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Publié le: lun, Mar 27th, 2017

La Soue, douzième épisode, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs

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La Soue,
par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

 

 

Résumé des chapitres 23-25

 

Lucienne aide Louise à la maison. Yvon, un voisin, s’intéresse à elle, et Louise voit en lui le parti idéal car ses parents ont du bien. Il l’invite, elle refuse, mais Louise l’oblige à aller au bal avec Yvon. Quand celui-ci se montre trop pressant, Lucienne rentre.

Dans une lettre à Jacqueline, Lucienne raconte ses frustrations, son désespoir. Elle a trouvé un travail dans une laiterie.

La guerre. Réflexions des poilus de 14 dans le bistrot de Louise. Lucienne a revu Hélène. Elle était accompagnée de Robert, son frère.

 

12e suite

 

 

La guerre est quasiment finie en Bretagne. Les Américains ont été accueillis en héros comme partout, même si le soir on se claquemure dans les fermes parce qu’on a peur de tous ces noirs armés jusqu’aux dents et dont on dit qu’ils sont pires que les Allemands pour ce qui est des vols et des viols.

On a tout de même eu la trouille à l’Aublette, car le terrain d’aviation a été bombardé deux fois. Mais les pilotes ont bien visé : ils ont pulvérisé les hangars et défoncé la piste. Aucune maison n’a été touchée. De toute façon, il n’y avait plus que deux biplans et un chasseur qui ne devait plus voler puisqu’il est resté au sol toute la guerre. Dès les premiers jours du débarquement, tous les Allemands, si l’on excepte une poignée, ont quitté le coin. Comme il n’y avait pas de résistance organisée, on a été tranquille.

Robert a été rappelé dans la marine. À partir de Cherbourg, sur le Lorraine, il est allé à Plymouth puis est descendu le long de la côte atlantique où il y a eu de belles parties de tir sur les dernières poches de résistance. À Toulon, il a été démobilisé. Hélène, fière de son frère, a invité Lucienne pour ce retour. Robert a ensuite rejoint des groupes de Résistants de la dernière heure et, au lieu de jouer aux cartes, ils font régner la nouvelle justice républicaine. On les craint presque autant que les gars de la milice. Impossible de leur refuser une motte de beurre ou un kilo de patates ! On ne veut pas passer pour de mauvais Français ! Tous ceux qui craignent d’avoir des comptes à rendre sont d’une générosité exemplaire.

Le gars Mahé a été retrouvé dans un fossé, percé comme une passoire. Son boucher de père a tiré son rideau.

En passant, on crache avec ostentation sur le rideau de tôle. Mimile, qui s’est découvert l’âme d’un Résistant, a dit qu’il y avait une justice.

Ils ne mourront ni de faim ni de honte ! Avec tout ce qu’ils ont traficoté ! Ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient. Tel père, tel fils. Les consommateurs qui écoutent Mimile autour de la table du bistrot de Louise, hochent la tête.

Que ce qu’ils méritaient et, ajoute le père Forbras, il y a encore bien des salopards qui ne doivent pas dormir tranquilles. Ils ne tarderont pas à y passer, renchérit le facteur Dutilleul, l’indignation tremblante. Tiens Louise, ça me dégoûte tout ça, remets-nous en une tournée, conclut-il en léchant son verre.

Mais Mimile proteste. Non Dutilleul ! Elle est pour moi cette tournée.

Silence. Merci, merci.

 

Il peut bien se casser d’une tournée, Mimile ! À chaque fois qu’il y a eu des parachutages au-dessus des landes et des étangs de Bétineuc, il a été le premier sur place. Il connaît les lieux comme sa poche. De jour comme de nuit et les Boches ne s’y sont jamais risqués. Alors il a eu vite fait de repérer les conteneurs pleins d’armes ou de munitions balancés par les Anglais pour la Résistance. Il a eu vite fait de les ouvrir, de fouiner pour s’emparer des sous qu’ils contiennent la plupart du temps avant de prévenir le gars René Fallet, l’adjoint au maire d’Évran pour qu’il envoie, la nuit suivante, ses gars.

Une belle cagnotte qu’il a dû se faire le Mimile et une veste blanche aussi !

À la victoire les gars, à la victoire !

À la tienne Mimile, à la tienne et aux vrais Français. Ce salopard de Mahé tout de même !

Lucienne était en ville quand on a tondu les putains des Allemands. Elles ont eu ce qu’elles méritaient, se répète-t-elle sans trop de conviction en suivant du regard les cinq ou six malheureuses à moitié dévêtues sur lesquelles la foule crache, que des mains, des poings molestent. L’une d’elle porte un bébé dans les bras. Un gosse de Boche. Ce qu’elles méritent ! Mais tout de même ! Elle croit reconnaître l’Araignée dans la masse hurlante et violente, sa bouche tordue d’indignation et ses poings violets au bout de ses grands bras. Elle n’est pas restée longtemps à regarder.

 

Il y a eu quelques exécutions aussi. Des familles quittent la ville, plus ou moins discrètement, avec plus ou moins de malchance. Heureusement qu’il n’y a pas de Juifs à revenir ! Ça gâcherait l’ambiance ! Toutes leurs maisons sont occupées par de bons Français.

À la Kommandantur, on aurait trouvé des quantités de lettres de dénonciation. Ça va provoquer des scandales à n’en plus finir. Le maire s’éponge le front. Il connaît le nom de quelques dénonciateurs. Que faire ? Préserver l’ordre social, lance sentencieusement le premier adjoint. Détruire alors ? Mais d’autres lettres affluent à la Mairie, adressées cette fois au Commandant des Forces… Les corbeaux ont la vie dure.

 

La laiterie a fermé au début de l’hiver. Le lait est désormais emmené directement à Dinan. Plus de travail.

Lucienne, encouragée par Hélène, est allée voir M. Hermann dès son licenciement. On dit qu’avec la fin de la guerre les affaires vont reprendre. M. Hermann la reçoit. Il se souvient d’elle. Pourquoi n’a-t-elle pas voulu entrer à la BNCI déjà ?

 

Ce monsieur qui fleure bon le tabac blond, ce monsieur si bien habillé, ce monsieur si doux dans ses paroles et ses manières, ce directeur intimidant a regardé ses mains ! Elle a honte de ses pattes rouges et calleuses.

Quelle idée avez-vous eu mademoiselle de travailler dans une laiterie ! Il n’y a pas de sot métier, c’est vrai, mais ici vous auriez pu apprendre un vrai métier. Enfin, il n’est jamais trop tard. Vous verrez que je suis fidèle à ma parole, même des années plus tard.

Mademoiselle Lenoir, occupez-vous s’il vous plaît de Mademoiselle Quintin. Elle donnera un coup de main à Le Hérissé.

 

Lucienne travaille désormais à la Conninais. On lui a appris à faire du classement et elle fait du classement.

À longueur de jours.

Elle est à la réserve, dans les caves du château. Sous un soupirail, une chaise Thonet et une petite table au bout d’un couloir aux murs tapissés de classeurs sur des étagères métalliques. Elle doit porter une blouse grise. C’est le règlement.

Son chef de service est un monsieur Le Hérissé, un monsieur très doux, ressemblant à Noel-Noel, dont les semelles couinent quand il marche. Il lui a confié en souriant avoir déjà passé trente-deux ans dans ces caves et connaître tous les rats par leur prénom.

Lucienne a souri à la plaisanterie. Elle n’aimerait pas passer sa vie ici, quant à connaître le prénom des rats…

Hélène lui a conseillé d’attendre une année ou deux, histoire de se faire au métier et de s’inscrire aux formations. Hélène est dans les bureaux, en haut, au « bel étage ».

Avec ton certif, tu n’avanceras jamais ici. Par contre, si tu suis les formations BNCI, tu peux progresser. Moi, j’ai suivi les cours de secrétaire de direction. Mais ces cours ne sont ouverts qu’aux filles ayant au moins le brevet et des années de pratique. Si tout va bien, dans un an, je passe l’exam et je pourrai monter. Toi, tu peux suivre une formation d’employée de bureau en te spécialisant pour un service ou un autre. Tu apprendras la sténo, la dactylo et hop Marie, tu verras…

 

Lucienne hésite, car les cours ont lieu le soir. Comment rentrer à l’Aublette ? Le dernier autocar est à six heures. À pied. Ça fait tout de même 7 kilomètres ! Et puis Louise ! Elle ne sera certainement pas d’accord. Elle se fait vieille. La mort de Charles lui a donné un coup. Il faut la ménager.

 

Déjà que ça a été la croix et la bannière de lui faire enfin accepter ce travail à la BNCI ! Yvonne, elle-même s’en est mêlée. Elle était venue pour la Toussaint, régler la succession comme elle disait.

Lucienne à la banque ! Mais c’est une idée fixe ! Tu n’y penses pas ma pauvre Louise ! Elle n’a que son certificat ! Tu vas lui donner des goûts de luxe ! Ce qu’il lui faut, c’est un bon travail solide, sérieux, en usine ou dans une ferme. La laiterie, c’était bien ! Tu verras avec cette folie des grandeurs, elle te fera dans le bec !

Yvonne, tu peux le dire franchement, a ajouté Fernand l’air sentencieux, elle ne te fera pas, elle te chiera dans le bec ! Fernand et Yvonne vont mal. Il a été difficile de se ravitailler à Paris et la santé de Jacqueline est plus précaire que jamais. Elle va retourner seule dans une maison de repos. Rageant pour ses études de pharmacie : elle n’a plus que le dernier examen à passer. Ces malheurs exaspèrent leur méchanceté.

 

Ma pauvre fille, avait poursuivi Fernand, quelle idée as-tu eue de te présenter encore une fois à la BNCI. On t’avait déjà dit que ce n’était pas un métier pour toi. Regarde donc d’où tu viens. Ta tante Louise a besoin de ta présence, elle n’est plus toute jeune…

Ça s’appelle de l’égoïsme, tiens. Si nous ne t’avions pas recueillie, que serais-tu devenue ! Tout ça, ce sont des sacrifices que tu ne vois pas et toi, maintenant, tu veux jouer les mijaurées. Si tu as deux sous de morale, ta place est ici. À aider Louise. Pas ailleurs.

Yvonne pinçait du bec et tordait la bouche, satisfaite de voir Fernand prendre position, monter au créneau comme en 1916 !

Mais je paye ma pension et j’aide dès que je rentre !

Ta pension ! Ton aide ! Ma pauvre fille !

 

Jacqueline lui avait saisi la main, doucement, en cachette, tandis qu’Yvonne et Fernand gravissaient l’escalier en secouant la tête et en poursuivant leurs glapissements courroucés.

Elle avait entraîné Lucienne, tremblante de colère, muette de rage, vers le fond du verger, derrière le pommier presque sans feuilles, vers le refuge contre le mur, ce jour-là silencieux, de chez Mimile. La belle Jacqueline s’était étiolée ; elle était devenue une jeune fille longue comme un jour sans pain, maigre et pâle. Ses beaux yeux verts s’étaient dilués dans l’eau de ses larmes probables et ses cheveux blonds étaient plats et sans ressort.

 

Elles s’assirent sur l’herbe froide qui sentait encore la paille. Entre deux quintes de toux, Jacqueline dit : Tu as raison, Lucienne, fais ta vie. Ne te laisse pas commander ! Si tu savais ! Moi, je la passe à travailler pour la fac. La chimie, les math, la physique, tout plein de choses intéressantes ! Mes parents ont été très fiers d’avoir une fille la plus jeune bachelière de l’Académie. Ils ont fait de moi un petit chien savant. Leur petit chien savant. Mais il va mal le petit chien.

Je sais que tout cela ne me servira à rien. Toutes ces pages apprises, toutes ces heures de silence à apprendre, apprendre… Ils se trompent quand ils croient que je serai aussi la plus jeune pharmacienne de la région parisienne… Tiens, sais-tu ce qu’est la maison de repos dont ils parlent ? Eh bien, c’est un sana. Je n’en ai plus pour longtemps et à cause d’eux, de tout ce travail inutile qui m’a épuisée…

Lucienne a essuyé ses larmes de rage et entoure de son bras les épaules fragiles de son amie Jacqueline.

 

27.

 

Lucienne a décidé de s’inscrire aux cours du soir. Poussée par Hélène, il est vrai. Cela fait un an qu’elle travaille à la BNCI.

Elle a un peu déchanté. Parfois, elle se dit qu’elle était mieux, jadis, chez madame Le Dru. Elle regrette la petite boutique sombre et son comptoir de bois clair. Elle fait certes partie désormais de ces jeunes femmes qu’elle admirait naguère quand elles traversaient la vitrine en riant, mais elle ne trouve pas ça extraordinaire. Elle pense qu’il valait sans doute mieux être de l’autre côté de la glace.

Huit heures par jour au fond de la cave, c’est payer cher la petite lueur de jalousie qu’elle lit dans le regard des connaissances à qui elle raconte qu’elle est employée de banque, qu’elle travaille à la BNCI. Cette petite lueur, le seul plaisir, dont elle prend soin comme d’une plante fragile en l’arrosant de petits mensonges exagérant la bonne ambiance, les responsabilités, le luxe de la maison, les avantages…

Huit heures par jour à trimbaler des dossiers d’une étagère à l’autre, à en remplir le monte-charge, à tirer sur le câble de la sonnette, à attendre le retour, à reporter les archives descendantes vers leur casier, à recharger de nouvelles archives, à tirer sur le câble… Mains sales et cœur plein de poussière. Heureusement qu’il y a Hélène.

Celle-ci est un peu plus âgée qu’elle, hommasse dans ses habitudes et ses accoutrements. Elle est le vrai chef de famille chez les Le Moal, rue de La Croix, au cœur du vieux Dinan, le rez-de-chaussée sombre d’une petite maison à encorbellements qui sent l’humide, le rance et le pipi de chat.

Le père, François, a été gazé en 17 en allant, comme beaucoup d’autres, déféquer dans un trou d’obus garanti par tous n’avoir pas été creusé par ces saloperies bourrées d’Ypérite. C’était un bon garçon, un artisan en plâtrerie qui, à la veille de la guerre, avait ouvert son atelier, lustré ses moustaches, remonté ses manches, s’était craché dans les mains et avait cru qu’avec son métier l’avenir serait sans souci.

Au retour du Front, malgré sa maladie, il avait repris avec ardeur le boulot et ne manquait pas de commandes. Il avait même un ouvrier et un apprenti, le petit Laurent, un cousin du côté maternel.

Il avait aussi épousé la fiancée de 14, Marie-Josèphe, une couturière, petite bonne femme assez gentille d’aspect, très fière de se promener au bras de ce beau et grand gars aux moustaches en crocs. On avait beaucoup hésité à sauter le pas. Dame ! Les gaz, ça ne pardonne pas ! S’engager à fonder une famille, c’est quelque chose de sérieux. Faire des gosses pour mourir peu après, c’est pas très responsable. Et puis, trêve de discussions, fort de l’avis du médecin-major lors de la dernière visite auprès de l’hôpital militaire de Saint-Brieuc, qui voyait la situation se stabiliser, on s’était mariés en décembre 1918.

François avait eu le temps de faire quatre enfants et dès 1924, il avait dû garder le lit, se vidant de son sang, incapable de se nourrir sans vomir immédiatement ce qu’il avait ingéré, jaune comme un coing, parcheminé comme un vieillard. La poussière de plâtre n’avait rien arrangé. Il avait mis six mois à s’éteindre en se désespérant pour son atelier fermé, pour son ouvrier, pour son neveu désormais en quête d’une autre place, pour ces quatre gosses qu’il n’aurait pas dû faire, pour sa « pauvre femme ». Marie-Josèphe avait beaucoup pleuré, mais il avait fallu se ressaisir : les deux garçons et les deux filles avaient besoin de toute son énergie. Heureusement, son aiguille de couturière à domicile ne chômait pas, elle retournait les cols et les manches de chemise pour pas grand-chose, et bien à ce qu’on disait ! On lui apportait les pantalons à rapiécer, à élargir, à raccourcir, des vestes à cintrer…, la clientèle ne manquait pas et elle avait même pu acquérir en 1930 une Singer d’occasion.

Raymond, l’aîné, fut emporté par une pneumonie peu de temps après la mort du père. Des larmes bien sûr, mais aussi une bouche de moins, un souci de moins.

Hélène, dès six ou sept ans, sut qu’elle devait remplacer l’absent auprès de cette mère éternellement courbée sur son ouvrage et toujours habillée de noir dont la seule distraction était la visite hebdomadaire au cimetière avec d’autres femmes enveloppées dans leurs voiles noirs, d’autres veuves de guerre, dont c’était devenu une manière de raison sociale.

Orpheline d’un père mort des suites de la guerre, mort pour la France, comme son frère et sa sœur, elle était pupille de la Nation et, grâce aux bourses Bernard, elle avait eu l’opportunité de passer son brevet. Elle aurait pu aller jusqu’au bac, mais elle avait décidé d’entrer à la banque juste après le  Front Populaire pour enfin mettre du beurre dans les épinards comme elle disait et elle avait bénéficié des formations internes mises alors en place. À vingt-quatre ans, elle était sous-chef du service des bons du trésor, gagnait un salaire confortable pour une femme et était certaine de succéder à M. Legrand, son supérieur, à son départ en retraite dans quelques années.

On lui avait conseillé de se rendre à Paris et d’y continuer sa carrière en agence, mais elle avait refusé : elle savait combien sa présence et son aide étaient nécessaires à sa mère. C’était aussi ce qui expliquait qu’elle avait choisi de continuer à se former sur place, pour plus tard.

 

Un collègue, Jacques Duponsel, un veuf d’une quarantaine d’années s’intéressait à elle et, de son côté, il ne lui déplaisait pas. Il ne paraissait pas son âge, c’était un homme prévenant, élégant, gentil. Elle avait d’abord refusé toute invitation, à la cafétéria ou ailleurs bien sûr. Pas le temps, ma mère, les enfants, vous comprenez.

Duponsel, lui avait offert des fleurs pour son anniversaire, elle avait rougi, bredouillé lui disant merci. Pouvait-elle encore refuser ce rendez-vous, qui, dans le fond l’attirait ? Elle avait d’abord voulu en parler à sa mère.

Ç’avait été une crise invraisemblable. Hélène était là pour elle, pour son frère et pour sa sœur. Chacun devait porter une partie de la croix qui avait été imposée par la guerre. Il n’était pas question de courir le guilledou. Si ton pauvre père t’entendait, il se retournerait dans sa tombe…

Hélène n’en avait plus parlé, elle avait évité les regards de Duponsel et Duponsel s’était d’ailleurs fatigué, comme se fatiguent les veufs pressés de se remarier.

Lucienne venait d’entrer à la banque. Déjà, lors de leur première rencontre, elle avait trouvé sympathique ce petit bout de femme. Après, elles s’étaient découvert des ressemblances dans leurs différences. Lucienne avait cette féminité qui lui manquait et Lucienne était un peu intimidée par cette fille aux manières un peu masculines qui était déjà chef !

Un midi alors qu’elles déjeunaient à la cafétéria, elles avaient éclaté de rire : leurs jambes se trouvaient l’une à côté de l’autre : Hélène avait de fortes jambes assez poilues, des talons plats, Lucienne avait la jambe fine, des chaussures à semelle compensée, des socquettes blanches. Elle se passait régulièrement les mollets à la bougie.

Lucienne avait pensé : une jambe de chef. Hélène avait songé : une jambe de fille à marier.

 

Robert, que Lucienne connaissait depuis sa venue avec Hélène à l’Aublette était un gars à pantalons larges, le chapeau rejeté en arrière, sur la nuque, il se donnait un petit air zazou. Il avait fait comme Hélène : brevet et BNCI. Deux ans après sa sœur, il était entré dans la boîte. On l’avait placé au service des contentieux où il tuait le temps en attendant la sortie, pour rejoindre les copains place Duclos et jouer aux cartes. Les cours du soir, ce n’était pas son truc. La BNCI non plus, mais enfin, il fallait bien s’occuper et, aux contentieux, n’étant pas qualifié, il n’avait quasiment rien à faire sinon porter le courrier, transmettre tel message à tel ou tel bureau. Un parfait saute-ruisseau.

Et puis, il y avait eu l’occasion d’en finir sans conflit avec ce travail qu’il méprisait : le service, l’échappée dans le monde, l’aventure, les copains, le goût pour les plaisanteries et la vie du troupier, Toulon enfin. Et puis il y avait eu le retour peu glorieux dans le giron familial, l’impossibilité de recommencer à la BNCI, la fin de la guerre, le jeu du héros sans les dangers. Robert était d’une nature insouciante et inconstante. Seul garçon parmi trois femmes, il avait pris cette habitude d’être servi, adulé, dispensé de tout effort. Il ne faisait que ce qui lui plaisait. Sans occupation régulière, pour compenser cette atmosphère trop féminine dans laquelle il vivait, il passait le plus clair de son temps avec ses copains : jouer, aller au bal, bâtir des châteaux en Espagne, faire la fête, rêver d’une fortune qui vous tomberait toute cuite dans l’assiette de la vie… Les filles aussi, bien sûr, l’intéressaient autant qu’il les intéressait. Il se donnait un petit air d’acteur américain, Humphrey Bogart avec son chapeau et son trench-coat acheté aux Américains, quand il arpentait la promenade des Petits Fossés ou qu’il trônait avec ses amis sur les bancs place Duclos, cigarette de tabac blond au bec.

 

28.

 

Sur cette photo, Lucienne se tient debout contre une traction avant noire sans doute. En arrière-fond, le perron de granit d’une villa comme celle de Roger Vercel. Les beaux quartiers de Dinan, peut-être près de la BNCI. Elle tient d’une main la poignée de la porte du conducteur et sourit d’un air fier comme pour faire croire qu’elle conduit une auto, qu’elle en est propriétaire. Une main dans la poche est censée lui donner une allure encore plus affranchie. Le corps s’appuie davantage sur la jambe la plus proche de la voiture. Pose maladroite au bord d’une rue. Qui prend la photo ? Robert ? Hélène ? Quelqu’un d’autre ?

Elle est là figée dans un rêve, dans un temps qui n’en est plus un sur ce carré de papier dentelé et un peu jauni. Silhouette faite d’ombres et de morceau de clarté. Elle a cette coiffure impossible de l’après-guerre : cheveux longs bouclés et chupette haut remontée sur le front, une mode conservée jusque dans les années quatre-vingt par Yvette Horner. De grandes boucles d’oreilles ajoutent une touche d’exotisme. Elle porte une veste à grands carreaux avec une pochette, des chaussures noires et pointues, des socquettes blanches, un chemisier col sage.

Sourire arrêté.

Regard impossible à saisir dans le flou du cliché.

 

Lucienne a vingt-cinq ans. Elle a coiffé Sainte-Catherine et se promène bras-dessus bras-dessous avec Hélène. Elles vont rue de La Croix. Hélène n’ose pas laisser sa mère trop seule. La cadette s’est fiancée. On la voit peu à la maison. Elle a eu le droit. Pensez, la petite. Elle s’est amourachée d’un copain de Robert, Jean, un gars qui a fait Toulon avec lui, un flambeur, belle gueule à la Gabin, un peu brutal. Elle prendra sa première tournée bien avant son mariage et pleurera sur « son pauvre amour fichu », mais elle s’accrochera. Jean est tôlier de métier. Il a fait un peu de marché noir et avec ses bénéfices se lance dans la mécanique : un garage. Robert est embauché. Pour poncer, pas besoin d’avoir appris quoi que ce soit. Les affaires marchent tant bien que mal en cette fin de guerre. Ce ne sont pas les épaves qui manquent, ni les pièces détachées. Pourtant, Jean enrage, car il pressent qu’il y a davantage d’oseille à faire et il tâte de différents petits trafics. Un seul rêve : partir à Paris. Là on peut faire fortune. En attendant il faut essayer de se débrouiller pour ramasser un max.

Hélène et Lucienne arrivent à la maison de la rue de la Croix.

 

Lamentations pour le retard. Marie-Josèphe, entre deux soupirs, deux aigres lamentations de veuve éternelle sert un thé, son seul luxe. On se partage un reste de tarte aux pommes.

Vite, ma couture m’attend. Hélène, tu nettoieras la cour. Au revoir ma petite.

 

Lucienne, un peu confuse, sort quand Robert arrive. Bonjour.

Bonjour.

Dis-donc Lucienne, toujours à la BNCI ? Si tu n’as rien à faire dimanche, viens à Lanvallay, chez Morel, il y aura de la musique, des copains, des galettes et des saucisses. Ça va swinguer !

Lucienne se sent rougir. Elle ne sait pas. Il faut qu’elle en parle à sa tante. Celle-ci vient de fermer son bistrot et, à son âge, toute seule, toute la journée, surtout le dimanche…

Amène-la alors, gouaille Robert, plus on est de fous…

 

Lucienne descend la rue de La Croix en courant et reprend son haleine en débouchant place Duclos, près du Caïfa.

Elle n’avait jamais vraiment regardé ce gamin. Mignon après tout.

Elle éclate de rire : « Amène-la ! », Louise !

Ce Robert !!!

 

 

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