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Publié le : mer, Avr 5th, 2017

La Soue, treizième épisode, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs

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La Soue,

par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

 

 

Résumé des chapitres 26-28

 

Fin de guerre avec son cortège de dénonciations et de vengeances. Robert rejoint les Résistants de la dernière heure. La laiterie ferme et encouragée par Hélène, Lucienne est allée voir M. Hermann, fondé de pouvoir de la BNCI. Elle est embauchée (ce qui provoque d’aigres remarques de Louise et de la famille) pour faire du classement dans les caves. On l’a prise pour faire du classement dans une cave. Elle rêve de passer les concours internes.

Hélène s’arrange pour présenter son frère Robert à Lucienne.

La famille d’Hélène, sa mère, son père, Robert le zazou. Lucienne n’est pas insensible à son charme.

25 ans et la peur de coiffer St Catherine ! Robert serait la solution. S’ailleurs, il l’invite à le rejoindre au bistrot qu’il fréquente le dimanche.

 

13e suite

 

29.

 

Mai, le joli mai et le soleil partout

Un couple se promène main dans la main autour de l’ancienne abbaye de Léhon, parmi les ruines, les herbes folles et les ombres des moines disparus.

Les amoureux s’assoient sur le parapet moussu du pont médiéval, la main dans la main, le regard perdu dans l’eau qui passe et blanchit en bouillonnant au passage de l’arche.

La végétation est précoce en cette année 1947. Le feuillage des arbres est déjà presque noir. On distingue à peine les ruines du château fort qui domine la vallée du haut du mont Saint-Joseph. Sur les pentes, des paysans coupent à la faux le premier foin. Une légère brise apporte les fragrances âcres et chaudes de ces herbes mourantes et à demi sèches.

Robert et Lucienne reprennent leur marche sur le chemin de halage désert et poussiéreux.

Lucienne a peur de rester vieille fille. La Sainte-Catherine lui a suffi et l’exemple d’Hélène ne lui convient pas vraiment. Hélène a son métier, ses ambitions. Elle, sa cave, c’est autre chose… Les garçons ne l’intéressent pas. Elle ne voit en eux que les clients de Louise, les pochards, les grossiers, les salauds de la Brosserie. Elle n’a jamais eu de petit ami, ne pas se marier ne l’aurait pas dérangée, mais tout d’un coup elle se rend compte que le temps était passé : elle allait avoir vingt-sept ans ; une bonne femme désormais. On ne la regarde plus. Vieillie avant l’âge.

Tous les livres qu’elle avait lus, avec leurs histoires extraordinaires, toutes les chansons qu’elle écoutait lui disaient qu’elle avait perdu sa vie. Son univers : le trou à rats de la BNCI et le bistrot fermé. M. Le Hérissé, plus silencieux que jamais au milieu de sa poussière et de ses dossiers, plus vieux, plus gris ; tante Louise qui ressassait ses histoires et marmonnait en tricotant, se rendait quotidiennement au cimetière et ne vivait que dans l’attente de Fernand et d’Yvonne, Yvonne et Fernand pires que jamais depuis la mort de Jacqueline, rapaces, avides, carnassiers, peuplant leurs loisirs de visites chez les notaires. Alors, il y avait ce garçon, ce sauteur, ce noceur, ce Robert, le frère d’Hélène, qui poussait à la roue, Robert qui, depuis plus d’un an, lui faisait les yeux doux, ce gosse encore, car il n’avait pas vingt-quatre ans et qui paraissait si gentil. Elle avait accepté le premier rendez-vous, la première promenade la main dans la main, les premiers baisers, le premier bouquet de fleurs des champs. Rien de plus. Hélène se réjouissait de sa future belle-sœur, comme elle disait en riant. La mère, Marie-Josèphe, était d’un autre avis : elle voyait d’un assez mauvais œil que son fils tourne autour d’une fille qui ne possédait rien, qui avait, à ce qu’on colportait, chanté sur les tables et qui n’avait pas trouvé le moyen de poursuivre ses cours du soir à la BNCI. Une fille de bossue, une bâtarde ! Elle avait été échaudée par le mariage de sa cadette avec Jean puisque tous deux étaient aussitôt partis à Verneuil prendre la gérance d’un garage, partis avec pertes et fracas, Jean laissant sur place un certain nombre d’ardoises. Tout ce qu’elle avait de ce mariage, c’était les regards en coin des voisins ou des clients de Jean et les lettres éplorées de sa fille qui regrettait Dinan, se plaignait de la brutalité et des infidélités de son mari. Elle prévoyait une union aussi pitoyable si Robert continuait à s’enticher de cette Lucienne. Et Marie-Josèphe soupirait en tirant l’aiguille et en songeant à son pauvre François ! Ah ! s’il avait vécu !

 

Mai, le joli mai et le soleil partout.

 

Après la longue et douce courbe de la Rance, derrière un bois, une prairie piquée de fleurs de toutes les couleurs et ce parfum de l’herbe, cette légèreté de l’air. L’eau coule en contrebas. Le cricri des grillons souligne le silence de l’endroit.

 

Pourquoi ne veux-tu pas ? Parce que.

Tu ne m’aimes pas. Mais si.

Donne-moi une preuve.

Non Robert, sois raisonnable. Je t’en prie…

 

Mai, le joli mai et le soleil partout.

 

30.

 

Le premier garçon est né en janvier, en pleine nuit. Il y avait de la neige et le poêle tirait mal. Robert n’avait pas été trop content d’être arraché à son sommeil. Avec le froid qu’il faisait… Était-ce bien sûr que le moment était venu ? On n’allait tout de même pas faire se lever le docteur, au milieu de la nuit !

Il avait malgré tout enfilé sa canadienne et s’était enfoncé en maugréant dans la pénombre glaciale.

Les contractions étaient de plus en plus vives. En dépit de ses douleurs, Lucienne s’était levée pour rallumer tant bien que mal le poêle qui fumait.

Le docteur Jacquot est arrivé. Pas très aimable. Il fallait le comprendre, à une heure pareille ! Il a d’abord fait ouvrir les fenêtres pour aérer. Tant pis pour le froid. Ça tue les microbes.

Robert est resté dans la cuisine pour s’occuper de l’eau chaude. Il en profite pour se réchauffer un café.

Les choses se sont bien passées. Les douleurs n’ont pas duré longtemps. Lucienne avait une peur bleue qui lui faisait oublier les élancements lui déchirant le ventre. Et si ce bébé était mal formé, s’il était le petit-fils de la bossue ?

Robert n’avait pas été particulièrement gentil pendant la grossesse. Ni sa famille. Hélène même avait fait la gueule. Il avait fallu se marier vite, entre deux témoins, parce qu’on commençait à deviner d’indécentes rondeurs.

Si Marie-Josèphe n’avait pas mâché ses mots en faisant savoir son mécontentement, Tante Louise avait été pire en affirmant qu’elle le savait bien. Que tout cela devait se terminer ainsi. Telle mère, telle fille. Des bâtards. Une malédiction. Yvonne et Fernand n’allaient pas être contents non plus ! En hochant la tête, Louise était allée à l’armoire normande et en avait extrait quelques draps, quelques serviettes de toilette, un peu de linge qu’elle avait jetés sur le lit.

Ma fille, tu vas te marier. C’est ton affaire. Je ne vais pas te laisser partir sans rien. Je t’ai préparé une petite dot. Pas grand-chose, c’est sûr, mais ça vous aidera à démarrer. Quand je suis montée à Paris, je n’avais rien, moi ! Je le fais en souvenir de ta pauvre mère et aussi parce que tu es un peu ma fille, après toutes ces années… J’ai encore quelque chose pour toi, ton carnet d’épargne. Il faudra que tu passes à la Caisse pour le faire mettre à jour. Ce sont les mille francs que t’a légués ta mère. Ce n’est pas beaucoup non plus, mais c’est une petite aide. Tu ne pars pas les mains totalement vides et tu sais que cette maison t’est toujours ouverte…

 

C’est un garçon, lance le docteur. Il n’est pas bien gros, plus près de deux que de trois kilos sûrement, mais il est en bonne santé. Pas de problème. Pas besoin de lui couper le filet ! Tu vois comme il gueule !

Le docteur présente en souriant le petit paquet de chair gluant. Il le tient dans une seule main, le soupèse comme un poulet plumé, puis le nettoie dans la bassine d’eau tiède apportée par Robert. Tu peux être contente ! Félicitations.

 

Le docteur serre la main de Robert, remplit une ordonnance et disparaît. Il veut encore avoir quelque chose de sa nuit.

 

Je vous envoie Madame Le Roy, la sage-femme. Au revoir. À huit heures, un peu d’eau sucrée, ajoute-t-il en alors qu’il passe le seuil de l’appartement, ça fera sortir la verdure. Le reste sera réglé par madame Le Roy ; elle vous dira tout.

 

Le bébé est là.

Lucienne regarde ce petit être enveloppé dans ses langes. Elle le trouve laid : fripé, les yeux gonflés, maigre. Il a de tout petits bras, de vraies allumettes et dort déjà, petit oiseau tombé du nid. Il est si fragile qu’il va sûrement mourir. Elle a envie de pleurer, elle pleure. Robert ne sait trop quelle contenance prendre. Il fait l’effort d’embrasser du bout des lèvres Lucienne, qui le dégoûte un peu : échevelée, les cheveux collés par la sueur, le visage gonflé et parcouru de taches rouges, presque violettes, du sang sur le drap. Et puis, ces pleurs incompréhensibles. Il ne sait que faire avec le bébé. Le regarder et l’admirer ? Il est si moche ! Il ne se sent pas la carrure d’un père. Il souhaiterait être ailleurs, avec ses copains, loin de ces problèmes, de ces soucis nouveaux. Il sait qu’il devrait faire au moins semblant d’être joyeux. Un nouveau père doit manifester sa joie. Il s’y essaye, maladroitement. Lucienne n’est pas dupe, mais elle cesse de pleurer. Il lui donne l’enfant, qui ouvre les yeux. Mais il a le regard trouble ! Serait-il aveugle ? Elle a peur qu’il n’ait froid et caresse son dos bien droit. Robert bâille. Il aurait envie de se recoucher. Peut-il le faire ? Ne doit-on pas rester debout par un pareil événement ?

Lucienne s’étonne de ne pas ressentir plus de bonheur ? Est-ce cela le bonheur ? Où est-il cet amour irrésistible de la mère, cet élan irrépressible dont on parle dans les livres ? Elle tient ce  bout d’homme dans ses bras et ne ressent que deux choses : l’angoisse de lui faire mal, de trop le serrer et un vague écœurement devant ce petit être mal léché, qui sent l’aigre, ses trois cheveux sur sa tête pointue…, ce nouveau-né, le sien, qui ne ressemble en rien au bébé cadum des réclames.

 

Les congés de maternité passés, il a fallu reprendre le collier. Louise aurait bien accepté Charles en nourrice, pour quelque temps au moins, mais Yvonne et Fernand s’y seraient opposés. Alors, on a trouvé quelqu’un à Léhon. Une personne très comme il faut qui a déjà élevé une cinquantaine d’enfants. Charles d’ailleurs se développe sans problème. Il reste malingre, mais il est vif et attentif. Tous les samedis, Robert et Lucienne vont le chercher pour le ramener rue de la Boulangerie. Robert trouvait que c’était exagéré. Il aurait bien passé, de temps en temps, un dimanche tranquille, sans mouflet, avec les potes. Charles est bien en nourrice et de toute façon, on paye sa pension pour la semaine entière ! Mais Lucienne avait imposé ses raisons et d’ailleurs la promenade de retour était toujours agréable. De semaine en semaine, Charles évoluait et devenait un garçonnet. Madame Gautier, la nourrice, racontait les farces qu’il faisait. On riait bien. Dommage que Madame Gautier soit si près de ses pièces et qu’elle ne change pas souvent les couches. Mais comment lui dire ? Depuis quasiment sa naissance, Charles traîne un érythème fessier terrible, aggravé par les couches sales. Le haut de ses cuisses est tout gercé. Cul rouge et jambes squameuses.

Dès qu’ils se sont éloignés de chez la mère Gautier, Lucienne sort des couches propres, du talc et change Charles, à même l’herbe des prairies ou sur un tronc d’arbre si le sol est humide. Elle n’a pas la patience d’attendre. Le pauvre gosse ! Pourtant, ni son cul en sang ni les dartres qui lui mangent le tour de la bouche ne semblent le gêner : il sourit, babille et remue comme un pantin mécanique. Le docteur Jacquot a dit que tout cela était dû au lait de vache et que c’est toujours le problème avec les nourrices sèches…

Il a beau dire, le docteur. Ce n’est pas non plus le même prix ! On dira à la vieille Gautier de davantage couper le lait, conclut Robert…

 

 

Vingt mois plus tard, deuxième naissance.

 

Lucienne s’était sentie mal toute la matinée. Elle avait demandé la permission de rentrer à M. Le Hérissé, qui l’avait envoyée en soupirant à Madame Rouxel, la chef du personnel.

– Vous êtes bien pâle, ma fille lui avait dit Madame Rouxel. Vous avez encore quelque chose en route, avait-elle ajouté en l’examinant d’un air réprobateur jusqu’au fond des yeux, lunettes au bout du nez ?

Était-ce une question ou une affirmation ? Lucienne avait piqué son fard, comme dirait sa copine Hélène.

– Oh ! non, Madame Rouxel ! Nous faisons attention ! Robert n’a pas vraiment retrouvé de travail et nous avons besoin de mon salaire. Charles nous coûte déjà pas mal. La nourrice est assez chère comme cela. Ne parlez pas de malheur !

 

Pourtant, sur les trottoirs verglacés, filant vers la maison, elle songeait en ce jour de janvier que Robert prenait bien ses aises. Il disait sauter en marche au bon moment, qu’il ne fallait pas avoir peur, que Charles avait été un péché de jeunesse, un moment d’inattention…,  mais en vérité, elle s’était bien rendu compte qu’il ne se retenait pas souvent… Elle lui en voulait. Égoïste, ce Robert, toujours à ne penser qu’à lui et à ses plaisirs. Les copains d’abord et, de temps en temps, une caresse au lit. Vite, son besoin. Pour le reste, les trafics de voiture avec ce grand flandrin de Jean, son beau-frère qui, lui, au moins, avait su monter une petite carrosserie et gagnait de l’argent.

Et cette folie qui l’avait prise dans le temps de quitter la banque !

Il allait rentrer dans la gendarmerie, disait-il, il fallait attendre encore un peu. Le gouvernement réorganisait tout ! Si cela pouvait être vrai, on quitterait au moins Dinan ! On verrait du pays. Elle n’aurait peut-être même plus besoin de travailler.

Elle serait comme toutes ces bourgeoises, les clientes de la banque !

Lucienne s’arrêta prise de crampes dans le bas-ventre, une griffe de fer qui lui labourait les ovaires. Elle s’agrippa au métal glacé d’un bec de gaz. La mère Rouxel ne s’est pas trompée. Merde ! Je suis sûrement enceinte.

Et puis, Paul était venu au monde. La naissance n’avait pas été simple. Le docteur Jacquot avait juré, pesté. Madame Le Roy, la sage-femme, avait dû venir en renfort. Mauvais placement. Expulsion difficile. Lucienne s’était affolée et n’avait pas facilité les opérations. Robert était sorti dans la rue fumer cigarette sur cigarette, car il ne supportait pas tous ces cris. Les plaintes et les hurlements de Lucienne traversaient les murs, lui vrillaient les tympans. Il trouvait con de passer son temps à attendre bêtement. Un voisin en manches de chemises avait ouvert sa fenêtre et lui avait raconté, le mégot vissé au coin des lèvres, la naissance de sa propre fille. Pas facile non plus. Du sang et des cris ! Des heures ! Nous les hommes, on a de la chance ! Seulement le côté agréable des choses. Pas vrai, Robert ? avait-il ajouté en clignant de l’œil. Allez, viens donc, je te paye un coup pour te requinquer ! Et Robert avait accepté de monter prendre un petit verre pour bien souligner ce côté agréable des choses et passer le temps.

Avec cette chaleur qui nous est retombée dessus en cette fin d’août, il y a de toute façon de quoi avoir soif.

Une petite forme bleuâtre, visqueuse était sortie du corps de Lucienne dans de grandes douleurs.

Lucienne avait crié, mordu l’oreiller, maudit Robert absent. Ça avait duré une éternité. Elle était en nage. Et puis, tout d’un coup, il était passé, le môme. Le bébé était né. Le docteur avait tout de même dû couper le périnée au ciseau. Il y avait eu un jet de sang qui avait aspergé le lit, mais, aussitôt, elle s’était sentie mieux, libérée du poids qui l’étouffait et la déchirait, de l’angoisse aussi tout comme de sa colère contre Robert.

Il est asphyxié, s’était exclamée Madame Le Roy en remuant son gros derrière et en ouvrant les bras en signe d’impuissance, il est bleu !

On va le rattraper, avait répliqué le docteur Jacquot, vous en faites pas Madame Le Roy et il avait suspendu ce bout de chair dolente par les pieds en lui frappant vigoureusement les fesses et le dos. Sous le regard horrifié de Lucienne qui s’était redressée dans son lit, cette masse inerte de chair presque violette avait alors manifesté signe de vie : après un double hoquet, le bébé avait enfin lancé moins un cri qu’une plainte. Sauvé tout de même

Tout va bien, avait dit Madame Le Roy en retrouvant son calme, ça arrive parfois, c’est une question de placement. Faut pas s’en faire, les mioches, c’est plus solide qu’on ne croie. Tu connais Baptiste, le fils au père Letort du Caїfa, eh bien, c’est un costaud aujourd’hui, une vraie armoire à glace. Quand je l’ai sorti du ventre de sa mère, il ne payait pas plus de mine que ce petit-là.

Une armoire à glace, pense immédiatement Lucienne, mais un cerveau de minus, et les larmes perlent à ses paupières.

Pleure pas, ma fille. Faut laisser les choses se faire, avait ajouté le docteur en se lavant les mains dans une bassine. Apparemment, tout va bien. Il respire, le cœur bat. Faut seulement espérer qu’il n’y aura pas de séquelles à cause de l’asphyxie. Je repasserai demain. Allez, au revoir Lucienne. Au revoir Madame Le Roy. À propos, comment vas-tu déjà l’appeler ton mouflet ?

Paul, lance Lucienne dans un sanglot. Il faudrait prévenir Robert. Il doit être dans la rue ou chez le voisin du dessus.

Je l’appellerai en sortant.

Le docteur est parti. Madame Le Roy termine la toilette de Paul. Elle va le placer dans le berceau qu’avait fabriqué Robert pour Charles, le demi tonnelet à cidre, rembourré et monté sur pieds, ciré même.

 

Robert entre. Un deuxième garçon, qu’il dit ? Le troisième sera une fille, paraît-il ! Ça a été ? poursuit-il en se penchant vers Lucienne qui remonte son drap, car elle tremble. Elle doit être laide, couverte de sueur, les cheveux en désordre. Elle remarque d’ailleurs le petit mouvement de recul de Robert quand il se penche pour l’embrasser. Le visage de Lucienne est gonflé, écarlate, presque violacé. Elle a dû en baver, pense-t-il. Les mèches collées sur le front n’améliorent pas le tableau. Il s’éloigne du lit après avoir effleuré des lèvres ce front enfiévré et se tourne vers le berceau où Paul vient d’être placé. Décidément, les naissances, c’est pas mon truc.

– Mon petit Robert, lui dit alors la sage-femme, regarde ton fils un bon coup et débarrasse le plancher. Je dois m’occuper de ta femme. Va fêter ça !

 

Robert ne se le fait pas dire deux fois. Il dévale déjà l’escalier.

– Ah ! ces hommes, ma pauvre Lucienne, soupire madame Le Roy en secouant la tête, ils sont encore plus gamins que le nourrisson qui vient de naître !

 

Lucienne est prise de peur et pense à sa mère. La bossue de l’Aublette.

– Madame Leroy, dites, le dos de Paul, il est bien droit ?

– Bien sûr. Crois-tu que tu nous as donné un bossu ? Non, il est parfait. Si je me souviens bien, il doit même être plus fort que Charles. Tu te rappelles combien il était maigre et petit ! Il s’est pourtant bien développé !

Tiens, je te l’apporte une seconde, il est en train de reprendre de meilleures couleurs. Bien sûr, ça va encore durer quelques jours, mais dans une semaine, il n’y paraîtra plus rien et tu auras un beau bébé à pouponner.

Lucienne sourit, soulagée.

 

Robert, dans la rue allume une cigarette. Il va sauter sur son vélo et foncer vers la Descente de Plélan, le bistrot de Lanvallay où se retrouvent les copains. On va fêter ça. En descendant la rue du Jerzual, tous freins bloqués sur les pavés disjoints, il se dit tout de même qu’avec deux gosses ça ne va pas être facile. Mais bon, il paraît qu’on va créer une nouvelle sorte de flics, les CRS. J’ai une chance d’être pris et alors, fonctionnaire, plus de problèmes. En attendant, à nous la trinquette !

Après avoir traversé le vieux pont qui franchit la Rance depuis des siècles, il remonte aussi vite qu’il le peut, en danseuse, le raidillon qui grimpe vers Lanvallay.

 

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