Publié le: lun, Mar 20th, 2017

La Soue, onzième épisode, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs

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La Soue,
par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

 

 

Résumé des chapitres 21-22

 

Lucienne à qui un client a proposé d’aller voir de sa part à la BNCI (banque) pour un travail, n’ose pas en parler à sa tante, qui se moquerait d’elle : elle n’est bonne qu’à la Brosserie ! Pourtant, elle « ose » et se présente à BNCI. L’entretien est concluant : elle est prise, mais elle devra fournir l’autorisation de Louise, car elle est mineure ! Ça risque d’être difficile ! En traversant les bureaux, elle a fait la connaissance d’une fille sympathique, Hélène.  

 

11e suite

 

 

  1.  

Lucienne, si tu veux, je t’invite dimanche, chez Mimile. Il a drôlement bien installé son dancing !

Bonjour Yvon. C’est bien gentil de ta part, mais tu sais, je ne sors pas. Et puis, le jour de Pâques, il y aura sans doute du monde au café. Il faudra que je donne un coup de main à Louise. Écoute, je passerai tout de même. Peut-être que tu auras changé d’avis.

Le grand jeune homme un peu gauche qui vient de s’adresser à Lucienne enfonce son béret sur ses oreilles rouges et saute sur un vélo de course déglingué pour foncer en direction de Plélan. Lucienne le suit des yeux. Yvon est un gentil garçon. Plus âgé qu’elle, il a déjà fait son service. Pendant les trois années d’une absence quasi totale, il a régulièrement envoyé des cartes postales d’Algérie – une scène de fantasia, Santa-Cruz, une vue du Sahel, la Montagne des Lions, Constantine… – où il était cantonné, à Louise puis à Lucienne.

Louise s’était d’abord étonnée de recevoir ces cartes, d’un gamin, comme elle disait, qui n’avait peut-être pas mis trois fois les pieds au café. Et puis, lorsque Lucienne avait eu sa première carte, elle avait compris, mais n’avait rien dit.

Les parents d’Yvon ont du bien, raconte-t-on. Leur ferme ne paye pas de mine, mais s’ils ne possèdent pas beaucoup de surface en propre, ils exploitent depuis des générations les grasses terres du château de Quévert, et ce sont des terres et des bois qui rapportent alors que chacun sait que le loyer est ridicule. Le père Lefeuvre a la réputation d’être un grand bosseur et on le voit continuellement en train de s’activer dans ses champs, ce qui explique qu’il soit un mauvais client : on ne lui a jamais connu de cuite et s’il passe boire une bolée de temps en temps c’est surtout parce qu’il a besoin d’autre chose à l’épicerie. Comme tous les gens du coin, il pense qu’on ne peut décemment faire un tour à l’épicerie sans se rincer le fond de la gorge.

Sa femme est d’une laideur repoussante, mais elle est la fille d’un petit propriétaire qui économise sur sa pension à Dinan dans une maisonnette de la place Duclos et loue sa ferme du côté de Taden. Des sous à attendre. Yvon a un frère un peu plus âgé, taillé à la serpe, qui aide aux travaux à chacun de ses moments libres. Un bon gars lui aussi, et courageux, qui a appris le métier d’ébéniste et monté son atelier aux portes de Dinan.

Des gens comme il faut donc. Un parti pour Lucienne. Inespéré ! La fille de la Bossue !

 

Bonjour Madame Salmon. Je passais, et joyeuses Pâques !

Tu boiras bien un petit verre ! C’est ma tournée ! Joyeuses Pâques à toi aussi, mais dis donc, tu es chic avec ce beau veston ! C’est la première fois que je te vois en chemise blanche et cravate ! Un Parigot !

 

Vous rigolez, Madame Salmon. Tous les dimanches, je mets la cravate ! C’est comme ça à la maison. Depuis toujours !

 

Mais tu ne vas pas me dire que tu t’es mis sur ton trente et un pour venir me souhaiter mes Pâques, réplique-t-elle ?

 

Ben non, Madame Salmon, hésite-t-il en regardant ses souliers. Ou plutôt, aussi. En fait, je voulais savoir si Lucienne n’a pas envie d’aller chez Mimile avec moi. Vous savez. Il inaugure aujourd’hui sa nouvelle salle.

 

Je sais, répond Louise avec un air contraint, je sais, Mimile… Lucienne est en haut, à liborionner, comme toujours, mais je crois bien qu’elle va t’accompagner.

Lucienne, Lucienne…

 

Lucienne a vu Yvon descendre de son vélo. Elle n’a pas envie de se montrer, mais Louise insiste.

 

Bonjour Yvon. Tu vas bien ?

 

Joyeuses Pâques, Lucienne. Tiens, j’ai quelque chose pour toi. Les cloches…

 

Sa grosse main tend un sachet d’œufs de Pâques multicolores en sucre.

 

Je les ai trouvés dans le jardin, et il essaie un rire qui n’arrive pas à éclore. Gorge nouée.

 

Mais il ne fallait pas Yvon. Merci tout de même. J’en donnerai à Charles. Il adore les bonbons…

 

Louise s’est emparée de quelques verres et les essuie, faisant semblant de rien.

 

À propos, Charles, comment il va ?

 

Doucement, bien doucement soupire Louise en regardant à travers le verre qu’elle tient en main.

Silence.

 

Tu sais Yvon, je n’ai pas envie d’aller chez Mimile, j’ai mal à la tête.

 

Tu lis trop, réplique Louise, tu accompagneras Yvon. Ça te changera les idées.

 

Mais…

 

Il n’y a pas de mais, ma fille. Allez, ouste. Il faut que je change la sciure de la salle. Avant de partir, apporte-moi le balai et un seau.

 

Si elle aime la musique, Lucienne déteste les bals. Yvon la serre aussi de trop près. Elle trouve qu’il a les mêmes mains que l’araignée. Il lui ressemble d’ailleurs. Le regard. Que veut-il d’elle ? La même chose que ces voyous de la Brosserie. Elle se sent mal et ne peut venir à bout de la limonade qu’il lui apporte. Il boit une bière, à même le goulot.

Heureusement qu’il y a autant de bruit. Pas besoin de parler. Quelques couples dansent, se regardent dans les yeux. Sérieux. La java vache. Des filles éclatent de rire et se chuchotent d’inaudibles secrets à l’oreille. Devant le bar, des gars en rang d’oignon, le col de la chemise blanche étalé sur la veste foncée essayent de copier les mecs de Dinan à grand renfort de brillantine Forville. Le bock ou le canon à la main, ils se donnent du courage avant d’aller solliciter une des filles assises sur un banc de la longueur du mur, à dix mètres en face d’eux. Elles, elles se tortillent, minaudent, se tiennent par le bras, rient de leurs lèvres trop rouges, jettent la tête en arrière, font des effets de chevelure, des effets de gorge, lancent des regards rapides aux gars. Chacun s’observe. Personne n’ose encore.

Yvon a mis son bras autour du cou de Lucienne.

Lucienne retire ce bras. Elle ne veut rien savoir de ce garçon, ni d’un autre d’ailleurs, avec leurs airs brutaux et leur force qui effraie, qui fait mal.

Yvon lui parle. Elle n’écoute pas ou n’entend pas. En tout cas elle ne répond rien.

Yvon est allé chercher une seconde bière. Quand il revient, Lucienne est partie.

 

Elle marche à grands pas sur la route de Sainte-Anne. Les vêpres sonnent au loin. Le vent s’est levé. Il fait même froid. Elle rentre. Ses livres. Un refuge.

Louise, derrière son comptoir la regarde monter l’escalier et hausse les épaules.

Tu porteras son bouillon à ton oncle, puisque tu es déjà là.

  1. L’Aublette, le 10 octobre 1939

Chère Jacqueline,

Je suis très malheureuse. Tante Louise vient de m’annoncer que tu ne viendras pas à Noël, ni Yvonne, ni Fernand (mais ça, c’est moins grave !) puisque vous allez dans les Alpes à cause de tes poumons.

Ma pauvre Jacqueline, tu n’as pas de chance avec ta santé. Il faut dire que tes parents exagèrent et qu’ils te font certainement trop travailler. Enfin, tu en as tout de même, de la chance : les Alpes, c’est bien mieux que l’Aublette, surtout que vous allez dans une station chic m’a dit Charles. Tu vas peut-être faire la rencontre de ta vie !

Ici, rien ne change. Le fils Mahé a été mobilisé quelques jours après s’être marié. Il n’est pas encore revenu en permission. Sa femme (que tu ne dois pas connaître, car elle est de Lanvallay) attend un enfant ! Ils n’ont pas perdu de temps, à moins que… Tu vois, je suis toujours aussi mauvaise langue. Tu te rappelles d’Yvon, le rougissant ? Eh bien, depuis quelque temps, il n’arrêtait pas de m’embêter. Il m’a même invitée au bal ! Samedi, il a voulu relancer ses invitations. Je lui ai donné son billet sans hésiter. Il m’a fait pitié, mais que veux-tu ! Ni lui ni un autre. Je n’ai besoin de personne et d’ailleurs je ne me marierai pas.

Je vais sans doute commencer à travailler à la laiterie de Landujan. Louise n’a pas voulu que je rentre à la BNCI. Elle dit que ce n’est pas pour moi, qu’on verra plus tard. Comme elle tient à ce que je sois ouvrière…

J’ai écrit à M. Hermann pour lui expliquer. Il a été très gentil et m’a répondu qu’il y aura toujours une place pour moi ! C’est quand même sympa, mais je n’y crois pas. Le fils Ruquet travaille aussi là-bas et il prend la camionnette de la ferme à cause de sa jambe. Il m’emmènera tous les jours. C’est pratique. Ce n’est pas le genre de travail que j’aurais voulu faire, mais tant pis. Je crois que je n’ai pas grand-chose d’autre à espérer. Je dois déjà être contente d’avoir été recueillie par ta grand-mère et d’avoir un toit au-dessus de moi. Ma vie ça sera ça. Quand j’aurai trente ans, je serai toute grosse, toute rouge et je sentirai le lait caillé. Tu auras honte de moi quand tu descendras de ta belle voiture, maquillée et plus blonde que jamais !

 

Je crois que je vais arrêter cette lettre pour ne pas te fatiguer.

 

C’est Mademoiselle Aubert qui serait contente de voir que je peux encore écrire deux pages !

 

Vraiment dommage pour les vacances ! Quand vais-je te revoir ? Soigne-toi bien ma petite.

Ta sœur, Lucienne

 

PS : Si tu vois Yvonne, ne lui dis pas bonjour ! Je file derrière le vieux pommier pour penser à toi.

 

25.

 

C’est donc la guerre.

Encore une fois. Ça faisait longtemps qu’on l’attendait celle-là, avec ce fou furieux de Berlin !

Charles s’est levé pour aller à la mairie voir les affiches proclamant la mobilisation. Il a trouvé la force de sortir. Il a fallu tout de même l’aider à s’habiller. Il a mis ses beaux habits, ses médailles gagnées aux colonies. Il en a oublié ses douleurs et a attelé tout seul Martin – qui n’en est pas revenu – en un rien de temps. Il est rentré en sifflotant la Madelon et a offert la tournée du patron.

À la victoire, a-t-il crié, comme en 14 !

Il paraît que les Boches ont déjà traversé la Belgique, a répliqué, l’air sombre, le fils Letort, qui a une jambe raide depuis le Chemin des Dames.

Faut qu’on les arrête ! crie le père Dupanloup, affalé sur la table du bistrot, comme sur la Somme ! Faut qu’y zi aillent les p’tits gars, comme nous ! Si j’avais dix ans de moins…

C’est comme moi, rétorque Louis Forbras, si j’avais pas pris ma dose de shrapnel à Douaumont, j’aurais été volontaire !

Ils sont une dizaine à encourager par bouteille interposée nos petits gars, verre levé, regard glauque.

Dis pas les Poilus, Georges. Les Poilus, c’étaient nous ! Eux, c’est aut’chose. Faut d’abord qu’ils mont’c’qui z’ont dans l’vent’, pac’que les Boch’, c’est pas du tout cuit ! On en a chié tout de même, faut pas oublier !

Oui, mais on les a eus et on les aura !

Et tous reprennent en cœur le « on les aura ».

Ils arborent aussi leurs décorations. Forbras a remis son casque de poilu, mais le cœur n’y est tout de même pas. Tous ces jeunots, ça n’a rien dans la culotte. On a foutu une raclée aux Boches en 14-18 parce qu’on avait été élevés à la dure. Aujourd’hui, c’est molasse et compagnie, java et cinéma, congés payés et grèves. On n’trouve même pu d’gars qui veulent travailler à la ferme. Une armée de fainéants aux mains blanches qu’on a maintenant ! Y’en a qui parlent de redressement national. Eh ben, il est temps ! Y zont pas tort les Boches, derrière tout ça, y a les Juifs. Regarde ; le Blum, y nous a apporté la merde. Rien que la merde.

Madame Salmon ! Une autre bouteille. C’est pas vrai, Madame Salmon, qu’on est un pays, excusez l’expression, sans bonbons ! C’est pas vot’fils qui dirait le contraire ! Pas vrai ? Fernand, lui, c’était pas un mou ! et toute la tablée, ainsi que Mme Salmon, tourne un regard mouillé vers l’étagère où sont exposées les décorations de Fernand, au-dessus du casque à pointe, du casque pris au Boche !

La France n’est plus ce qu’elle était. Leur guignol de Berlin, il a pas tort. Y te les entraîne ses gars ! À la dure ! On aurait bien besoin de ça chez nous pour se remuscler ! Allez, à la vot’Mme Salmon, et à Fernand.

Charles relance sa Madelon et chacun l’accompagne comme il peut.

On parle des deux jeunes de l’Aublette qui ont été mobilisés : le fils Mahé et le gendre d’Antoine, le charcutier. De toute façon, de prolongation en prolongation, ils étaient au service depuis 38. Un peu plus, un peu moins… Yvon doit rempiler. Son père n’est pas content : trois ans d’Afrique et maintenant… Ça fait un sacré manque à gagner !

Les deux autres sont d’anciens poilus : ils ont fait les deux dernières années, 17 et 18. On dit qu’ils n’iront pas au front. La territoriale ou quelque chose dans le genre. Leurs femmes n’ont rien à craindre.

On parle, on parle de tout et de rien. Forbras paye sa tournée, Letort aussi.

 

Eh ! les gars, c’est l’heure de la soupe, lance le petit Chauvin, va falloir y aller. C’est pas le tout. Guerre ou pas guerre, la patronne attend auprès du fourneau…

 

On rentre en titubant, fatigué par le vin et toutes ces paroles belliqueuses. Charles remonte difficilement l’escalier. Cette escapade et le petit rouge l’ont épuisé. Louise le déshabille et le couche. Il prendra bien une assiette de potage.

 

Madame Salmon a demandé à Lucienne de descendre le drapeau tricolore qu’elle avait fait installer au-dessus de la porte. On dit que les Boches approchent. Ils seraient entrés à Caen et à Rennes. Ils ne vont pas trop tarder à se pointer. On dit qu’ils sont très polis. Inutile de les provoquer.

Jacques Guyader, le maire, a d’ailleurs fait le tour des maisons pavoisées et c’est lui qui a demandé qu’on décroche tout cela. Même la mairie n’arbore plus les trois couleurs. On ne sait jamais.

 

Les Allemands se sont installés au camp d’aviation. Ils n’ont rien réquisitionné au village. On les voit seulement passer en groupe quand ils descendent à Dinan.

Une fois, un de ces groupes est venu boire un verre. Ils ont regardé, ont parlé entre eux, ils ont bien observé les décorations de Fernand. Heureusement, Charles avait fait enlever le casque et accrocher un portrait du vainqueur de Verdun. Ils ont remercié dans un français incompréhensible et ont payé. Des clients comme les autres dans le fond.

 

On écoute les discours du maréchal dans la salle. Madame Salmon a acheté une nouvelle TSF. Cela amène du monde. Il n’a pas tort le Maréchal. La France a besoin d’un traitement de cheval. Les anciens de 14-18 sont tout contents d’avoir leur chef à la tête de la France. On plaisante sur la déculottée de l’armée française. On peut bien plaisanter puisque les cinq gars de l’Aublette sont rentrés : ni blessés, ni prisonniers. Une chance. Bien sûr, on apprend qu’à gauche et à droite il y a eu des morts, des blessés. Quelques gars des environs se sont fait prendre, mais le père Forbras, qui a été en captivité à Koenigsberg, ajoute avec un clin d’œil que les Bochesses ont la cuisse chaude et que nos p’tits gars doivent pas s’ennuyer dans un pays où tous les bonshommes sont à la guerre, lui-même, à Koenigsberg, que sa pauvre femme lui pardonne…

 

 

Les anciens de 14 sont partagés sur la rencontre de Montoire. Les Boches sont tout de même les Boches, mais bon… Par contre, à l’Aublette, on s’enthousiasme pour la charte du travail. Fini les fainéants, plus de grèves en France ! Vive le Maréchal ! À la tienne Étienne…

 

Les quelques familles israélites de Dinan portent désormais l’étoile. On raconte que les Juifs ont été arrêtés à Paris.

Après tout, jamais de fumée sans feu. Si on les arrête, c’est bien qu’ils doivent être coupables.

Et puis, on a d’autres soucis. Il n’est pas facile de s’approvisionner, même à la campagne. Il n’y a plus de voisins. Celui qui n’a pas de jardin est mal parti. Les patates coûtent la peau des fesses. Ne parlons pas des œufs ou du fromage.

Un jour, des camions ont emporté les Juifs de Dinan vers Paris à ce qu’on dit, Drancy pour être exact. Les femmes en cheveux, les enfants cartables au dos avaient du mal à grimper à bord. Les gendarmes et des miliciens les ont aidés, si l’on peut dire. Il y avait quelques curieux, mais la plupart des Dinannais passaient sans rien voir ou restaient chez eux.

Une valise est tombée d’un camion. Personne ne l’a ramassée. Elle est restée deux jours à la même place. Et puis, elle a disparu.

La municipalité a attribué les appartements vides à de bons Français nécessiteux. La villa des Cohen, au-dessus de la promenade des Anglais, est devenue bien national. Elle est fermée en attendant qu’on lui trouve une affectation. Les vieux se rappellent que les Cohen sont arrivés d’Alsace en 1871. Ils n’avaient rien. En soixante-dix ans, ils sont devenus une des familles les plus riches de la ville. C’est quand même étonnant. Pas de fumée sans feu là non plus. Laval a bien raison quand il vitupère. Bien sûr, Monsieur Cohen a fait le Chemin des Dames, bien sûr, il est décoré…

On en parle chez Louise. C’est bien malheureux pour les enfants, mais on les réinstallera sûrement ailleurs, on leur apprendra l’effort et l’honnêteté… Faudra tout de même les surveiller de près, s’emporte le boulanger, pour qu’ils ne recommencent pas.

On a organisé des enchères pour vendre les meubles abandonnés. La vente a été bien fréquentée.

À Dinan, M. Le Dru a fouillé les archives : en 1278 et en 1621, les Juifs ont été chassés de Dinan. Il va écrire un article pour sa nouvelle revue Dinan, huit siècles d’Histoire.

 

Le gars Mahé a rempilé, dans la Milice à Darlan cette fois… Il ne se prend pas pour rien, ce petit con, quand il parade à l’Aublette. Plus facile de faire le malin avec un uniforme de pacotille que de travailler aux champs !

 

Lucienne, à la laiterie, n’est pas mieux placée qu’ailleurs. Pas plus mal non plus. De temps en temps un demi-litre de lait pour Charles. Rien de plus. Tout est contrôlé, mais chacun sait qu’il y a des malins qui savent se servir et que tout ça atterrit au marché noir, à Dinan ou à Rennes.

 

Quand elle va à la laiterie tôt le matin, Lucienne peut observer les soldats allemands, torses nus, qui se plongent la tête dans de grands baquets d’eau. Leur toilette ! Ils ne sont vraiment pas comme nous. Été comme hiver ! Quelle idée !

 

Lucienne n’aime pas son travail à la laiterie. Elle passe sa journée à laver les sols et les pots, les récipients divers où l’on verse le lait. Ses mains sont toutes rouges, couvertes d’engelures qui ne guérissent même pas. Le père Ruquet lui a donné de la graisse à pis de vache. Ça aide.

Les journées passent. Elle se dit que c’est la guerre pour elle aussi. Elle a lu Roland Dorgelès et tout de même Henri Barbusse, Benjamin et Remarque, Vercel et les autres qui ont raconté la guerre. Elle sait ce qu’est la souffrance. Elle n’a qu’à se taire. La laiterie, c’est sa tranchée.

 

Si les Boches se tiennent bien, les Anglais, eux, ils exagèrent avec leurs bombes. Il y a eu quantité de morts à Brest et à Saint-Malo. Une église même a été touchée : tous les communiants de Bruz y sont passés. On se prête Ouest-Éclair pour lire les détails et l’éditorial vibrant de pieuse colère.

 

L’autre dimanche, Hélène est passée avec son frère, Robert, au bistrot. Hélène, cette jeune femme entrevue à la BNCI.

Comment vas-tu ?

Je suis contente de te voir. C’est donc ici que tu habites. La BNCI, ça ne te disait vraiment rien ? Dommage…

 

Ils visitaient les fermes pour trouver des patates et un peu de beurre.

Robert avait quitté la BNCI pour faire son service. Il avait été appelé sur un croiseur et avait vécu le sabordage de Toulon. Depuis, il donnait un coup de main à droite et à gauche, quand l’occasion se présentait. On ne l’avait pas repris à la banque. La situation n’était pas favorable à l’embauche.

C’était pas facile : il fallait vivre à cinq sur un salaire et une toute petite pension de veuve de guerre ! Et le peu qu’il y avait était si cher.

Lucienne avait été heureuse de revoir Hélène. On s’est promis de garder le contact !

Robert était vraiment un beau gosse. Une petite gueule de beau ténébreux…

 

                 24.

 

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