sauter du cul, à jouer les demoiselles alors que ton oncle est en train de crever. Tu es une sans-cœur, tiens. Nous qui t’avons accueillie…

 

Louise disparaît en haut de l’escalier. Lucienne l’entend rire et répéter :

La BNCI, pauvre folle ! La BNCI ! Je t’en donnerais de la

BNCI !

 

Demain elle ira à Dinan.

 

                 22.

 

Voilà, vous avez rempli les documents nécessaires. Mademoiselle Quintin, vous me rapporterez dès que possible une autorisation de votre tutrice car vous êtes encore mineure. M. Hermann m’a dit le plus grand bien de vous et c’est avec plaisir que nous vous recevrons à l’essai dès qu’une place sera définitivement libre, ce qui ne saurait tarder puisque nos services sont en expansion. Donc, renvoyez-nous cette autorisation et nous vous préviendrons. Comptez un délai de cinq à sept semaines, et puis vous serez certainement des nôtres.

 

Lucienne se lève et a peur de se prendre les pieds dans l’épais tapis qui couvre la moitié de l’immense bureau de M. Rondeau, le chef du personnel de la BNCI. Par les fenêtres à meneaux on voit les grands arbres du parc et l’allée gravillonnée, toute blanche, qui serpente entre des massifs de fleurs jusqu’à un petit étang qui scintille en contrebas.

Il y a partout des plantes vertes, comme dans un film américain… Quel bureau ! et puis des livres, des livres à n’en plus finir qui reluisent de tous leurs cuirs sur des étagères de bois verni. Peut-être est-ce ce qu’on appelle de l’acajou…

 

  1. Rondeau s’est levé pour l’accompagner à la porte, il lui indique le chemin avec courtoisie. C’est un petit homme rondouillard et chauve, à lunettes d’écailles. Son costume rayé est un peu défraîchi. Étonnant ! Lucienne ne sait que dire, elle serre de toutes ses forces son sac à main, ce sac que Madame Le Dru lui a offert pour qu’elle fasse, disait-elle, moins campagne. Elle sent qu’en ce moment elle fait terriblement campagne, pire encore, cambrousse. Elle se sent déplacée. A-t-elle vraiment sa place dans ce lieu ? Elle aurait dû au moins mettre d’autres chaussures que ces semelles compensées qui lui donnent une démarche lourde comme si la glèbe des champs lui collait aux pieds !

 

Bien Monsieur, au revoir Monsieur, saluez, s’il vous plaît, M. Hermann…

La porte du bureau s’est refermée.

 

Embauchée ?

Lucienne se retourne. C’est une jeune femme brune, une pile de dossiers sur les bras, qui s’est adressée à elle.

Non Madame, pas encore. Peut-être dans quelques semaines.

 

Pas de madame avec moi, mon nom est Hélène. Bonjour et bonne chance. Il faut que je me dépêche de porter mes colis. Mon patron n’aime pas les retards. Au fait, vous vous appelez comment ?

Lucienne…

Eh bien, à bientôt Lucienne ! et la jeune femme disparaît par une lourde porte matelassée de cuir qui fait face à l’escalier monumental qu’il s’agit maintenant de descendre le mieux possible avec ces chaussures ridicules.

 

Lucienne se retourne avant de franchir le portail de la Conninais et de reprendre la route de Dinan.

La BNCI !

Le bâtiment est un de ces châteaux construits au XIXsiècle par les nouveaux riches de l’époque : des tourelles, des fenêtres à ogives, des crénelures, de la brique et des angles en pierre de taille… Un petit côté troubadour, un peu de Viollet-le-Duc, un peu de romantisme, un peu de néo-renaissance-bretonne, une coulisse pour mauvaise reconstitution historique…, mais Lucienne ne voit que le château. Elle va peut-être travailler dans un château, marcher sur des tapis épais comme des matelas, descendre en ville le midi, bras-dessus, bras-dessous avec des copines !

Elle en bâille d’étonnement et se dépêche de quitter les lieux, car il est midi et les jeunes filles qu’enviait tant Madame Le Dru commencent à descendre l’escalier monumental de granit pour aller déjeuner à Dinan, elle n’a pas envie qu’on la voie déjà, ainsi. La rencontre avec Hélène était suffisante !

Hier, on a appris que l’Allemagne avait envahi la Tchécoslovaquie. On parle de guerre, de mobilisation. Lucienne s’en fiche. Elle se sourit dans la vitrine des Galeries Dinannaises, elle va entrer à la BNCI !

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