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Publié le : lun, Avr 24th, 2017

La Soue, seizième épisode, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs

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La Soue,

par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

 

 

Résumé des chapitres 35-37

 

Départ pour l’Algérie où Robert aura un galon et une prime. Difficultés d’adaptation : les enfants, le nouveau milieu, la solitude.

Lucienne attend un 3e enfant ce qui la plonge dans une dépression profonde et Robert fuit le foyer.

Après la naissance, Lucienne  reporte sur sa fille Laure tous ses espoirs alors que la guerre n’épargne plus la ville et que Robert est plus que jamais absent, qu’il boit et est violent. Il ne reste que la télé pour rêver et échapper à ce pays, à cette vie.

 

16e suite

 

38.

 

Lucienne habite à nouveau Rennes, Maurepas, une banlieue comme il en existe trop autour des villes françaises grandies trop vite dans les années soixante, une ville à côté de la ville, mais une ville triste, froide, sale, sans âme, un amas disparate de béton, de fer et de crasse, un entassement de cubes et de rectangles, de tours et de « petits collectifs », d’ennui et d’indifférence.

Une sorte de Sarcelles breton.

Une ville sortie des cartons d’architectes amoureux de théories et de maquettes, de vues d’avion et de vues de l’esprit, de vues d’ensemble, mais oublieux des individus, des fourmis forcées de vivre dans la fourmilière conçue « pour eux ».

Une ville ensuite construite par les entreprises ayant su le mieux tirer sur les prix, le mieux rogner sur la qualité des matériaux ou du travail, une ville jamais finie où, de place en place, rouillent des engins abandonnés parmi les orties, les ronces et quelques arbres rachitiques incongrus dans ce paysage, témoins silencieux et mal en point de l’ancienne campagne.

Au retour d’Algérie, il a fallu se loger et ça n’était pas facile surtout qu’on ne voulait pas trop écorner la prime de réintégration, obtenue parce que Robert avait quitté les CRS. Mais Lucienne trouvait que les gens, la ville avaient changé. Elle ne s’y reconnaissait plus. Au cours des cinq années de séjour à Oran, Rennes s’était transformée, modernisée. Les femmes s’habillaient comme avenue des Palmiers ou sur le Front de mer, la même impudicité, il y avait beaucoup plus de voitures, des cafés avec des terrasses au centre-ville, de nouveaux bus avaient relégué les tramways à la fourrière, partout des immeubles sortaient de terre.

Les Le Moal avaient loué les deux pièces du premier étage d’une minuscule maison sans confort dans un quartier triste habité par de petits retraités, des économiquement faibles, mais la propriétaire, qui savait qu’ils revenaient d’Algérie, de charges en caution avait fait monter les prix et le loyer qu’ils avaient cru raisonnable en signant le bail devenait astronomique à la fin du mois.

Alors, ils faisaient des tours de voiture en campagne pour voir s’il y avait quelque chose de moins cher ou une ruine à retaper qu’on achèterait avec la prime et un crédit. Mais pour cela, il fallait que Robert ait d’abord retrouvé un travail stable. Son premier emploi, représentant chez Pernod, ne rapportait rien car il n’avait pas de fixe et touchait seulement une commission sur les affaires qu’il faisait ou ne faisait pas. Comme il n’était pas un vendeur très acharné et qu’il traînait chez les clients…

 

Un jour, de retour d’une virée où ils étaient allés voir une maison Phénix, et qu’ils rentraient démoralisés, car ils n’osaient pas sauter le pas pour essayer de devenir propriétaires, ils s’arrêtèrent à l’entrée de Rennes, là où s’édifiait un nouveau quartier de tours HLM, Maurepas.

Pas mal cet endroit.

T’as vu les Tours ? Comme en Amérique. Si élevées qu’on en a mal au cou.

Ça doit faire drôle d’habiter tout au sommet !

Ils avaient admiré la carcasse des immeubles qui s’élevaient au bord de la route, tellement haut qu’on en attrapait vraiment le vertige. Lucienne s’était exclamée devant ces « baies vitrées comme à New York », les ascenseurs, les 15 étages ! Elle avait parlé d’appartements de standing, de tours luxueuses, sûrement pas destinés à des gens comme eux.

C’est pas fait pour des purotins comme nous.

Robert avait rentré la tête dans les épaules et avait dit qu’on ferait une demande. Avec trois gosses et un seul petit salaire…

Et puis ça avait marché. Ils avaient obtenu, l’année suivante, un trois-pièces tout neuf au 12e étage. Lucienne n’avait pas tari d’éloges sur son grand séjour, sa salle de bain aux trois appareils, son balcon ensoleillé le matin, son vide-ordures pratique, le séchoir spacieux et fonctionnel. Elle cherchait des mots qui lui étaient inhabituels pour traduire son admiration, des mots lus dans des revues…

Et le temps avait passé. La HLM n’était pas un palais et le quartier s’enfonçait dans sa mauvaise réputation.

En deux ou trois ans tout s’était dégradé.

Le front contre la vitre, elle regardait désormais Maurepas sans complaisance.

Maurepas, « mauvais repas » avait-elle lu dans le Bulletin paroissial… Une pelouse ici ou là, lépreuse, anémiée, jaune en été, boueuse en hiver, avec pour seules fleurs les restes de quelques bouteilles plastiques se désintégrant à la lumière. Des contours mal dessinés, mal définis, qui mangent les trottoirs jamais achevés, battus par les milliers de pas, les millions d’allées et venues.

De temps en temps, un bac à sable vide mais plein de feuilles sèches, de papiers, de paquets de cigarettes éventrés, de mégots abandonnés là par le vent ou les balayeurs occasionnels. Sur les parkings déserts, la majeure partie de la journée, des épaves montées sur des briques servent de refuge à des gamins qui rêvent d’espace, de vitesse et de puissance en se battant pour tenir un instant un moignon de volant.

Des arbres maigrichons plus minces que leur tuteur marquent de loin en loin les limites de ce qu’il est convenu d’appeler les espaces verts.

Au-delà, les routes ou les rues, on n’a jamais vraiment su, longues, larges, droites, qui ne conduisent nulle part et se perdent à la lisière de la campagne proche en attendant le bon vouloir des Ponts et Chaussées. L’asphalte taché d’huile, gris, partout souillé, raccommodé…

Il est loin l’enthousiasme du postulant : Lucienne ne parle plus que de la « pétaudière », ce douzième étage entre ciel et terre, cette haute solitude au milieu des bruits des voisins, des odeurs rances de cuisine, des chauffages qui marchent mal, des disputes, des ascenseurs en panne, des vide-ordures bouchés, des crottes de chien dans les couloirs, des boîtes à lettres éventrées, des caves où plus personne n’ose s’aventurer…

Très vite, les bâtiments neufs paraissent déjà anciens. Des échafaudages pendent de guingois le long des murs. Des uniformes blancs et rares s’agitent parfois à des hauteurs vertigineuses et de façon dérisoire : Sisyphe peintre !

Les surfaces sont trop grandes, les crédits insuffisants, la peinture de mauvaise qualité. La lèpre des murs s’empare des bâtiments.

Lucienne lève la tête. Il ne fait jamais beau à Maurepas, comme si les nuages restaient accrochés aux tours de quinze étages : le soleil est toujours pâle, le vent mauvais, la pluie molle, sans hargne, tenace, lancinante, obstinée, les chemins détrempés.

« Ça dérusse, pense-t-elle, se rappelant ce vieux mot du gallo de son enfance, oui ! ça dérusse ».

Ce qui va bien au quartier, c’est le brouillard de fin d’automne, épais, froid, collant, qui mange les bruits et permet au moins à ses habitants de comprendre, de pressentir pourquoi ils sont moroses.

Quartier sans couleur où tout est gris : la terre, le ciel, les arbres, les gens, l’air même. Et toute cette grisaille, poisseuse pénètre les poumons, s’insinue dans les pores, noie les yeux, bouche les oreilles, étouffe les cœurs…

À Maurepas, il n’y a pas de visages, seulement des silhouettes qui se hâtent sur les sentiers étroits et hésitants, creusés dans les trottoirs de terre : têtes basses, épaules tombantes, fichus sur le crâne, casquettes sur la nuque. Itinéraires parallèles, sourires oubliés, mains dans les poches ou crispées sur un porte-monnaie, un cabas…

Le jour, en semaine, on ne voit que des femmes dans les rues, surtout vers onze heures. Des femmes ou des enfants qui se dirigent vers le centre commercial, espèce de paquebot blanc à la dérive, cerné de terrains vagues, couvert de graffitis obscènes, d’appels, de cris de révolte que personne n’entendrait, d’affiches publicitaires ou électorales en loques. Fermeture endémique de plusieurs boutiques, vitres peintes à la chaux, yeux aveugles.

Des haut-parleurs de pacotille crachotent une musique insipide, inaudible ou trop forte. On y fait ses courses bien vite, chacun pour soi. Pas le temps.

À la caisse du supermarché, les femmes boudinées dans leurs tabliers imprimés suivent avec inquiétude, le regard sombre, à la fois dur et las, le sourcil froncé, la valse des chiffres sur l’écran des calculatrices. Quand elles payent, elles font toujours l’appoint, soucieuses de préserver un billet, ce qui fait enrager Charles, chargé de la corvée des commissions.

Quand les femmes vont faire les courses, les hommes dorment ou travaillent. Certains font les trois huit, d’autres ne font rien ou regardent la télé à longueur de journée, l’esprit nulle part, le corps mou.

Le samedi, on les voit en couples pour les achats hebdomadaires. Le supermarché est alors plein et les caddies aussi. Au passage les gosses essayent d’y glisser tout ce qui leur tombe sous la main, des gifles volent. Les maris s’approchent, farauds, le regard en coin, faussement désintéressés, des démonstrateurs de bière ou de vin.

Ils dégustent gratuitement dans des verres de plastique et prennent des poses de connaisseur en échangeant un mot avec le représentant avant de repartir un « pack » à la main (ou un litre de Bordeaux mis en bouteille par les caves UCA de Denain (59)), Gros-Jean comme devant sous le regard courroucé ou résigné de l’épouse-au-porte-monnaie.

On les voit encore plus sûrement le dimanche au PMU avec sa clientèle presque exclusivement masculine.

Ils souhaitent toucher le tiercé ou le quarté mais sans y croire. Réalistes : « C’est plutôt pour passer le temps, occuper le dimanche… »

Le reste du week-end, le quartier est vide d’adultes, livré aux chiens divaguant et aux jeunes cherchant à se distraire. Ces derniers sont en fait les seuls à peupler durablement les rues et les trottoirs. Ils ont leur place, leur territoire. Telle bande se retrouve chaque jour sur le même banc, telle autre à telle entrée d’immeuble, et gare à celui qui empiète sur les plates-bandes de l’autre.

Ces jeunes ne jouent pas : ils discutent ou réparent leurs mobylettes, leur fierté.

Ils discutent, c’est-à-dire qu’ils passent leur temps à s’interpeller, à s’insulter, à se bagarrer, à chahuter…

 

De temps en temps, des gars entraînent une fille dans les caves, et les plus jeunes se branlent en assistant au spectacle. Et la fille ne dit rien, parce que c’est comme ça, parce que les mecs sont des mecs et qu’elle est une nénette… Parce qu’aussi pourquoi se plaindre ? Tant qu’il n’y a pas de gosse, la « piqûre », ça n’a jamais tué personne ! Comme à la Brosserie, dans le temps, rien ne change.

À l’occasion, ils roulent des boules de dissolution au fond d’un sac plastique ou s’envoient en l’air à l’essence, à l’éther, un tampon imbibé sous le tarin écarlate, les yeux blancs.

Même les caves les plus repoussantes prennent alors les couleurs d’un palais des mille et une nuits et Maurepas ressemble comme un frère à Neuilly-sur-Seine !

 

Tout cela, Lucienne ne se le dit pas, ne l’imagine pas, mais elle en a le pressentiment dans le grand silence qui s’empare d’elle à chaque fois qu’elle regarde, par le coin de la fenêtre, avec hébétude, le quartier où elle habite. Elle a juste peur pour les enfants, peur qu’ils tournent mal et elle essaye de se donner le change : elle s’habille pour aller au supermarché, se maquille, arbore un sourire, elle est tout sourire, sourire aux voisins, sourire aux commerçants, sourires, quand elle sort.

Plus de sourire quand elle rentre.

Avec sa jolie petite fille à la main, elle essaye de se donner l’apparence d’une bonne dame, assez bon chic, bon genre et détonne un peu dans la tour. Elle porte de temps en temps les vieux habits à une famille de Tunisiens qui habite deux étages en dessous, des gens bien méritants dit-elle, et si polis. Elle a toujours aimé « faire le bien ». Cela lui rappelle ses lectures, les grandes dames qui pratiquent la charité… Dommage cependant : un jour les Tunisiens ont dit non aux habits usagés.

Merci Madame, mais mon mari gagne sa vie et nous pouvons acheter nous-mêmes les affaires de nos enfants.

Colère et désespoir de Lucienne. Rage. Allongée sur son lit, les yeux au plafond, mains jointes, sa fille contre elle, Lucienne pleure. Ce monde est affreux d’ingratitude et elle est si seule.

Elle interdit les jeans aux enfants. Charles doit mettre une cravate pour aller au lycée, cravate qu’il enlève au coin de la rue, mais elle ne le sait pas.

Petit à petit, elle s’en fichera, de cela et de tout.

Elle ira le moins possible faire ses commissions, y enverra les enfants, restera des heures derrière la fenêtre, devant la télé ou allongée. Le plâtre du plafond, la neige de l’écran ou le brouillard des rues en enfilade.

Et les années passent au douzième étage. Les enfants vont à l’école et n’ont pas le droit de descendre à cause de tous ces voyous qui rôdent. Lucienne les attend à l’heure et gare s’ils s’attardent. Attendre est sa seule activité. Elle a la main leste et la colère rapide. Elle a fait mettre des verrous à la porte.

 

Robert, après le référendum, et au moment de l’indépendance, avait cédé aux implorations de Lucienne. Le gouvernement avait proposé aux policiers, qui risquaient d’être en surnombre après leur rapatriement, de quitter le métier en touchant une prime substantielle et en ayant droit immédiatement à une retraite proportionnelle. Robert avait donc démissionné, persuadé qu’il allait retrouver autre chose à Rennes et que le salaire ajouté à cette retraite, ça allait faire un bon petit paquet, la possibilité d’acheter, qui sait, un pavillon dans un lotissement.

On avait chargé la dauphine et en route pour Port-Vendres puis pour Rennes.

Robert, après des essais infructueux, a eu du mal à trouver un travail stable. Il y avait eu Pernod, puis un gardiennage. Maintenant, dans l’entrepôt d’une tréfilerie, il est chargé des expéditions. C’est-à-dire qu’il doit faire en sorte que les camions qui arrivent soient chargés. Il est responsable d’une équipe de deux manœuvres. Comme il faut remplir les bahuts sans perdre de temps et que les deux aides se fatiguent vite, il doit le plus souvent mettre la main à la pâte et remplir les bordereaux après. Les rouleaux de fil de fer pèsent lourd ! Ce n’est plus la belle vie du brigadier-chef d’Oran, mais Robert est fataliste. C’est comme ça. Il rentre sur son solex qu’il décalamine lui-même pour éviter les faux frais, car la tréfilerie, ça ne paye pas lourd et tous les calculs faits sur le bateau s’avèrent illusoires. Canadienne fermée jusqu’au cou hiver comme été. Le midi, il fonce à la maison sans perdre une minute, traverse la ville de part en part, prend le pain à la Fosse-Courbet, déboule au sommet de la côte d’Antrain d’où il voit surgir la tour onze. Depuis dix minutes, du haut de sa vigie, Lucienne scrute l’horizon, le sommet de cette côte d’Antrain d’où Robert doit surgir. Elle s’impatiente : va-t-il être en retard ?

Si c’est le cas – une minute suffit – elle explose de colère à son arrivée et s’enferme en pleurs dans sa chambre avec sa fille. Sinon, elle se précipite sur les casseroles. Il entre, s’assoit à table. Tout est déjà dans les assiettes. Robert mange puis se repose dans un fauteuil quelques instants, face à la télé, somnole un peu tandis que sa fille s’amuse à le coiffer. Mais il est temps : il saute sur son solex direction la tréfilerie pour revenir vers dix-huit heures trente, dîner, regarder la télé en somnolant encore avant d’aller au lit à 9 heures.

Lucienne passe l’aspirateur, fait la vaisselle, ou demande à Paul de la remplacer. Tout le monde quitte la maison. Elle reste seule, s’allonge, sommeille une petite heure, lit ses revues, se lève à cinq heures, prend un café, regarde la télé sans la regarder, prépare un dîner vite fait, se couche tôt.

On parle peu chez les Le Moal.

Quand Robert touche sa paye, les enfants doivent disparaître dans leur chambre. Lucienne cache l’argent sous les draps après avoir soigneusement compté les billets. Elle donne à Robert le reliquat. Son argent de poche au cas où, son prêt, comme elle dit… Pas pour boire !


39.

 

Parfois Lucienne n’a que le courage d’écouter la radio. Elle aime pourtant les interviews, les reportages. Elle a l’impression de voyager, de rencontrer des gens.

Elle est allongée dans la pénombre de sa chambre. Elle écoute une émission historique sur les corons, la bataille du charbon, Waldeck-Rochet, des trémolos humides dans la gorge, assurant les mineurs de leur mission sacrée, de la reconnaissance de la France pour leur productivité, elle entend un enregistrement du petit père Duclos annonçant, de sa voix de fausset, aux héros de Germinal, qu’ils étaient les fantassins d’une lutte essentielle, que leur pic était la mitrailleuse de l’énergie nouvelle, qu’ils devaient être fiers d’arracher le minerai à sa gangue de terre pour le bien de l’industrie moderne et du peuple de France…

Et puis il y a cet homme descendu au fond du puits pour la première fois en 1919, à 13 ans, qui conclut, entre deux sifflements de ses poumons calcinés, ravagés, entre deux grasses quintes de toux, l’évocation d’une vie difficile où l’on manquait de tout sinon de peine et de travail : « C’était dur, mais on y est arrivé ».

Arrivé à quoi ?

Expression terrible, emploi quasiment intransitif, sans lieu ni feu de ce verbe qui demanderait un objectif, une destination.

« On y est arrivé ! »

À quoi se rapporte ce pronom sans référent, ce vocable fantôme, ce miroir sans image, ce « y » qui ressemble à un cri d’horreur, de hideur, ce « y » trop semblable au « u » d’utopie ? Ce n’est bien sûr pas ce que Lucienne se dit en écoutant ces paroles, mais c’est ce qu’elle pense confusément : à quoi arrive-t-on ?

Là où on arrive tous ! Les uns plus vite, les autres plus lentement ; les uns sans difficulté, les autres par une vie de chien.

On y arrive tous. En effet !

Mais que les chemins sont tortueux pour y arriver !

Des larmes coulent des deux côtés de son visage. Elle tend une main pour éteindre le poste.

 

Une autre fois, elle s’assoit dans la cuisine pour les confidences du « cordonnier des stars ». Ce monsieur chausse Gabin, Gainsbourg, Martine Carol et une foule de pieds sans doute honorables et célèbres mais qu’elle ne connaît hélas pas.

Il en est très fier, le cordonnier, de sa réussite, et il raconte, en version accélérée, sa vie.

 

Petit Portugais, origine plus que modeste, pas de père, l’opprobre, les moqueries à l’école : si tu n’as pas de père, alors tu es Jésus-Christ, a dit le maître le premier jour, à la petite école. Il sera Jésus-Christ désormais pour le village, et souvent, ses journées ressembleront à la nuit du Golgotha.

Et puis il y aura la fuite, assez de la couronne d’épines et de la croix quotidienne, à treize ou quatorze ans pour l’Espagne, ensuite pour Paris, la ville de rêve, la ville lumière ; après, la lutte pour vivre, les petits boulots, la misère, la solitude, les taudis, la galère quoi, comme on aime à le dire un peu trop facilement aujourd’hui. Enfin, au bout d’années de solitude, un emploi stable, un patron juif compréhensif et l’acquisition d‘un savoir-faire dans la fabrication de chaussures. On ne compte pas les heures de travail. Au bout de vingt ans, cette échoppe cédée pour trois fois rien par un cordonnier parisien partant en retraite, le seul ami avec lequel, de temps en temps mais régulièrement, on tape le carton, on prend l’apéritif…

11 m2.

La minuscule boutique du 19e devient célèbre. Une vedette habitant dans le voisinage y porte par hasard ses chaussures. Publicité de bouche-à-oreille. Sympa ce cordonnier portugais, charmant sourire, soleil dans la voix, populaire, c’est un must, chic… Le succès, l’argent, tout, enfin.

À plus de cinquante ans.

À côté de l‘établi, épinglées sur le mur, les photos du village de l’enfance, les ruelles où l’on se moquait de Jésus-Christ, la place de l’église où il a effleuré, il y a si longtemps – il avait douze ans –, les seins de la sœur du curé, belle et lointaine plante interdite…

Le cordonnier pleure en décrivant ces photos.

Pourquoi pleure-t-il ? Pourquoi cette émotion irrépressible ?

Il reconnaît souvent pleurer en regardant ces lieux de son enfance, sans savoir pourquoi, sans raison.

« J’ai tout ici, je vis bien, je suis heureux, je n’ai aucune envie de retourner là-bas. Pourtant, je ne peux m’empêcher de chialer quand je les regarde. »

Et il pleure, pleure. L’émission s’arrête.

Lucienne s’est levée. Elle a froid et tremble. Dehors, les arbres noirs. L’herbe couchée sur les pelouses ou ce qui en fait office, jaunâtre, mouillée. C’est l’hiver.

Pourquoi pleure-t-il, le cordonnier des stars ? Désormais il a tout, lui…

Le souvenir de l’Aublette lui traverse l’esprit.

 


40.

 

Le dimanche, on mange un poulet ou une pintade et on rigole de Ferrat qui chante le poulet aux hormones. Robert, lui, prétend n’aimer que le poulet de ferme. Il faut donc aller au marché, en ville. Lucienne déteste aller en ville. Quand il le faut, elle s’habille le mieux qu’elle peut, se donne ses airs de dame, s’efforce de sourire. Une personne bien aimable, pensent les commerçants. Mais au fond d’elle-même, elle a peur, peur de ces gens, de la foule, de ces regards, des paroles qu’on lui adresse. Elle se sent vide, sans valeur, nulle. Elle cache ses mains au fond de ses poches.

Elle trouve que Robert ne vaut pas mieux qu’elle. Il est loin le jeune gommeux, le pommadin de Dinan, le frère d’Hélène. Celle-ci, on ne la voit d’ailleurs plus. Elle dirige, paraît-il, une agence bancaire dans le quartier de l’Opéra. Elle est partie à Paris après la mort de sa mère. Un cousin qui l’a vue récemment a raconté qu’elle est une vraie vieille fille : elle vit entourée de chats, un peu folle.

 

La prime d’installation perçue au retour d’Algérie, quant à elle, s’est évaporée on ne sait comment. Le salaire de Robert suffit tout juste à joindre les deux bouts et les enfants poursuivent tant bien que mal leur scolarité. On ne rêve plus de pavillon ni dans un lotissement ni ailleurs. La pétaudière est plus infâme que jamais. Maurepas a une bien mauvaise réputation. Au lycée, un professeur a interrogé Charles qui n’avait pas fait son travail.

Tu habites où ?

À Maurepas monsieur.

Ça ne m’étonne pas !

 

Robert ne parle plus ou alors ce sont des interjections, des grognements. Il n’a jamais rien à raconter.

Lucienne hait cet immense ratage que représente sa vie à ses yeux, elle le hait mais n’imagine rien d’autre que ce destin-là. Elle aurait aimé autre chose, un vague désir, travailler peut-être, mais non, ce serait déchoir. Elle est mariée, a des enfants. Un point c’est tout. Et pourtant ! La chapellerie, la BNCI…, mais comme tout est loin.

Lucienne quitte de moins en moins son appartement. Les gosses font les courses après l’école. L’autre jour, Paul a perdu la monnaie et Charles a certainement volé 5 francs.

Heureusement, il y a Laure. Laure embrassée cajolée du matin au soir, Laure que Lucienne emmène à l’école et va chercher le soir, Laure qui n’aime que ce que sa maman aime, Laure qui pourrait jouer dans l’équipe de basket de l’école, mais qui sait que sa maman ne veut pas être seule et qui renonce à ce plaisir, Laure qui n’a pas d’amies parce que ce sont des voyouses, Laure qui ne dit jamais non, mais si tu veux maman ou si tu veux papa, Laure qui ne parle que quand on lui parle et qui se tait quand on se tait, Laure qui ne réclame rien et qui est toujours là quand maman pleure ou quand papa est fatigué, Laure qui n’aime que l’appartement et la chambre de maman, Laure…

 

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