Publié le: mar, Avr 18th, 2017

La Soue, quinzième épisode, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs

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La Soue,
par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

 

 

Résumé des chapitres 29-31

 

Lucienne et Robert ont un second enfant qui a des problèmes de santé. Lucienne quitte la banque pour s’occuper sans plaisir des enfants et elle s’enterre dans un taudis. On s’en va de Dinan pour Rennes où Robert est affecté comme CRS. Conditions déplorables de logement, voisinage difficile. « Neurasthénie » de Lucienne qui essaye tant bien que mal de sauver la face.

 

15e suite

 

35.

 

Lucienne a poussé Robert à demander sa mutation pour l’Algérie. Lui qui, préférant la rigolade avec les copains à l’étude, a refusé de passer le concours d’officier de police qui lui était ouvert en sa qualité de titulaire du brevet, il s’est laissé faire pour l’Algérie. Il n’aime pas trop les tours de garde. S’il est brigadier, il y coupera. Une bonne raison. Et puis, la prime, le salaire amélioré, ce sera peut-être une auto !

Il obtient sa mutation, galons et sous à la clef. Lucienne est heureuse d’échapper à Rennes, de quitter l’impasse de la rue de Châteaugiron, d’abandonner ce qu’elle appelle désormais la cagna ou le taudis, les ivrognes de chez Eonze, les puanteurs du père Clément, les rues tristes de la cité SNCF derrière la brasserie Graf où l’on entend le bruit de ses pas quand on se promène le dimanche au milieu des relents de houblon, de malt et de coke. Elle a un peu peur, non pas parce que l’Algérie c’est loin, mais Robert, s’en sortira-t-il ?

 

Oran. Un autre monde. À Rennes-la-Bigote avec ses quartiers gris serrés autour de l’église paroissiale succède l’espagnole, la volubile, la colorée, l’odorante et nerveuse ville méditerranéenne. Au ciel gris, au vent et au crachin lancinant chantés par Théodore Botrel font place la lumière aveuglante, la chaleur épaisse et les orages dévastateurs, aux bistrots sombres sentant le renfermé, l’humide, le cidre et le pipi de chat, les terrasses des grands cafés, au petit rouge râpeux avalé au coin du zinc, les anisettes odorantes et les martinis frappés dégustés en terrasse avec de généreuses assiettes de kémia – friture, sardines, poulpe piquant, olives… –, sous des parasols écarlates, au milieu des palmiers, dans des fauteuils en rotin. On mange des glaces en marchant dans la rue n’importe quel jour de la semaine, on peut goûter les gâteaux de pois chiches, de l’acalentica en plein après-midi, se promener sur le port en dégustant des graines de melon salées et grillées, des cacahuètes, des jumbos, le fruit du cactus… Et les gens ! les gens se regardent, se mesurent du regard, se sourient, s’apostrophent, s’engueulent, se tapent sur l’épaule, en viennent aux mains, parlent fort ! Les filles s’habillent de couleurs vives, portent des foulards comme Brigitte Bardot, des jupes gonflantes, se promènent sans bas. Les gars regardent les filles et les filles les gars. Sans honte…

Lucienne est comme éblouie par tant de lumière, tant de vie. Elle a mal aux yeux, mal au cœur. Elle ne se sent pas à l’aise avec tous ces types qui vous dévisagent, qui vous sifflent de leur voiture, sans égard même pour les enfants qu’on tient fort à la main comme deux bouées de sauvetage.

Lucienne va le moins possible en ville. Si elle continue à porter des bas malgré la chaleur, elle ose mettre des robes à fleurs avec un décolleté et noue son foulard autour de son cou comme le font les filles des magazines assises sur des Vespas flambant neuves.

Ils ont trouvé un appartement donnant sur l’arrière-cour d’une ancienne maison espagnole construite à l’époque de l’édification du fort de Santa-Cruz qui domine le port. Elle a d’ailleurs eu un coup au cœur quand elle a reconnu le fort qui était sur la carte jadis envoyée par Yvon. Les pièces sont fraîches et sombres, car les deux seules fenêtres surplombent la cour intérieure abandonnée aux détritus de tout genre. Ça sent la cave et les cancrelats grouillent sous les carreaux descellés de la cuisine, mais il n’était pas facile de trouver à se loger. Les « patos » arrivant de « métropole » ne sont pas trop bien vus. Les portes se ferment quand on voit que le demandeur n’est pas Pied-noir et les loyers atteignent des hauteurs astronomiques quand on apprend que le candidat à la location est un fonctionnaire : bon salaire et primes, profitons s’il est assez poire.

 

Lucienne est vite déçue. Elle regretterait presque la cagna de la rue de Châteaugiron et sombre, pendant que les gamins font une sieste forcée, dans un long silence devant un immense bas-relief en plâtre qui décore la salle de séjour : des paysans et des paysannes nouent des gerbes de froment tandis que, dans un médaillon, dans le coin supérieur gauche, le Maréchal leur sourit tendrement. Ce souvenir des années quarante la fascine ou plutôt, elle ne voit rien, mais quand elle regarde, ses yeux s’écarquillent, son esprit se vide et, comme devant la fenêtre de l’appartement de la rue de la Boulangerie, à Dinan, face au mur de l’Église, elle perd conscience qu’elle existe, s’enfonce dans ce plâtre gris de poussière et c’est bien.

La maison est située tout au bout de l’avenue Ben-Daoud, à quelques dizaines de mètres de ce qu’on appelle le « village nègre », territoire maudit et interdit, repaire de « fellaghas » à ce qu’on dit.

Lucienne vit dans la crainte et le retirement. Quand elle sort, c’est pour aller au centre, là où il y a peu d’Arabes, avec le bus. Elle tourne autour de la Place d’Armes, regarde rapidement les vitrines et jette un coup d’œil curieux et effrayé, dégoûté aussi, sur la rue de la Révolution, le début du quartier juif avec ses étals, sa foule bigarrée et ses odeurs de cumin, d’œillet, d’ail, de poivre, de fenouil, de safran… Elle préfère le Front de mer avec sa vue dégagée sur le port et l’horizon, sur Santa-Cruz. Elle s’assoit parfois sur les bancs de la promenade, Charles à gauche, Paul à droite, entourée de cactus en fleur et de plantes odorantes. On ne va plus au cinéma comme à Rennes à cause des grenades et des bombes, mais surtout parce que Lucienne ne veut pas qu’on la fouille, que des mains étrangères la palpent. On écoute la radio, le jeu des cent mille francs, le personnage mystérieux, la famille Duraton, les publicités, Mon Dieu quel bonheur ! Mon Dieu quel bonheur ! D’avoir un mari bricoleur…

Elle a fait la connaissance d’une ancienne épicière, Madame Favre, une grosse dame âgée qui vit avec son mari handicapé dans le local qui leur servait d’épicerie avant de faire faillite, à quelques pas de la nouvelle cagna. Sur les étagères, il y a encore quelques conserves, quelques boîtes de carton, vestiges poussiéreux d’une époque meilleure. Lucienne lui rend de menus services et se sent ainsi un peu utile et puis, elle ne déteste pas ces matinées où Madame Favre lui raconte les étapes de leur déchéance : la ferme qu’ils avaient à Sidi Ben Okba, la mort des enfants, l’accident du père, la vente de la ferme bien en dessous de sa valeur, l’épicerie, les affaires qui ne vont plus, sa santé, l’âge, les Juifs, les Arabes, le complot universel qui les a précipités dans la misère la plus noire. Elle pose des questions, redemande dix fois les mêmes choses : Détective vécu en direct. L’épicerie vide est une photo sépia. Madame Favre est sépia. Monsieur Favre est sépia. Elle…

Elle interroge donc, demande des détails et Madame Favre raconte à en perdre haleine, brode un peu, tandis que Monsieur Favre dans sa voiture d’infirme soupire, se plaint, lève parfois un doigt pour dire quelque chose, mais on ne le remarque pas.

 

Les enfants vont à l’école, mais Charles n’est plus le bon élève qu’il était à Rennes, le chouchou des Frères de Saint Jean-Baptiste. Au lycée, il fait des tours pendables, manque des cours, falsifie les signatures, n’a pas de cahiers. À la fin de sa sixième, il a eu un blâme et a dû redoubler. Il paraît qu’il a de mauvaises fréquentations : Madame Favre l’a vu avec des Arabes. Il ment, fait l’école buissonnière, vole de l’argent dans le porte-monnaie. Les coups de ceinturon de Robert ne changent rien. Il ricane même. Lucienne ne le reconnaît plus. Il devient laid lui qui s’était refait après la naissance. Il est en plus devenu myope, alors que personne dans la famille n’a jamais eu de lunettes.

Maman je n’arrive pas à voir le nom des bateaux à quai.

Tu veux encore faire l’intéressant. Bien sûr que tu peux les lire ! Mais non…

 

La scène se répète dix fois. Dix fois, elle se termine par une gifle plus ou moins bien appliquée par Lucienne qui ne veut pas entendre que son aîné, lui aussi, a des défauts !

Nous irons chez le médecin. Si tu as menti, tu vas voir la tournée que tu prendras.

Charles ne sait plus trop s’il voit vraiment mal. La tournée, tout de même !

Madame votre fils est affecté d’une forte myopie compliquée d’une dégénérescence du fond de l’œil. Il a un besoin urgent de lunettes.

Des lunettes. Charles gâché. Lui ma fierté. Moche. Binoclard. La tournée ! Par colère, par dépit, par peur.

Il n’est plus le beau petit garçon de Rennes, le chanteur à la Croix de bois complimenté pour sa belle voix, le bon fils qui savait prendre la place du père pendant le dîner, le gentil garçon d’une politesse exemplaire. Il mue, il a grandi tout d’un coup… Un échalas au visage ingrat.

Paul ne s’améliore pas non plus. Il fait toujours pipi au lit, a accru son retard à l’école et ne sait pas encore bien lire quoiqu’il aille sur ses huit ans. Il fait, lui aussi, toutes les bêtises imaginables, un peu pyromane, un peu fugueur, un peu voleur : impossible de lui faire la moindre confiance ! Il poursuit en outre sa série ininterrompue de maladies.

 

Robert n’a pas changé ses habitudes. Certes, il n’y a plus les fameux déplacements, mais il est souvent consigné au cantonnement à cause des événements ; souvent il part en

« opération ». Il est revenu plusieurs fois le visage amoché, une main bandée, un bras en écharpe.

Un fellouz qui s’est débattu. Tu peux croire qu’on lui a donné sa mère quand il m’a mordu la joue…

Mon œil au beurre noir ? C’est rien, si tu voyais sa couleur au bicot ! Sa mère le reconnaîtrait pas…

Les copains et l’anisette l’intéressent davantage que la vie à la maison et puis Lucienne est d’un triste. Quant aux gosses, il rentre seulement pour gueuler ou prendre la ceinture : il n’y a pas un jour où l’un des gamins n’ait pas déconné !

Il est tout de même assez content : il n’a plus à effectuer les tours de garde. Il attend, pépère, au poste où on vient d’installer la télévision. Avec la prime, il s’est acheté une dauphine aérostable et désormais, tous les dimanches, on fait une promenade à la campagne, le pistolet dans la boîte à gants à cause des embuscades. Sur la route de La Sénia, l’avant lesté d’un sac de patates, la voiture a tapé le 120!

Lucienne n’aime pas aller à la mer. Alors, on n’y va pas, sauf chez madame Lombard, une Normande que Robert a connue on ne sait comment et qui possède un cabanon à Aïn-El-Turk. Lucienne déteste ce qu’elle considère être la fausse jovialité de cette grosse bonne femme qui prétend avoir tout vu et savoir tout. Mais bon ! Il faut bien que de temps en temps elle puisse dire à Madame Favre qu’ils sont invités par des amis dans leur cabanon !

 

Au début, Lucienne allait souvent avec ses fils au Jardin des Plantes, l’orgueil de la ville.

Elle aime bien ces longues allées ombragées, cette profusion de fleurs, ces aloès géants, ces dattiers, ces cactus, ce vert profond des plantes nouvelles. Les cigognes aussi la fascinent : elles font tant de kilomètres ! Les enfants leur apportent du pain, mais il faut faire attention aux claquements et pincements de becs. Parfois, le marchand d’oublies s’annonce d’un coup de crécelle, au détour d’une allée. On se partage un oubli.

Un jour, sur un banc, un monsieur s’est assis à côté d’eux. Il leur a adressé la parole. Il a joué avec Paul à À cheval sur mon bidet. Il a voulu offrir un pirouli à la fraise aux garçons, mais Charles a refusé. Lucienne ne savait que dire. Le monsieur faisait toute la conversation. Il avait allongé son bras sur le dos du banc et la manche de sa chemise avait effleuré un instant la nuque de Lucienne qui en avait ressenti comme une brûlure.

Il a profité d’un moment où les enfants, las de tous ces bavardages, étaient allés voir les singes pour dire : Vous êtes belle.

Lucienne a cru que la terre s’enfonçait sous ses pieds. Elle est devenue écarlate, s’est levée et s’est précipitée vers Paul et Charles, toute tremblante.

Qu’as-tu maman ? Es-tu malade ?

 

Lucienne s’est promis de ne plus mettre les pieds au Jardin des Plantes et elle a tenu parole.

Robert a bien ri quand elle lui a raconté sa mésaventure et il a eu envie de baiser.

 

36.

 

Lucienne est à nouveau enceinte. Horreur ! Elle a trente-huit ans ! Un gosse à trente-neuf ! Une honte. Elle n’osera jamais en parler à Louise ou à Yvonne ! Elle se roule sur le sol, hurle et pleure. Elle grimpe sur une chaise et saute. Une fois, deux fois, dix fois…, pour décrocher le gosse, vocifère-t-elle, puis elle s’effondre sur le sol comme un tas de linge sale. Elle ne veut pas d’enfant. Charles et Paul sont debout auprès d’elle. Ils ne savent que faire. Paul se bouche les oreilles et pleure aussi. De grosses larmes coulent sur ses joues rondes. Charles regarde le bas-relief en plâtre. Il voudrait disparaître au milieu des gerbes blanches, des champs blancs, des visages blancs, fuir derrière le médaillon du Maréchal au bon sourire blanc.

 

Robert et Lucienne se disputent une fois de plus. Lucienne crie, se jette par terre, supplie, insulte, l’écume aux lèvres. Robert se contente de répondre par des morceaux de phrases mouillées. Il est bizarre dans ses gestes et ses attitudes. Il a dû forcer sur l’anisette, il ricane et sa bouche se tord bizarrement à chaque provocation de Lucienne. Salaud. Tu m’as fait un gosse. Je n’en veux pas. Ton plaisir, c’est tout. Et moi je crève. Une vieille de mon âge avec un gosse. Tu te rends compte ! Et tu n’es jamais là. Et ce taudis. Tu nous as traînés en Algérie pour ça…

 

Les gamins ont entrouvert la porte de la cuisine et risquent un œil. Robert se met à hurler à son tour. Charles et Paul ont peur, car s’il ne crie pas souvent, quand il crie… Paul va se réfugier au fond de la cuisine, les mains sur les oreilles. Charles a aperçu le pistolet dans son étui posé sur une chaise. Et s’il la tuait ? Lui aussi lit – mais en cachette – les Détective de Lucienne. Il se glisse dans la pièce, s’empare de l’arme et va la cacher derrière la cuisinière.

 

La dispute s’est terminée. Lucienne pleure, affalée sur le carrelage dans un coin de la pièce. Robert se change. Nouvelle chemise, cravate. Il est de service, il faut qu’il parte.

Où est le pistolet ? Silence.

C’est Charles qui l’a caché, zozote Paul. Cafard, Judas ! Paul hérite d’un coup de pied dans les tibias.

Robert attrape Charles et le secoue comme un prunier. Qu’as-tu fait du pistolet petit con ?

Silence.

 

Une gifle. Une autre. Tu vas répondre engeance ? Lucienne ne se lamente plus, elle s’est levée et réclame aussi le pistolet : ton père doit aller au travail. Où l’as-tu mis, petit voyou ?

Robert défait sa ceinture.

Paul indique la gazinière en se frottant la jambe.

 

Lucienne et Robert ont obtenu un appartement en cité. Une cité pour fonctionnaires : confort et propreté. Ils ont deux chambres, une cuisine, une salle de séjour, une salle de bains. Il y a même un balcon, une cave et un garage pour la dauphine. Lucienne n’en revient pas : l’eau courante, des w.-c., une douche. Est-ce cela, le bonheur ? Elle est aux anges. Pour quelques jours.

Elle a rencontré, devant la boîte aux lettres, une autre femme seule avec ses enfants, l’épouse d’un collègue de Robert, Marie. Elles ont sympathisé comme on dit, ou plutôt, Marie a semblé si mal en point que Lucienne s’est sentie plus forte. Alors, elle donne des conseils à Marie, lui apporte des habits pas trop usés pour sa nombreuse famille. Elle fait du bien et ainsi se fait du bien.

Marie est énorme et ne sort quasiment plus de son logement qui s’enfonce dans la crasse et le fouillis. Raphaël, le mari, un petit catalan noir de poil et de peau, rentre un peu moins épisodiquement que Robert, mais quand il rentre, c’est pour repartir à la pêche, à la Calère près du port.

Marie ne s’en sort pas avec ses quatre mômes. Un cinquième est en route. Lucienne fait elle-même une grossesse difficile : elle doit passer beaucoup de temps au lit, car elle régurgite tout ce qu’elle avale.

Très vite, elle ne peut plus aller chez Marie. Elle enverra Charles quand il rentrera du lycée. Une mission par délégation…

Charles, quasiment chaque jour, va donc chez Marie. Il ramasse ce qu’il peut, passe un coup de balai, aide à donner à manger à Christophe, Claire, Stéphanie et Raphaël. Avec dégoût, il change les couches.

Marie a une passion dans son appartement plein de linge sale et de détritus : elle joue au rami, elle jouerait au rami du matin au soir. Charles joue donc au rami avec elle. À sept heures, il faut rentrer pour manger avec Paul ce que Lucienne s’est donné le mal de préparer, non sans plaintes.

 

Raphaël s’est pris de sympathie pour Charles et pour le récompenser de s’occuper de Marie, il l’emmène deux fois par semaine à la pêche de cinq heures à sept heures.

Il connaît de bons coins, Raphaël et Charles ne revient jamais bredouille. Heureusement ! Parce que Lucienne s’est mis en tête que la seule chose qu’elle peut manger, c’est le poisson de Charles avec un peu de riz.

 

Le plaisir de la partie de pêche est certes gâché par cette obligation de résultat, mais Charles aime bien Raphaël surtout qu’ en repartant, on s’arrête à un bistrot. Raphaël prend une ou deux anisettes et lui offre un diabolo : il a le droit de se régaler de la kémia. Comme un adulte. Raphaël lui laisse aussi sa pêche. Lucienne pourra enfin avaler quelque chose : saurel bouilli, riz et biscottes, biscottes, riz et saurel bouilli…

 


37.

 

Laure est née et on a acheté la télé.

Le bébé sur les bras, Lucienne partage son temps entre les aventures du capitaine Troy ou les innombrables épisodes de Zorro et sa promenade quotidienne autour de la pelouse de la cité. Le lait Gallia Sec est une belle invention : un peu d’eau chaude et le biberon est prêt. Elle a aussi découvert les petits pots. Plus besoin de se fatiguer à cuire des légumes, à tourner la moulinette ou le hachoir et les enfants aiment mieux ça !

La situation s’est stabilisée. Vitesse de croisière. Lucienne a beaucoup épaissi. Vous pensez, une grossesse à cet âge, ça ne pardonne pas. Boulimie, mais on ne sait pas encore que c’est une maladie. Lucienne est persuadée qu’elle fait de l’anémie graisseuse, comme on dit alors. Elle avale des paquets de biscottes tartinées de confiture et de beurre. À n’importe quel moment de la journée.

Elle limite ses balades au square de la cité, car la situation n’est pas sûre : Oran la pacifique connaît désormais les bombes et les attentats. On se raconte, autour du carré d’herbe jaune, les horreurs perpétrées par les fellaghas et on a autant peur des bombes de l’OAS : les “Patos”, les Métros, sont pris entre deux feux ! Pour Lucienne c’est surtout une excuse : elle n’a envie de rien, aucune énergie, aucun désir. Le plus souvent, juste la force de tourner entre les quatre immeubles de la cité.

Quand elle mange, elle ne s’aperçoit pas qu’elle mange, quand elle regarde la télé elle se laisse hypnotiser par le tube fluorescent… Elle n’est jamais vraiment là et n’écoute pas ce que les autres femmes lui racontent. On la trouve bizarre d’ailleurs. Certaines disent que c’est une fière.

Lucienne va pourtant parfois voir Madame Favre dont le mari est plus impotent que jamais. Que vont-ils devenir si… Là, elle reprend un peu d’allant, fait un coup de ménage, aide son amie plus asthénique et plus pleureuse que jamais. Écouter le malheur des autres console sans doute.

Tout le monde s’inquiète pour l’avenir. Abandonner ce beau pays aux Arabes ? Jamais. De Gaulle ne donne pas confiance avec ses promesses ambiguës. À la cité, on s‘inquiète des menées du quarteron de généraux et de l’aventure dans laquelle ils précipitent le pays. On parle de guerre civile, de paras lâchés sur Paris. Pourvu que nos maris ne soient pas mêlés à tout ça, voire obligés d‘aller en Métropole ! Ils sont déjà consignés depuis huit jours!

Un jour, un copain de Robert, un aviateur, vient de participer à un raid sur Sakiet Sidi Youssef en Tunisie. Il raconte comment le camp et les villages aux alentours ont été balayés à coup de roquettes. Tout le monde rigole. On trinque. Ah ! les fellouz, y zon qu’à numéroter leurs abattis !

Robert ouvre encore une bouteille, à la santé du beau Chaban, le grand ordonnateur de ces merveilles, le joueur de tennis de charme. L’aviateur explique comment il a pulvérisé un marché, les gars qui couraient dans leur djellaba, qui tombaient, les barques à voiles comme des poules affolées, les bourricots devenus dingues…

Allez, encore un verre, Robert !

 

Lucienne, elle, voudrait rentrer en France, en Métropole, quitter ce pays qu’elle n’a jamais aimé ni voulu découvrir. L’Algérie française ou algérienne ce n’est pas son problème. Elle tanne Robert pour qu’il demande sa mutation, mais c’est impossible dans la situation actuelle et d’ailleurs Robert serait plutôt Algérie française, fonction oblige.

 

Dans ses périodes de désespoir et d‘abandon, qui reviennent souvent, elle envoie Charles au cantonnement, chercher son père, qui n’est peut-être pas revenu depuis trois ou quatre jours. Charles se précipite à la CRS 195, désespéré, le cœur battant, car il sait que c’est en vain et que le retour sera d’autant plus difficile.

 

Ton père Charles ?

Il est au poste ? Je peux le déranger ?

Ben, je ne sais pas. Il travaille ! Et les deux flics en faction éclatent de rire. Allez, vas-y, file ! Va voir ton paternel travailler. Et Charles fonce vers le poste où il découvre son père allongé sur son lit de camp en train de ronfler en plein après-midi, une sieste prolongée en quelque sorte devant l’écran allumé de la télé.

Papa, viens à la maison. Maman ne va pas bien.

C’est toi Charles ? Fiche moi la paix, continue-t-il en grasseyant bizarrement, la parole lourde et hésitante. Tu ne vois pas que je travaille ? Il se retourne avec un gros rire. Tu diras à ta mère que je rentrerai demain matin. Éteins donc la TV avant de sortir.

Il s’est rendormi.

À la maison Lucienne se laisse aller à une crise de nerfs. Paul se bouche les oreilles et Charles ne sait que faire, vaguement dégoûté, écœuré par cette femme qui n’a plus aucune pudeur quand elle se laisse aller et se roule sur le sol ou sur son lit. Il voit son cul, sa toison noire qui dépasse de sa combinaison. Il ferme les yeux et va chercher un gant de toilette mouillé pour calmer la malheureuse alors que Laure pleure dans son lit. Il baisse la combinaison sur la nudité de sa mère, qui semble se calmer et gémit comme un petit enfant en lui tenant la main. Il reste là, debout, une heure peut-être.

 

Lucienne est folle de sa fille. Une fille, comme elle. Une fille qui sera ce qu’elle n’a pas pu être. Une fille à qui elle montrera tout ce qu’il faut montrer, qu’elle gardera à gauche, qu’elle gardera à droite. Une fille tout à elle. Avec Laure, elle est autre : elle lui parle, lui sourit, l’embrasse, la berce, s’étonne de ses progrès.

 

Elle est heureuse d’avoir eu une fille, sa fille. Son bâton de vieillesse !

 

 

 

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