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Publié le : lun, Mai 8th, 2017

La Soue, dix-septième épisode, par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs

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La Soue,
par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

Résumé des chapitres 38-40

 

Retour des « colonies » et gueule de bois : difficultés à se loger à Rennes. Robert a accepté de démissionner : une prime et une retraite anticipée à la clef, mais il ne retrouve rien d’autre et les projets basés sur cette « manne » n’aboutissent pas.

On obtient tout de même un logement dans une HLM. Bref moment d’enthousiasme devant tant de modernité. Le quartier de Maurepas se révèle triste, invivable. Lucienne essaie de sauver la face mais elle s’enfonce dans une déprime complète. Le couple se délite totalement et Lucienne, possessive, se raccroche à sa fille, l’isole…

 

17e suite

 

41.

 

Novembre, l’aube. Maurepas, tout au bout de la boueuse rue d’Antrain. Les HLM du quartier se perdent dans une brume poisseuse suspendue dans un ciel aveugle. Un jour grisâtre s’étire avec viscosité comme une huile sale entre les sapins étiques ornant des pelouses lépreuses et la masse des tours poussées là comme des champignons géométriques.

Trottoirs vides, rues vides.

12e étage, tour 11, allée des Iris.

Une porte s’entrouvre doucement dans l’appartement 59. Une silhouette efflanquée se glisse prudemment dans le couloir. Un corps nu. Blafard, maigre dans la grisaille de ce matin hésitant. Une main tient à bras tendu un drap trempé de pisse. Le corps avance enveloppé de pénombre, sur la pointe des pieds, effleure le balatum revêtant le sol.

Pour ne pas entendre les inévitables bruissements, Paul fait chuinter l’air qu’il aspire par le nez. La méthode de l’autruche. La tête dans le sable.

 

Maudit cochon ! T’as encore pissé partout ! Tiens, je vais te laver la goule avec ton drap, moi !

 

Deux formes hurlantes ont surgi de la salle de séjour où elles attendaient en embuscade. Paralysé par la surprise de cette porte qui s’ouvre brutalement, en équilibre sur un pied, Paul ouvre grand la bouche. La lumière du couloir l’éclabousse d’un coup ; il cligne des yeux, grimace. Robert se jette sur lui et s’empare de la loque mouillée qu’il a laissé tomber tandis que Charles saisit à bras-le-corps son torse en forme de bréchet, maigre et blême, qui lui vaut le sobriquet d’« Auschwitz » !

Tiens ! v’là Auschwitz qui va s’laver ! Alors Auschwitz, t’as encore ruiné ta paillasse ?.

Pendant que Charles le retient, Robert lui frotte rageusement le visage avec le drap souillé : Paul se débat, réussit à se dégager et à s’enfermer dans le cabinet de toilette.

Il n’a pas pensé à allumer. Il est là, essoufflé, affolé dans l’obscurité de ce réduit sans fenêtre. De grosses larmes coulent le long de ses joues. La peur, l’émotion, la rage qui montent en lui se mêlent et le font trembler.

À chaque fois la même chose ! Il aurait dû se lever plus tôt !

Leur coup fait, Robert et Charles rient à gorge déployée. Charles en rajoute même.

La vieille d’en dessous tape déjà sur un radiateur tant la cavalcade à laquelle ils se sont livrés a fait de bruit. Elle proteste !

 

Lucienne s’est levée, en furie. Les poings sur les hanches, debout dans l’ouverture de sa porte, elle ne sait trop que dire. Elle en a tellement assez de ce gosse malade à tout bout de champ et qui pisse au lit depuis son berceau qu’elle n’est pas mécontente du traitement qui vient de lui être infligé, pour la énième fois d’ailleurs.

 

Vous êtes fous tous les deux ! hurle-t-elle pour la forme. Les voisins ! À l’heure qu’il est ! Un tel bordel !

Ça lui apprendra à ce petit con, réplique Robert. Pisser dans son plumard à quatorze ans, y en a marre. Tous les matins, je vais lui laver la goule avec son drap pissous ! Tu vas voir. Jusqu’à ce que ça lui passe !

Eh ! venez, ajoute Charles, qui vient d’entrer dans la chambre de Paul, il a arraché son alèse en dormant ! Son matelas est trempé ! Ça va encore cocoter dans toute la baraque. J’ai bien vu : hier soir il a bu alors qu’il n’a pas le droit !

 

Lucienne, suivie de Robert, s’est précipitée dans la chambre pour constater l’ampleur des dégâts. Les mots sont de trop. Encore un matelas de foutu ! Lucienne se lance vers le cabinet de toilette et tape sur la porte, coups de mains, coups de pieds, hurlements pour faire sortir le salopard. Tant pis pour les voisins ! Ceux du dessus ont aussi commencé à taper sur les tuyaux du chauffage.

 

Ta gueule, grosse conne, réplique Robert, les mains en porte-voix à l’adresse de la mère Croc, la bonne femme du douzième qui passe et repasse une cuillère sur les côtelettes d’un radiateur.

 

On entend des cris, mais on ne comprend pas la teneur de la réponse. Ça doit être salé !

Lucienne continue à taper sur la porte. Robert hurle à la Croc tout ce que des années de haine ont accumulé. Il bave, bégaie. Il s’empare d’une louche dans la cuisine et tape à son tour sur un radiateur en lançant ses invectives au plafond.

Quelque part, plus bas, dans les profondeurs de la tour, quelqu’un s’est joint à l’orchestre… Une symphonie ! La tour 11 s’est transformée en tambours du Bronx !

Charles, lui, a disparu dans sa chambre. Il doit se préparer pour le lycée et, s’il a été partant pour le guet-apens, tout ce bruit commence à le gêner. On va rencontrer les voisins dans l’ascenseur. Chacun va faire la gueule. Il faudra être prêt à répliquer à ces beaufs, à ces blaireaux qui peuplent la tour. Dès qu’il le pourra, adieu la HLM, adieu ce quartier de minables… Les vieux exagèrent tout même.

 

Paul sait qu’il ne peut rester éternellement dans le noir. Il a la main sur le verrou, mais attend encore. La mère s’acharne sur la porte. Si elle la casse, il sera responsable. Il faudrait ouvrir. Il tremble. La fraîcheur du matin et sa nudité ? La peur ? Tout ce bruit ! Ces cris ! Il se bouche les oreilles. Mais il faudra sortir. Comme toujours. Il va falloir foncer vers la chambre. Il va en prendre au passage ! Surtout que le matelas est mouillé. Et puis, c’est l’heure de l’école. S’il tarde, il va arriver en retard et le maître n’est pas tendre. Entre deux maux…

Il ouvre.

Lucienne se précipite en hurlant sur lui, gifles, coups, l’accompagnent jusqu’à sa chambre. Robert le rate d’une demi-semelle.

Il referme sa porte. Sauvé. Momentanément. Dès qu’il pourra, il quittera cette famille, ce quartier, tous ces gens… En attendant…

Un peu de calme est revenu dans l’immeuble.

 

Dans le couloir, Laure immobile, en chemise de nuit, serre sa poupée dans ses bras.

 

C’est pas le tout. Si vous voulez votre bol de café, hurle

Lucienne de la cuisine…

 

Pendant que Robert s’installe dans le cabinet de toilette libéré et éclairé par l’unique ampoule de 40 W, Lucienne réchauffe le café dans une casserole bosselée. Les bols claquent sur la petite table en formica. Chez les Le Moal, on se contente d’un café en guise de petit-déjeuner et on trempe vite fait un morceau de pain beurré. Pas le temps de s’attarder, il n’y a d’ailleurs que deux chaises. Le midi et le soir on ajoute deux tabourets qui sont remisés pendant la journée dans l’inutile douche-sabot : depuis plus d’une année, elle ne fonctionne de toute façon plus… Lucienne verse le liquide et boit son café. Elle grignote une biscotte qu’elle a retirée d’un paquet éventré sur la table. La biscotte, c’est son privilège. Robert, quitte le cabinet de toilette pour avaler son jus avant de s’habiller et Charles va faire un rapide lavage avant d’ingurgiter ce liquide amer et tiède qui le dégoûte un peu. Plus tard, il se jure qu’il ne boira que du thé.

Paul ne touchera pas à son « petit-déjeuner ». Il n’a pas faim après ce qui vient de se passer. Il tremble encore et s’habille dans sa chambre. Il ne s’est pas lavé, juste essuyé.

« Tu pues la souris » va encore lui dire Pierre Lacroix, son voisin à l’école et puis il va lancer à la cantonade « Eh ! les gars, Le Moal pue la souris » ; ils vont tous se foutre de lui, venir le renifler, l’emmerder. Un jour, ils devineront qu’il pisse au lit ! Alors là !… Heureusement qu’il a piqué un petit flacon d’eau de Cologne au supermarché du Gros-Chêne. Comme ça, on pourra lui dire qu’il pue la nénette, mais on ne devinera pas qu’il pisse au lit. Il vaut mieux passer pour une fille que pour un pissous ! Encore que…

 

Tout le monde s’en va. Robert, engoncé dans sa canadienne, casquette vissée sur la tête, va prendre son solex dans les profondeurs délétères du garage à vélo. Il n’est pas mécontent de retrouver les copains au boulot parce que la vie à la maison, ce ne sont que cris et mauvaise humeur.

Heureusement qu’il y a la télé.

Charles saute sur sa vieille bicyclette, il doit traverser la moitié de la ville pour rejoindre son lycée. Il a perdu sa carte de bus : pas question qu’il en ait une autre. Ça lui apprendra. Il aime bien ce lycée situé dans les beaux quartiers, villas, maisons de maître entourées de murs couverts de lierre, portails en fer forgé, voitures qui crissent sur le gravier blanc des allées tracées entre deux pelouses agrémentées de massifs de fleurs… Autre chose que ce foutu de quartier de Maurepas et ses tours pourries !

 

Paul quitte la tour après avoir vérifié qu’il n’y a personne qui risquerait de l’embêter dans le couloir, l’ascenseur ou sur le trottoir. Il attend toujours le dernier instant, préférant arriver en retard et ainsi ne pas rencontrer ses condisciples car il les craint. Au retour, c’est le contraire. Il attend à l’école, le plus souvent dans les chiottes, que le flux des écoliers ait disparu des trottoirs. Il peut ainsi rentrer tranquillement, sans risquer qu’on l’attaque car depuis qu’il est tout petit, c’est une habitude, on l’attaque à la sortie de l’école sans qu’il sache pourquoi et il n’ose pas se défendre. Heureusement, pense-t-il en courant, à la fin de l’année, ce sera le certif. S’il l’a, c’en sera fini de l’école ! Mais après ?

Après…

 

Dans l’appartement, Lucienne entend le vrombissement de l’ascenseur qui monte et descend, les gens qui partent, les voitures qui démarrent, les mobylettes qui pétaradent en bas dans la rue. La vieille Croc s’est tue depuis longtemps. Des portes claquent encore.

Silence. Seul le chauffage fait vibrer les tuyauteries. Les matinées sont tranquilles en général. Que va-t-elle faire de cette longue journée ? Elle retourne à la chambre de Paul pour constater l’ampleur des dégâts. Elle hoche la tête, baille. Encore du lavage !

 

Lucienne se recouche et reprend son Détective. Le ménage ? Plus tard. Elle s’est endormie hier soir au milieu d’un article sur le Monstre de Forbach. Elle ne se rappelle plus trop ce qu’elle a lu, mais n’a pas envie de relire tout l’article. Elle commence au milieu de la seconde page, regarde attentivement les photos sépia. Le marteau du crime en gros plan. Le meurtrier le jour de sa communion. La morte effondrée au milieu de sa cuisine. Elle regarde sans voir, lit sans comprendre ce qu’elle lit. Mécaniquement.

Tout à l’heure, elle reprendra un café et regardera la télé : le capitaine Troy…

 

Paul arrive à l’école. Ils sont tous rentrés. L’abbé Morin, l’instit, va encore gueuler et les autres vont ricaner. Il a envie de se barrer. Il n’ose pas. Il frappe et entre.

L’abbé gueule, les autres ricanent.

– Eh ! les gars, Le Moal pue la nénette ! Il s’est parfumé, lance Lacroix alors que Paul prend place auprès de lui. Toujours mieux que la pisse.

Apporte ton cahier de grammaire, hurle l’abbé.

La grammaire ! C’est vrai : il y avait un devoir et il a oublié ! Il fait semblant de chercher dans son sac, fouille farfouille, tête baissée. L’abbé Morin est près de lui. Il sent l’odeur aigre de sa soutane.

 

Eh bien, tu te dépêches ? Non seulement tu arrives en retard mais tu nous fais perdre du temps.

 

Les autres rient. Certains protestent : M’sieur l’abbé, avec lui on perd vraiment trop de temps… Faut qu’on travaille pour le certif’!

Paul fait semblant de ne pas retrouver la page du devoir. À la dernière injonction de l’abbé, il relève les yeux. Les grosses larmes qui dégoulinent le long de ses joues sont une réponse. Il n’a pas besoin de parler.

 

Bien ! À la porte Paul. Tu vas nettoyer la cour. Ce soir, tu seras en retenue.

 

Les autres se taisent. Il est rare que l’abbé, lorsqu’il punit s’en tienne à une seule victime. Il faut mieux se tenir coi et pourtant l’envie de faire haro sur le baudet ne manque pas. Patience. Ce sera pour la récré…

 

Paul nettoie la cour un seau à la main. Quelques papiers, des feuilles mortes. La retenue ! Une horreur. S’il rentre trop après les autres, ce sera à nouveau une tournée. Rien que d’y penser, il est paralysé. Il arrête son nettoyage, affolé par ses pensées. La retenue…

L’abbé Morin a ouvert avec violence la fenêtre de la classe. Debout sous la niche où se tient une vierge habillée de bleu, aux joues de massepain, il éructe :

Je ne t’ai pas mis à la porte pour que tu prennes l’air. Active-toi, sinon je double ta punition.

 

Derrière lui, les autres rient et font claquer le couvercle de leurs bureaux. Paul se remet au travail. La fenêtre se referme brutalement, les carreaux tremblent. On entend l’abbé qui hurle contre les chahuteurs.

 

Quatre heures et demie. La cloche sonne.

Les élèves quittent la classe. Paul reste à sa place. D’un côté, il est soulagé de ne pas devoir les subir tous ces salauds, de l’autre il y a la mère…

 

Paul, tu vas recopier les règles de grammaire sur lesquelles portait le devoir que tu n’as pas fait. Prends ton livre, pages 37 à 48. Et bien écrit. Sans faute !

Oui, Monsieur l’abbé.

 

Dans le fond, s’il n’y avait pas l’inévitable correction à la maison, les cris de la mère, les gifles du père et les moqueries de Charles, ces deux heures de punition n’iraient pas sans lui déplaire. Cette classe vide. L’abbé qui lit son journal en fumant cigarette sur cigarette… La tranquillité. L’impression qu’il est seul, chez lui. En outre, copier ne réclame aucun effort, on peut rêver, imaginer les supplices qu’on ferait subir un jour à cet abbé Morin, à ce Gérard Lepers, le meneur de la classe, le terrible qui ne passe pas une journée sans lui jouer un sale tour ! Et puis les autres, tous les autres… Ah ! rêver de vengeance, de puissance, de force !

J’ai fini, Monsieur l’abbé. Est-ce que je peux rentrer ? Montre voir.

Mon cochon ! Ce n’est pas de l’écriture cela ! Un vrai torchon. Tu recommenceras demain ! En attendant, tu vas balayer la classe avant de t’en aller. Cela t’apprendra à te moquer de moi.

Et le bon père déchire les pages de la punition avant de les jeter à terre.

 

Tu donneras ce mot à ta mère. Je lui explique pourquoi j’ai dû te punir et lui demande de passer me voir.

 

Paul marche tranquillement sur le sentier qui fait office de trottoir, les autres sont rentrés chez eux depuis longtemps. Rien à craindre. Il y a juste cette enveloppe de l’abbé qui l’embête un peu.

 

La porte à peine ouverte, Lucienne se précipite sur Paul, la main levée, l’œil mauvais.

 

Mais maman, si je suis en retard, ce n’est pas de ma faute. J’ai eu un accident.

Un accident ?

Oui, je suis allé aux toilettes à la sortie et le dessus des chiottes s’est cassé quand je me suis assis. J’ai réussi à me raccrocher au bord de la fosse, sinon je tombais dans le purin ! Alors, j’ai appelé, appelé mais l’abbé Morin ne m’a entendu qu’au bout d’une heure et ça a pris du temps pour me sortir. Il a dû aller chercher le jardinier du patronage pour l’aider.

Si ce que tu me racontes est vrai, il va en entendre ton instituteur ! Risquer la vie des gosses qu’on lui confie. Il va voir ! Demain soir je serai à la sortie et il va en entendre ! Tu n’as qu’à le lui dire ! Ton père va être furieux !

 

Paul blêmit, mais au moins, la soirée est sauvée. Son histoire le fait échapper à la tournée qui l’attendait immanquablement ! Il va pouvoir s’enfermer dans sa chambre et jouer à la guerre. Il va en tuer des salauds ! Demain viendra bien assez vite ! Quant à la lettre de l’abbé, pas question de la donner ! Porte close, il ouvre la fenêtre, la déchire et la jette.

Les petits papillons de papier volettent autour de l’immeuble et s’enfoncent dans la nuit qui tombe.

On verra demain.

 

Fais tes devoirs, crie Lucienne de la cuisine ! Après tu iras au Gros-Chêne. Tu me rapporteras un chou-fleur. Dépêche-toi parce qu’ils ferment bientôt.

 

Un chou-fleur. Paul déteste ça. Et puis, ça fait pisser.

 


42.

 

Maudit Quat-z-yeux, un jour, quand je serai grand, je te tuerai ! Paul, les yeux gonflés de larmes qui roulent sur ses grosses joues, tremblant de colère, livide de rage se tient à la porte qu’il a entrouverte de la chambre de Charles, une main sur la poignée, prêt à la claquer si l’autre, l’ennemi approche.

Maudit Quat-z-yeux, tu verras, répète-t-il plusieurs fois convulsivement.

Une voix forte et ironique lui répond alors : Espèce d’innocent, tu as intérêt à dégager, sinon je vais te le moucher, ton gros nez morveux ! Jouer à douze ans à la guerre avec des fusils en papier journal ! Si c’est pas malheureux ! Un vrai demeuré ! Allez ! Ouste avant que je ne me foute en boule !

Et Charles se lève de son petit bureau en bois blanc, son bureau de lycéen, son fief !

Paul, qui craint ce frère plus costaud que lui, s’enfuit alors en refermant la porte avec violence. Charles se précipite dans le couloir et hurle après celui qui vient de se réfugier dans les chiottes, la seule pièce qui ferme à clé : T’as bien fait de partir, Minus Habens, t’a bien fait ! Autrement, t’en aurait pris pour ton grade ! Tu ne perds d’ailleurs pas pour attendre!

Charles retourne dans sa chambre, reprend place devant son bureau et ressort le Paris-Hollywood qu’il était en train de contempler lorsque Paul a fait irruption. Charles prétend faire ses devoirs et on le laisse tranquille dans sa chambre. Il en profite pour s’occuper comme il veut, bouquiner puisqu’il aime lire, feuilleter Paris-Hollywood ou les revues de naturisme qu’il pique au tabac du Gros-Chêne, se branler en pensant aux filles qu’il a vues dans la journée, surtout cette petite brunette qu’il rencontre chaque jour devant la boulangerie mais qu’il n’ose pas aborder. De temps en temps, il sort de sous son lit le soutien-gorge qu’il a chouravé au séchoir et qui sent vaguement un mélange d’oignon, de poudre de riz et d’eau de Cologne. Ça entretient la forme.

Tout à l’heure, il a profité du fait que Paul était allé faire des courses pour s’introduire dans sa chambre et y farfouiller à son aise. Il est tombé sur tout un arsenal de journaux pliés et collés en forme de fusils ou de mitraillettes, avec des pinces à linge en guise de gâchettes et de viseurs, un véritable arsenal dissimulé sous le lit ! Les jeux de Paul : jouer au soldat pendant la guerre, ramper sur le sol, se redresser, tomber de tout son long frappé par une rafale, râler sur le sol comme un blessé éclaté de douleur, sauver un camarade mourant, sortir des tranchées, pousser des borborygmes horribles et se raconter des histoires, inventer des dialogues héroïques à mi-mots…

Tuer Charles. Tuer Robert. Tuer Lucienne. Tuer l’abbé Morin.

 

Charles est revenu dans le séjour avec une brassée de fusils, de bazookas, de mitraillettes.

Tiens, regarde comme ton fils prépare son certif’! a-t-il lancé à Lucienne qui a poussé des cris. Elle ne s’occupe plus de la chambre de Paul régulièrement. De temps en temps, elle prépare une expédition et fait le vide. Alors, dans l’entre-deux, Paul accumule les armes en papier, le linge sale, les moutons de poussière.

Ah ! Il va en prendre, ton frère, quand il va revenir et ça va faire plaisir à Robert ! Je ne range rien ! Il faut qu’il voie pour qu’il comprenne le boulot que me donne ce gosse. Allez, va dans ta chambre. À la fin de l’année t’as ton BEPC.

Charles retourne à ses études et à ses amours. Il referme sa porte. Le BEPC ! Comme il s’en fout ! De toute façon, tout le monde l’a !

Robert est rentré. Il a sévi. On va pouvoir manger. Va chercher ton frère.

Paul ouvre la porte de la chambre de Charles. En tremblant. De peur, de colère, de rage.

Maudit Quat-z-yeux, un jour, quand… Paul est de retour à la cuisine.

Il ne veut pas venir, dit-il en essuyant ses larmes.

 

Robert hurle. Alors, Charles, tu te fous du monde ? On mange !

 


43.

 

Samedi après-midi.

Il y a eu une messe à la mémoire du fils de madame Lambert, qui s’est tué en voiture, il y a un an.

Paul a vite quitté l’appartement après avoir déjeuné : il est enfant de cœur depuis l’an passé. Moins par piété ou religiosité que pour les quelques sous qu’il gagne ainsi. Un enterrement, ça rapporte pas autant qu’un mariage, mais tant pis. Et puis, c’est une messe anniversaire. Ça ira vite et les gens seront sans doute un peu plus généreux. Les 50 % prélevés par Lucienne pour aider à sa pension, comme elle dit, il lui restera au moins 200 francs. De quoi s’offrir une place de ciné, dimanche après-midi, au rallye, la salle du patronage. Le ciné, son plaisir. Tout seul enfin, rien que pour soi, bien assis, les joues gonflées de bonbons si les fonds suffisent, le corps effacé par l’obscurité, invisible, loin des criailleries de la maison et des moqueries des autres, les yeux plongés au plus profond de l’écran, ailleurs, au milieu des héros de western sur des pistes poudreuses, des bandes de gangsters à Chicago, des patrouilles de soldats en quête de leur destin. La vraie vie, c’est ça : un week-end à Zuydcoote, la Grande vadrouille, le Jour le plus long, Tire si tu peux, Trois pour un massacre, le Pont de la rivière Kwai…

À midi, il a fait semblant d’avaler son steak haché. Il n’aime pas la viande. Les légumes non plus d’ailleurs. En fait rien de ce qu’on le force à ingurgiter, mais il a sa technique pour que la mère ne hurle pas, ne le poursuive pas de ses reproches : mange ta viande ! ça coûte assez cher ! On voit bien que ce n’est pas toi qui dois payer… Alors, pour éviter les calottes et les reproches aigres, il mâche, mâche la barbaque le nez pincé jusqu’à en faire une bouillie qu’il garde dans la bouche et, à un moment, s’il le peut, il se lève, prétextant d’un besoin urgent, va aux chiottes ou à la poubelle et vide ses bajoues, crache cette boule gluante et dégoûtante. Il déteste surtout la viande et, depuis qu’il est petit, on s’acharne à lui en faire avaler. La viande rouge, il n’y a rien de mieux pour faire des hommes ! Si tu ne veux pas rester le gringalet que tu es, bouffe ta viande ! Si nous, on en avait eu de la viande quand on était petits, on n’aurait pas craché dessus, crois-moi ! Tu ne connais pas ta chance !

Sa chance ! Il aurait préféré crever de faim, comme eux !

Parfois, il n’a pas le courage de mâcher alors, il profite des moments d’inattention pour faire tomber les morceaux de viande sous la table et il s’arrange pour les repousser sous le buffet d’un coup de patte rapide ou les glisser dans ses chaussons qu’il a soin de remplir d’une semelle en papier journal. Tant pis pour les chaussons qu’il nettoie ensuite tant bien que mal. Tout cela finit dans la cuvette des w.-c. Parfois, il oublie d’aller récupérer les morceaux de viande sous le buffet à un moment propice et lorsqu’ils sont découverts, c’est la danse, les cris, les gifles et la mère a la main froide et sèche ! Et les traces sur le sol ! Ça aussi c’est un problème. Heureusement qu’il y a les chaussons, avec la semelle en feutre, on peut frotter mine de rien, mais c’est un peu repousser le problème. La mère s’en aperçoit un jour ou l’autre : « Il y a encore un cochon qui a écrasé quelque chose sur le sol ! Paul, amène-toi…”

Enfin, il y a cette carne de Charles qui voit tout et dénonce tout. Par hygiène, qu’il dit ! Par propreté, qu’il prétend ! Pour m’emmerder, oui ! Parce qu’il se croit plus malin avec ses grands airs et sa cravate ! Mais je le surveille aussi et je sais qu’il a quelquefois des Paris-Hollywood dans sa chambre. J’en ai même vu un ! Avec des bonnes femmes nues et leurs gros nichons avec un carré dessus. Si je le retrouve ce Paris-Hollywood, ni une ni deux, je le montrerai à maman. Elle va en faire une tête et il aura le cul qui chauffe le frangin ! D’ailleurs, ce con de Charles cache aussi ses morceaux de viande dans ses poches. Je l’ai bien vu et un jour, quand j’en serai vraiment sûr, je le dirai. Tant pis pour les coups qu’il me donnera après. Tant pis, il en prendra lui aussi des baffes sèches sur son petit museau de lycéen ! Ça lui fera du bien !

 

Mais aujourd’hui, tout s’est bien passé. Paul a même avalé une partie de sa viande. Il n’y avait pas intérêt à se faire remarquer à cause de la fameuse messe et du ciné demain. En outre, on ne sait jamais. Il va avoir besoin de forces. Peut-être ont-ils raison, tous qu’ils en sont avec leur satanée bidoche…

 

La messe lui a rapporté 500 francs. C’est ce qui compte. Avec ses économies, il a déjà 7 000 francs ! Pas mal. Il a tout caché dans le vide-ordures, au bout du couloir. Le vide-ordures est condamné depuis longtemps. Il était toujours bouché et ça puait tellement dans toute la tour que les HLM l’ont fermé en soudant l’ouverture. Plus personne n’y va. D’ailleurs, il est quasiment impossible d’entrer dans le local. Par habitude, les gens ont continué un temps d’y porter leurs déchets et comme ils constataient à chaque fois que la bouche du vide merde était absolument close, par fatigue, ils abandonnaient leur chargement sur place. Le local s’était petit à petit transformé en décharge, une décharge qui empestait encore davantage en été que le vide- ordures avant qu’il ne soit condamné. Les HLM avaient mis une serrure et plus personne ne pouvait y entrer. Plus personne, sauf Paul qui avait trouvé une clé qui fonctionnait sur cette serrure. Il était donc probablement le seul à pouvoir aller fouiner dans la décharge et il ne s’en privait pas. C’était aussi là qu’il avait la cachette de son trésor : il avait dévissé une plaque d’isorel se trouvant sur le devant du vide-ordures et dissimulant une sorte de boîte où aboutissaient des fils électriques et des dominos. Il avait fait attention à ne pas toucher aux fils et avait caché là son porte-monnaie.

Il vient de compter ses sous. 7 013 francs. Une fortune. Des quantités de place de cinéma, des tonnes de Caramba. Avec ça, on doit pouvoir vivre longtemps…

 

Paul a décidé de quitter la maison, de faire une fugue comme on dit. Le ciné, il va le vivre, cette fois. Il profite de l’absence des parents qui sont allés au supermarché faire les courses du week-end. Il entre dans leur chambre. Il tremble un peu. Il n’a pas le droit d’y pénétrer. Il sait que cette interdiction est désormais inopérante puisqu’on ne le retrouvera plus, mais tout de même… Non pas qu’il ne se glisse jamais dans cette chambre qui pue le renfermé et le vieux crin du matelas humide, non ! il y va même souvent pour piquer le Détective de la mère et lire les histoires de crime, les viols, contempler les photos sépia : les têtes des meurtriers étranges, les corps assassinés comme cassés, tous ces trucs de violence qui l’intéressent et parce qu’après il peut rêver qu’il est, lui aussi, une terreur et qu’il va se venger de tous ceux qui l’emmerdent, c’est-à-dire quasiment de tout le monde. En premier ce grand con de Charles qui fait le suffisant parce qu’il est lycéen, qui profite de sa force pour lui filer des roustées et qui le fait chier à cause de ses pisses au lit… Et puis ce père qui le maltraite et le prend pour un vrai crétin, cette mère qui n’arrête pas avec les reproches et les dérouillées, l’abbé Morin, l’instituteur, qui s’ingénie à le ridiculiser, les autres imbéciles de sa classe, ses condisciples qui l’ont choisi à la sortie de l’école comme souffre-douleur, et chaque jour ça recommence, les voisins malgracieux, même le curé qui ne lui donne que la moitié de ce que les paroissiens lui destinent quand il y a un mariage ou une messe, un baptême… Le monde entier en fin de compte. Un immense complot ! Mais ils verront un jour ! Ils verront ce qu’ils verront, et pendant qu’il cherche en tâtonnant la clef cachée sur le dessus de l’armoire, son imagination vogue au gré des lectures de Détective, il rêve de crimes, de vengeances, de puissance…

Il ouvre l’armoire, la vieille armoire en faux merisier qu’il déteste avec ses incrustations en forme de fleurs, son miroir qui lui fait une sale gueule… Sous les draps, dans une enveloppe, il y a l’argent. Il le sait.

 

Il saisit l’enveloppe et remet les draps en place, referme l’armoire et replace la clé dans sa cachette éventée depuis longtemps.

Merde ! il y a cinquante mille francs dans l’enveloppe, cinq gros billets ! Il n’a plus pensé que nous sommes encore loin de la fin du mois ! Il rafle tout. Doit-il laisser un billet ? Non. Tant pis, ils se débrouilleront.

Le voilà riche !

Avec ses sept mille cela fait cinquante-sept mille !

Il prend son blouson, un sac, y entasse un pull, des chaussettes et un slip. Il sort, retourne dans la chambre des parents, ouvre à nouveau l’armoire, farfouille pour trouver le dernier Détective. Il n’y a que Bonnes Soirées. Tant pis ! Il l’enfourne dans son sac.

 

Paul arrive à Saint-Jacques, l’aérodrome de Rennes. Il va au guichet en tremblant, puis recule. Non ! pas ainsi. Il se rend d’abord au tabac. On peut aussi y acheter des lunettes de soleil. Il choisit une paire. Des verres à reflets bleutés. Très « pilote ». Deux mille francs, c’est pas donné. mais tant pis. Comme dans les films, il vaut mieux voyager incognito. Il retourne, moins tremblant, vers le guichet.

Un billet s’il vous plaît pour Orly dans le prochain avion. Orly, c’est le grand aéroport, celui dont tout le monde parle, c’est Paris. Alors, il ne pense qu’à cette destination : Orly.

Aller simple ou aller-retour ? questionne la préposée qui compte ses billets et le regarde à peine.

Il ne s’attendait pas à la question. Il s’est renseigné l’autre jour sur le prix du billet, mais ce devait être un aller simple. Il hésite. C’est combien l’aller-retour ?

 

Il a pris un aller-retour. Il lui reste douze mille francs. C’est encore pas mal ! Mais il aurait dû prendre un aller simple. Il le regrette parce qu’il ne compte pas revenir.

Maintenant, il doit attendre pas mal de temps. Il s’achète Mickey et Spirou, une revue sur les avions de la seconde guerre mondiale. Il s’offre une bouteille de coca et des bonbons et s’installe dans un fauteuil.

C’est vraiment pas mal, les fugues !

 

Il a un peu de mal à trouver son embarquement mais une dame gentille et parfumée lui offre son aide.

Tu voyages seul, mon petit ?

Oui Madame, je retourne chez mes parents. Ils m’attendent à Orly. J’étais à Rennes chez ma grand-mère. Mais il n’y a pas de vacances maintenant ?

 

Non, Madame, mais elle était malade et je suis venu l’aider un peu.

Et elle va mieux ?

Oui, oui. Elle m’a accompagné en taxi et maintenant elle est repartie.

Veux-tu que je t’aide ? Montre-moi ton billet… Eh bien ! nous voyagerons ensemble. Nous prenons le même avion…

 

À bord, on lui apporte un verre de jus de fruit. À la maison, on n’en boit jamais. Il vit une véritable aventure ! La gentille dame s’est assise trois rangs plus loin. Il est seul sur son siège. L’hôtesse a vérifié qu’il est bien attaché. Comme au ciné ! Il est le héros de tous les films qui tournent dans sa tête. Personne ne le maltraite, personne ne trouve étrange ce gamin qui voyage seul. Il va à Paris. Il est comme un agent secret en mission. L’hôtesse lui sourit et lui demande s’il doit absolument conserver ses lunettes de soleil. Il bredouille qu’il a mal aux yeux. C’est plus prudent.

Il se penche vers le hublot, mais il n’y a rien à voir : l’avion est dans les nuages.

 

Orly. Il a débarqué. Il est presque à Paris. Que faire maintenant ? Comment s’en tirer ?

 

Il erre dans le métro. La nuit tombe. Où aller ?

Un clochard l’aborde et lui demande des sous. Il réussit à échapper à ce type qui devient menaçant. Il court, court. Il a faim et s’achète un sandwich avec un Pschitt.

Il marche dans les rues pleines de monde. Il marche longtemps. Il s’achète un gros éclair dans une pâtisserie et demande à la vendeuse comment on fait pour aller à la Tour Eiffel. Elle ne sait pas. Il sort et reprend sa marche. Il a un peu mal au cœur à cause de la crème de l’éclair. Tout d’un coup, il débouche sur un grand boulevard. De l’autre côté, il y a un fleuve. La Seine ! Plus loin, sur l’autre rive, des sortes de châteaux. C’est beau ! Il descend au bord des quais, s’assoit sur un banc et regarde. À sa droite, assez loin, une grande église lui rappelle quelque chose avec ses deux tours. Comment s’appelle-t-elle déjà ?

Un type s’est installé près de lui. Il a posé son bras sur son épaule. Paul n’ose pas bouger. Il sent mauvais ce type.

L’homme le serre davantage et commence à parler.

 

J’ai un garçon comme toi au pays. Je ne le vois jamais. Fais-moi plaisir : dis-moi « papa », s’il te plaît, allez, dis-moi « papa », je te donnerai des bonbons.

 

Paul hésite et dit « papa » d’une voix sourde.

 

L’homme le serre encore plus fort.

 

Dis-moi : « Je t’aime papa », et donne-moi une bise. S’il te plaît, là, sur la joue. L’homme s’est mis à pleurer et desserre son étreinte.

Dis-moi « Je t’aime, papa », répète-t-il dans un sanglot.

 

Paul chuchote « Je t’aime papa » et fait la bise quemandée. La joue de l’homme est râpeuse et mouillée.

 

L’homme le lâche totalement et enfoui son visage dans ses mains.

Paul en profite pour s’en aller en courant. Il file le long des quais, grimpe un escalier conduisant à un pont, se retourne. L’homme ne le suit pas.

 

La nuit tombe. Il s’assoit dans le square face à Notre-Dame, cette église qui, de loin, l’intriguait. Son nom est inscrit sur un panneau.

Il fait noir. Il a peur, mais s’endort.

Le froid du matin le réveille. Que faire maintenant ? Retourner à Orly.

Dans les films, on prend un taxi. Il prend un taxi. Le chauffeur demande à voir l’argent. Presque tout ce qui lui reste ! Tant pis.

À Orly, une hôtesse l’aide à échanger son billet. Elle ne s’étonne pas de ce mioche sale et dépenaillé.

 

Il est de retour à Saint-Jacques avec le lever du soleil. Robert va le tuer ! Et Lucienne ! Et Charles !

Il jette ses lunettes dans une poubelle, file vers Maurepas et va rôder autour de la tour onze.

 

Pour Lucienne et Robert, ça a été une sacrée surprise. Tout l’argent du mois ! C’est moins la disparition du gamin qui les estomaque que la porte de l’armoire ouverte et l’enveloppe vide. Robert jure ses grands dieux qu’il va lui tanner le cul et le mettre aux Enfants de Troupe. Lucienne pleure, pleure. Charles ricane. Je vais aller voir dans le quartier. On ne sait jamais. Il traîne peut-être dans le coin, dit-il.

 

Robert, il faudrait qu’on prévienne la police.

Non, attends. Il va bien revenir. On va pas se rendre ridicule. On n’a pas l’habitude de crier sur les toits les tuiles qui nous arrivent ! On va nous prendre pour qui ?

 

L’après-midi est passée. La nuit aussi. Pas de Paul.

 

Dans la cuisine, on s’installe pour le petit-déjeuner. À trois, c’est plus confortable. Lucienne a le visage bouffi. Tout le mois, ce sera nouilles et pain sec, dit-elle en secouant la tête ! Presque un mois de salaire envolé ! Quel voyou !

Quel anormal, veux-tu dire, hurle Robert. Toujours malade, ton gosse, pisse au lit, fainéant à l’école. La totale ! Faut dire qu’avec ta mère, il a de qui tenir !

Lucienne pleure encore. La Bossue. C’est vrai et tous les ivrognes de l’Aublette ! Tous les ivrognes de sa lignée ! Jamais elle n’aurait dû avoir de mouflet. Jamais elle n’aurait dû se marier…

 

Surtout un demeuré, ajoute Charles. Le raté de la famille !

 

Laure essaye de consoler sa mère. Elle l’entoure de ses bras. Elle ne comprend pas ce qui se passe, mais sent bien qu’un malheur est arrivé.

Heureusement qu’il y a Laure!

 

Allez, Charles, on part à sa recherche. Je dirai à Milan que je devais passer à la préfecture pour ma pension de flic et que ça m’a mis en retard pour le travail.

 

Milan, c’est le chef et Robert est dans ses petits souliers devant lui.

 

Les deux limiers ont vite retrouvé Paul. Facile : à son retour, il était allé se réfugier dans le vieux vide-ordures. Charles, qui connaît tous ses secrets, avait pensé qu’il valait mieux commencer par là…

 


44.

 

Si Charles a eu son brevet et va bientôt passer son bac, Paul n’a pas pu décrocher son certificat d’études. Peu importe. Le travail ne manque pas et Robert spécule déjà sur ce salaire supplémentaire. Peut-être bien que l’idée d’un pavillon n’est pas totalement enterrée, dit-il à Lucienne !

 

– Eh ! Robert, tu m’as demandé pour ton fils il y a un bout de temps. J’en ai parlé au gars de chez Peugeot que je connais et il m’a dit hier qu’il est d’accord. Il peut commencer au dépôt des pièces détachées quand tu voudras. Ils vont le mettre trois mois à l’essai, avec un petit dédommagement pour ses déplacements et puis, s’il fait l’affaire, aucun problème.

Merci, Monsieur Milan, je ne voulais pas vous redemander. Je sais qu’en ce moment vous avez d’autres soucis. Et pratiquement, je fais comment ?

 

Milan était le directeur de la tréfilerie, un quadragénaire grand et maigre, toujours en blouse bleue, toujours en action. Ses grandes mains rouges sortant du bout élimé de ses manches ressemblaient à des mouchoirs sanglants qu’il agitait sans cesse. Il avait commencé comme simple ouvrier et puis, les cours du soir aidant, il était devenu à la fois le comptable, le directeur et le bras droit du patron, qu’on ne voyait qu’une fois par mois puisqu’il habitait à Rostrenen, à proximité de sa deuxième usine. Robert le craignait parce qu’il était sans cesse à fouiner, à contrôler, à commander et le détestait parce qu’il était devenu ce que lui ne serait jamais : un chef. Mais bon…

 

Ah, ben ça, tu fais comme tu peux. Il ne m’a rien dit. Tu n’as qu’à prendre une demi-heure et y passer. Tu demandes Monsieur Verdier, c’est le chef du personnel.

Bon. Je vais y aller dès ce soir. Le gosse, il s’embête à la maison et quand il n’y a rien à faire, ça fait des bêtises.

D’accord. Demain, tu n’auras qu’à rester une demi-heure de plus, pour compenser…

 

Et Paul avait obtenu son premier boulot chez le concessionnaire Peugeot de la ville, au service des pièces détachées. L’établissement venait d’être construit sur la nouvelle zone industrielle de Saint-Grégoire qui ressemblait encore à un immense terrain vague. Quelques voies avaient été tracées et provisoirement macadamisées, des compteurs électriques indiquaient l’emplacement des lotissements qui attendaient des acquéreurs, au bord de parcelles de terre rouge pleines de flaques d’eau. Quelques entrepôts en tôle étaient déjà sortis de terre : un magasin de meubles, une ébénisterie industrielle, un garage, un dépôt de tuyaux en ciment… Les travaux du futur supermarché se poursuivaient non loin de là. Il y aurait une galerie marchande avec une cafétéria. La maquette exposée sous un auvent de bois montrait aussi des plantations, des pelouses, un étang. Une patinoire devait être également construite tout près ainsi qu’une kyrielle de magasins.

Un Centre Commercial : l’Amérique à Rennes en ces années soixante !

En attendant, le paysage n’était pas folichon et Paul avait déchanté. Il s’était vu en train de vendre des voitures en chemise cravate, chaussures cirées sur un sol brillant, à distribuer des prospectus papier glacé au centre-ville et il se retrouvait en fait en pleine cambrousse, au fond du magasin, derrière un comptoir où il devait préparer l’expédition des pièces commandées. Son chef, le père Mansard, était un petit bonhomme quinteux, le mégot éteint vissé aux lèvres, les lunettes sur le bout du nez, la blouse bleue sale et sans bouton. Ils étaient trois à faire le même travail. Il y avait deux variantes. Soit il recevait un paquet de lettres de garagistes qui commandaient telle ou telle pièce, soit un mécanicien arrivait au comptoir et réclamait une pièce. Dans le premier cas, il fallait aller chercher la pièce, remplir une préfacture avec tous les numéros nécessaires, empaqueter la pièce, mettre l’adresse du commanditaire et déposer le tout dans un chariot qu’un employé des expéditions passait récupérer deux fois par jour. Dans le second cas, le mécano attendait qu’il aille chercher ce dont il avait besoin et qu’il ait rempli un bon de désignation. Le mécano signait ce bon, partait avec sa pièce et Paul devait ranger le bon établi dans un classeur. Un système de fantômes indiquait sur les étagères le départ des pièces et il fallait constamment vérifier que les réserves soient suffisantes pour prévenir, le cas échéant, le service des commandes.

Une situation hautement complexe quand on n’a pas 15 ans, jamais travaillé et jamais pu avoir un cahier correct ou un cartable en ordre. Le pire, c’était la nomenclature. Mansard lui avait donné un cahier pour apprendre le nom des pièces, à lui qui n’avait jamais réussi à retenir le moindre poème!

Alors, ça n’avait pas tardé. Paul s’était vite emmêlé les pinceaux. Il se trompait dans la lecture des numéros d’identification à douze chiffres, oubliait de remplir la préfacture, de placer un fantôme. Il mettait un temps fou à faire les paquets dont plusieurs d’ailleurs étaient revenus parce que l’adresse indiquée était fausse ou incomplète. Les clients téléphonaient, furieux, les mécanos le rudoyaient quand il leur apportait la mauvaise pièce et se moquaient de lui en l’envoyant par exemple chercher un litre d’huile de coude.

Le père Mansard n’arrêtait pas de le sermonner, de lui demander ce qu’il avait bien pu apprendre à l’école, d’être sur son dos, pour voir comment il remplissait les papiers, pour lui faire refaire les paquets, pour l’engueuler tout simplement.

On ne le regardait qu’avec un sourire moqueur ou un air de fausse pitié. Le magasin lui faisait horreur et plus il essayait de se concentrer sur ce qu’il avait à faire, plus il sentait ces regards et la présence voire l’odeur de Mansard qui empestait le saucisson à l’ail. Alors, il se trompait encore plus souvent et Mansard, par exemple lui faisait refaire le même paquet deux ou trois fois, clamant aux quatre vents, l’incapacité du nouvel employé, jurant qu’on n’allait pas tarder à le “foutre à la porte” en exigeant de son père des dommages-intérêts !

Des dommages-intérêts ! L’horreur ! On allait demander à Lucienne et à Robert de payer pour les conneries qu’il faisait. Non seulement il n’allait rien gagner, mais en plus, il allait avoir à subir tous les reproches du père et de la mère. Et Charles n’allait pas manquer d’ajouter son grain de sel aux inévitables hurlements de Robert et aux cris de Lucienne. La ceinture allait encore cingler…

 

Un midi, alors qu’il s’était installé derrière le garage pour manger le sandwich que Lucienne lui avait mis dans son sac, deux apprentis l’avaient rejoint et lui avaient proposé de boire un coup de bière. Il n’aimait pas la bière, mais devant ces deux gars en bleu de travail taché, deux costauds qui n’avaient pas leur langue dans leur poche, il n’avait osé refuser. Il avait pris la canette qu’ils lui tendaient et avait bu une rasade. Le goût était étrange, aigre et un peu répugnant.

 

Eh mec, tu sais ce que tu viens de boire ? Avait lancé avec gouaille le plus grand des deux mécanos, un type dégingandé à la chevelure rousse, pendant que l’autre se tordait de rire ?

 

Effrayé, Paul n’avait pas osé répondre.

 

De la pisse, Ducon ! De la pisse ! On a pissé dans la bouteille, on l’a mise bien au frais et on te l’a apportée !

 

Paul fut pris d’une envie de fuir irrépressible qu’il ne put toutefois mettre à exécution que parce que son estomac se tordit et qu’il vomit tout ce qu’il avait dans le corps.

 

Les deux mécanos se tenaient les côtes. L’un d’eux partit pour le garage en courant, hurlant “Hé ! les gars, hé ! les gars…”

 

L’histoire fit le tour de la maison et tout le monde rit de bon cœur de la naïveté de Paul. Tout l’après-midi, on le chambra en le traitant de “Pissous”, en lui demandant si “c’était bon”, en affirmant que son haleine puait l’urine !

 

S’ils savaient, tous ces salauds, se disait Paul, en avalant ses larmes et en essayant de fermer correctement ses paquets, s’ils savaient que je pisse au lit ! Il en tremblait.

 

Quand il fut au courant de l’histoire, le patron fit venir Paul dans son bureau accompagné de Mansard.

Il ne le fit pas s’asseoir.

 

Mon gars, lui dit-il, je crois que tu n’es pas fait pour le travail qu’on t’a confié. Il vaut mieux pour toi comme pour nous que nous arrêtions les frais. Je vais téléphoner à ton père pour le prévenir et demain tu n’auras plus besoin de venir.

 

Ce fut comme si le monde s’écroulait. Bien sûr, rien ne marchait et il se rendait compte qu’il n’y arriverait jamais, mais cette idée d’être mis à la porte, de devoir affronter le père, la mère et le frère le désespérait.

Il vainquit sa timidité pour dire :

Monsieur, s’il vous plaît, je vous promets de faire attention !

Mais mon pauvre gars, interrompit Mansard, t’es bon à rien ! On va quand même pas te garder pour perdre nos clients. Enfin, Monsieur Lagorce, il se trompe dans les expéditions, il est incapable de lire correctement les numéros de série et ne sait même pas à quoi servent les pièces commandées. Quant aux préfactures qu’il a faites, elles sont toutes incomplètes ou fausses. Les gars râlent quand ils viennent chercher des pièces parce qu’il leur amène rarement ce qu’il leur faut… Enfin, il est lent comme tout ! Non, Monsieur, non ! On ne peut pas le garder !

 

Tu as entendu, Paul, tu as trop fait de bêtises. Ma décision est irrévocable. Tu trouveras bien quelque chose ailleurs, qui t’ira mieux, crois-moi.

Ça m’étonnerait, siffla Mansard en haussant les épaules.

Paul se tut, fixant le sol. De grosses larmes coulèrent sur ses joues, qu’il essuya maladroitement avec sa manche. Puis, il releva lentement la tête, n’osant regarder le patron dans les yeux.

Monsieur, s’il vous plaît, ne le dites pas à mon père. Je vais le faire moi-même.

 

Lagorce hésita.

 

Bon, bon. Prépare tes affaires et passe à la caisse. Puis, se tournant vers Mansard :

Vous direz à la comptable qu’on lui verse quelque chose pour ses déplacements. Il est venu un mois, donc 20 jours à peu près. Réglez-lui 50 francs.

Pas de retenue pour toutes les conneries qu’il a faites ? Non, Mansard. Allez, au revoir Paul.

Lagorce se leva et lui tendit la main.

Paul rangea ses affaires dans son sac et suivit Mansard à la comptabilité. On lui remit un billet de cinquante francs. Il signa la quittance et s’en alla. Deux employés accompagnèrent son départ d’un sourire ironique. Personne ne lui dit au revoir.

 

Il reprit son vélo.

 

Comment allait-il annoncer son renvoi à la maison ? D’abord ne rien dire. On verrait bien. Il n’y aura qu’à quitter la maison à l’heure habituelle. Personne ne se rendra compte. Quelques jours de gagnés.

Cette pensée lui redonna quelque courage et il se mit en danseuse pour grimper le raidillon qui menait à la rue d’Antrain, la voie conduisant à Maurepas, à la “maison”.

 

Paul avait à peine quitté le bureau que Lagorce appelait les tréfileries Quéré et apprenait à Milan qu’on n’avait pas pu le garder à cause de son incompétence.

La prochaine fois que tu m’envoies quelqu’un, renseigne-toi avant. Ici, c’est pas l’asile, avait-il ajouté en rigolant !

 

Milan s’empressa d’aller voir Robert qui chargeait un camion avec des rouleaux de grillage.

Ils ont viré ton fils, chez Peugeot. Ils viennent de m’appeler. Ah bon ! Pourquoi ?

Bon à rien ! La prochaine fois, tu ne me demanderas plus d’intervenir pour toi. Je passe pour un con en recommandant un incapable !

Robert courba le dos, sentant la colère qui montait en lui contre cet imbécile de gosse. Il balança un rouleau au fond du camion, avec rage. 

 

 

 

 

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