Publié le: lun, Mai 15th, 2017

La Soue, dix-huitième épisode, par Fanch Babel

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La Soue,

 

par Fanch Babel ©copyright droits exclusifs  

 

Résumé des chapitres 41-43

 

Désespérance des HLM. Moqueries et vexations auxquelles est soumis Paul, qui souffre d’énurésie. Violences ensuite contre lui, à l’école… Sa rage contre son frère Charles qui lui semble être le privilégié de la famille. Haine des deux frères.

La fugue de Paul à Paris. Une famille éclatée.

 

18e suite

 

44.

 

 

 

Si Charles a eu son brevet et va bientôt passer son bac, Paul n’a pas pu décrocher son certificat d’études. Peu importe. Le travail ne manque pas et Robert spécule déjà sur ce salaire supplémentaire qu’il va rapporter. Peut-être bien que l’idée d’un pavillon n’est pas totalement enterrée, dit-il à Lucienne !

 

Eh ! Robert, tu m’as demandé pour ton fils il y a un bout de temps. J’en ai parlé au gars de chez Peugeot que je connais et il m’a dit hier qu’il est d’accord. Il peut commencer au dépôt des pièces détachées quand tu voudras. Ils vont le mettre trois mois à l’essai, avec un petit dédommagement pour ses déplacements et puis, s’il fait l’affaire, aucun problème.

Merci, Monsieur Milan, je ne voulais pas vous redemander. Je sais qu’en ce moment vous avez d’autres soucis. Et pratiquement, je fais comment ?

 

Milan était le directeur de la tréfilerie, un quadragénaire grand et maigre, toujours en blouse bleue, toujours en action. Ses grandes mains rouges sortant du bout élimé de ses manches ressemblaient à des mouchoirs sanglants qu’il agitait sans cesse. Il avait commencé comme simple ouvrier et puis, les cours du soir aidant, il était devenu à la fois le comptable, le directeur et le bras droit du patron, qu’on ne voyait qu’une fois par mois puisqu’il habitait à Rostrenen, à proximité de sa deuxième usine. Robert le craignait, Milan, car il était sans cesse à fouiner, à contrôler, à commander et il le détestait parce qu’il était devenu ce que lui ne serait jamais : un chef. Mais bon…

 

Ah, ben ça, tu fais comme tu peux. Il ne m’a rien dit. Tu n’as qu’à prendre une demi-heure et y passer. Tu demandes Monsieur Verdier, c’est le chef du personnel.

Bon. Je vais y aller dès ce soir. Le gosse, il s’embête à la maison et quand il n’y a rien à faire, ça fait des bêtises.

D’accord. Demain, tu n’auras qu’à rester une demi-heure de plus, pour compenser…

 

Et Paul avait obtenu son premier boulot chez le concessionnaire Peugeot de la ville, au service des pièces détachées. L’établissement venait d’être construit sur la nouvelle zone industrielle de Saint-Grégoire qui ressemblait encore à un immense terrain vague. Quelques voies avaient été tracées et provisoirement macadamisées, des compteurs électriques indiquaient l’emplacement des lotissements qui attendaient des acquéreurs, au bord de parcelles de terre rouge pleines de flaques d’eau. Quelques entrepôts en tôle étaient déjà sortis de terre : un magasin de meubles, une ébénisterie industrielle, un garage, un dépôt de tuyaux en ciment… Les travaux du futur supermarché se poursuivaient non loin de là. Il y aurait une galerie marchande avec une cafétéria. La maquette exposée sous un auvent de bois montrait aussi des plantations, des pelouses, un étang. Une patinoire devait être également construite tout près ainsi qu’une kyrielle de magasins.

Un Centre Commercial : l’Amérique à Rennes en ces années soixante !

En attendant, le paysage n’était pas folichon et Paul avait déchanté. Il s’était vu en train de vendre des voitures en chemise cravate, chaussures cirées sur un sol brillant, à distribuer des prospectus papier glacé au centre-ville et il se retrouvait en fait en pleine cambrousse, au fond du magasin, derrière un comptoir où il devait préparer l’expédition des pièces commandées. Son chef, le père Mansard, était un petit bonhomme quinteux, le mégot éteint vissé aux lèvres, les lunettes sur le bout du nez, la blouse bleue sale et sans bouton. Ils étaient trois à faire le même travail. Il y avait deux variantes. Soit il recevait un paquet de lettres de garagistes qui commandaient telle ou telle pièce, soit un mécanicien arrivait au comptoir et réclamait une pièce. Dans le premier cas, il fallait aller chercher la pièce, remplir une pré facture avec tous les numéros nécessaires, empaqueter la pièce, mettre l’adresse du commanditaire et déposer le tout dans un chariot qu’un employé des expéditions passait récupérer deux fois par jour. Dans le second cas, le mécano attendait qu’il aille chercher ce dont il avait besoin et qu’il ait rempli un bon de désignation. Le mécano signait ce bon, partait avec sa pièce et Paul devait ranger le bon établi dans un classeur. Un système de fantômes indiquait sur les étagères le départ des pièces et il fallait constamment vérifier que les réserves soient suffisantes pour prévenir, le cas échéant, le service des commandes.

Une situation hautement complexe quand on n’a pas 15 ans, jamais travaillé et jamais pu tenir correctement un cahier ou avoir un cartable en ordre. Le pire, c’était la nomenclature. Mansard lui avait donné un cahier pour apprendre le nom des pièces, à lui qui n’avait jamais réussi à retenir le moindre poème!

Alors, ça n’avait pas tardé. Paul s’était vite emmêlé les pinceaux. Il se trompait dans la lecture des numéros d’identification à douze chiffres, oubliait de remplir la pré facture, de placer un fantôme. Il mettait un temps fou à faire les paquets dont plusieurs d’ailleurs étaient revenus parce que l’adresse indiquée était fausse ou incomplète. Les clients téléphonaient, furieux, les mécanos le rudoyaient quand il leur apportait la mauvaise pièce et se moquaient de lui en l’envoyant par exemple chercher un litre d’huile de coude.

Le père Mansard n’arrêtait pas de le sermonner, de lui demander ce qu’il avait bien pu apprendre à l’école, d’être sur son dos, pour voir comment il remplissait les papiers, pour lui faire refaire les paquets, pour l’engueuler tout simplement.

On ne le regardait qu’avec un sourire moqueur ou un air de fausse pitié.

Le magasin lui faisait horreur et plus il essayait de se concentrer sur ce qu’il avait à faire, plus il sentait ces regards et la présence voire l’odeur de Mansard qui empestait le saucisson à l’ail. Alors, il se trompait encore plus souvent et Mansard, par exemple lui faisait refaire le même paquet deux ou trois fois, clamant aux quatre vents, l’incapacité du nouvel employé, jurant qu’on n’allait pas tarder à le « foutre à la porte » en exigeant de son père des dommages intérêts !

Des dommages intérêts ! L’horreur ! On allait demander à Lucienne et à Robert de payer pour les conneries qu’il faisait. Non seulement il n’allait rien gagner, mais en plus, il allait avoir à subir tous les reproches du père et de la mère. Et Charles n’allait pas manquer d’ajouter son grain de sel aux inévitables hurlements de Robert et aux cris de Lucienne. La ceinture allait encore cingler…

 

Un midi, alors qu’il s’était installé derrière le garage pour manger le sandwich que Lucienne lui avait mis dans son sac, deux apprentis l’avaient rejoint et lui avaient proposé de boire un coup de bière. Il n’aimait pas la bière, mais devant ces deux gars en bleu de travail taché, deux costauds qui n’avaient pas leur langue dans leur poche, il n’avait osé refuser. Il avait pris la canette qu’ils lui tendaient et avait bu une rasade. Le goût était étrange, aigre et un peu répugnant.

 

Eh mec, tu sais ce que tu viens de boire ? Avait lancé avec gouaille le plus grand des deux mécanos, un type dégingandé à la chevelure rousse, pendant que l’autre se tordait de rire ?

 

Effrayé, Paul n’avait pas osé répondre.

 

De la pisse, Ducon ! De la pisse ! On a pissé dans la bouteille, on l’a mise bien au frais et on te l’a apportée !

 

Paul fut pris d’une envie de fuir irrépressible qu’il ne put toutefois mettre à exécution que parce que son estomac se tordit et qu’il vomit tout ce qu’il avait dans le corps.

 

 

Les deux mécanos se tenaient les côtes. L’un d’eux partit pour le garage en courant, hurlant « Hé ! les gars, hé ! les gars… »

 

L’histoire fit le tour de la maison et tout le monde rit de bon cœur de la naïveté de Paul. Tout l’après-midi, on le chambra en le traitant de « Pissous », en lui demandant si « c’était bon », en affirmant que son haleine puait l’urine !

 

S’ils savaient, tous ces salauds, se disait Paul, en avalant ses larmes et en essayant de fermer correctement ses paquets, s’ils savaient que je pisse au lit ! Il en tremblait.

 

Quand il fut au courant de l’histoire, le patron fit venir Paul dans son bureau accompagné de Mansard.

Il ne le fit pas s’asseoir.

 

Mon gars, lui dit-il, je crois que tu n’es pas fait pour le travail qu’on t’a confié. Il vaut mieux pour toi comme pour nous que nous arrêtions les frais. Je vais téléphoner à ton père pour le prévenir et demain tu n’auras plus besoin de venir.

 

Ce fut comme si le monde s’écroulait. Bien sûr, rien ne marchait et il se rendait compte qu’il n’y arriverait jamais, mais cette idée d’être mis à la porte, de devoir affronter le père, la mère et le frère le désespérait.

Il vainquit sa timidité pour dire :

Monsieur, s’il vous plaît, je vous promets de faire attention !

Mais mon pauvre gars, interrompit Mansard, t’es bon à rien ! On ne va quand même pas te garder pour perdre nos clients et avoir des ennuis. Enfin, Monsieur Verdier, il se trompe dans les expéditions, il est incapable de lire correctement les numéros de série et ne sait même pas à quoi servent les pièces commandées. Quant aux pré factures qu’il a faites, elles sont toutes incomplètes ou fausses. Les gars râlent quand ils viennent chercher des pièces parce qu’il leur amène rarement ce qu’il leur faut… Enfin, il est lent comme tout ! Non, Monsieur, non ! On ne peut pas le garder !

 

Tu as entendu, Paul, tu as trop fait de bêtises, dit Verdier en soupirant. Ma décision est irrévocable. Tu trouveras bien quelque chose ailleurs, qui t’ira mieux, crois-moi.

Ça m’étonnerait, siffla Mansard en haussant les épaules.

Paul se tut, fixant le sol. De grosses larmes coulèrent sur ses joues, qu’il essuya maladroitement avec sa manche. Puis, il releva lentement la tête, n’osant regarder le patron dans les yeux.

Monsieur Verdier, s’il vous plaît, ne le dites pas à mon père. Je vais le faire moi-même.

 

Le chef du personnel hésita.

 

Bon, bon. Prépare tes affaires et passe à la caisse. Puis, se tournant vers Mansard :

Vous direz à la comptable qu’on lui verse quelque chose pour ses déplacements. Il est venu un mois, donc 20 jours à peu près. Réglez-lui 50 francs.

Pas de retenue pour toutes les conneries qu’il a faites ?

Non, Mansard. Allez, au revoir Paul.

Verdier se leva et lui tendit la main.

Paul rangea ses affaires dans son sac et suivit Mansard, qui hochait de la tête l’air pas content du tout, à la comptabilité. On lui remit un billet de cinquante francs. Il signa la quittance et s’en alla. Deux employés accompagnèrent son départ d’un sourire ironique. Personne ne lui dit au revoir.

 

Il reprit son vélo.

 

Comment allait-il annoncer son renvoi à la maison ? D’abord ne rien dire. On verrait bien. Il n’y aura qu’à quitter la maison à l’heure habituelle. Personne ne se rendra compte. Quelques jours de gagnés.

Cette pensée lui redonna quelque courage et il se mit en danseuse pour grimper le raidillon qui menait à la rue d’Antrain, la voie conduisant à Maurepas, à la « maison ».

 

Paul avait à peine quitté le bureau que Verdier appelait les tréfileries Quéré et apprenait à Milan qu’on n’avait pas pu le garder à cause de son incompétence.

La prochaine fois que tu m’envoies quelqu’un, renseigne-toi avant. Ici, c’est pas l’asile, avait-il ajouté en rigolant !

 

Milan s’empressa d’aller voir Robert qui chargeait un camion avec des rouleaux de grillage.

Ils ont viré ton fils, chez Peugeot. Ils viennent de m’appeler. Ah bon ! Pourquoi ?

Bon à rien ! La prochaine fois, tu ne me demanderas plus d’intervenir pour toi. Je passe pour un con en recommandant un incapable !

Robert courba le dos, sentant la colère qui montait en lui contre cet imbécile de gosse. Il balança un rouleau au fond du camion, avec rage.

 

 

 

45.

 

 

 

Après d’autres essais aussi infructueux, Paul s’est engagé et ne reviendra à Rennes qu’épisodiquement. L’armée ne refuse personne. Il est dans l’infanterie. On l’a envoyé dans l’Aube puis à Berlin. Il est content. Il joue avec de vrais fusils, des automatiques, des trucs pas possibles qui t’explosent un type. Charles erre entre le lycée où il n‘est pas fameux et Maurepas où il gagne quelques sous le jeudi et le samedi, avec les gosses, au Centre Social, argent reversé à Lucienne pour acquitter une pension symbolique. « Symbolique », c’est Lucienne qui le dit, parce qu’il ne lui reste plus grand-chose comme argent de poche et cela le fait enrager. Mais bon, le bac approche et dès qu’il l’aura en poche, adieu !

 

On a définitivement renoncé à construire puisque ce qu’a gagné Paul et rien, c’est la même chose. Avec les quelques économies de la maison, on a acheté une caravane et une Opel pour la tracter. Un Manta jaune, dont Robert et Lucienne sont très fiers. Robert, Laure et Lucienne passent désormais quinze jours de vacances sur un camping de Vendée, à trois kilomètres de la mer. Sur la côte, il y a trop de vents, a dit Lucienne, péremptoire. On y reconduit la vie rennaise : les horaires des repas, la sieste, l’attente de rien. L’ennui comme seule occupation. Un jour, il y aura une petite télé japonaise aux images pisseuses. Heureusement que le proprio du terrain est sympa : il nous réserve toujours un petit coin tranquille, loin des autres et il invite de temps en temps Robert à l’apéro.

À la maison, c’est pareil.

Les dimanches, après le poulet et la pâtisserie, après l’éternelle sieste, on monte dans l’Opel et on va voir la caravane qu’on remise chez un paysan de Pacé ou on tourne dans la campagne bretonne, lentement, sans but, deux ou trois heures, avec seulement une pause pipi. Lucienne n’aime pas quitter la voiture à cause du vent. Elle trouve toujours qu’il y a trop de vents. Elle a l’impression d’étouffer. Si d’aventure on arrête, elle reste dans la voiture : les chemins sont toujours pleins de « bouillabaisse », la boue des chemins de son enfance…

L’extraordinaire, c’est de pousser jusqu’à Dinan, de passer par l’Aublette, d’entrevoir des visages sur les trottoirs.

 

Tiens, mais c’est Jules Dupré. T’as vu comme il a vieilli ! Et là, n’est-ce pas Marie Martin ?

Marie Martin ?

Oui la fille de Paul, le coiffeur.

Ah oui ! Non ce n’est pas elle, elle était petite et noiraude. Mais pas du tout, elle était grande et rousse…

 

 

Regarde, le père Renaud… Où ça ?

 

La voiture tourne dans les rues de Dinan, au pas.

On s’arrête une minute à Lanvallay où Robert jeune faisait ses frasques, à Bécherel pour la vue sur la cuvette rennaise et la vieille ville sombre et vide, à la Chapelle-Chaussée pour regarder le manoir, parfois un détour à Combourg. Le lac. Chateaubriand… On s’arrête comme pour reprendre souffle. Sans jamais descendre. Robert baisse la vitre et un peu d’air frais envahit l’habitacle, pas trop, car Lucienne proteste.

Et on rentre, pas trop tard, pour dîner avant le journal du soir et le film du dimanche.

Au lit Laure, ce n’est pas pour toi.

 

On est quand même plus tranquilles depuis que Paul est à l’armée et que Charles a quitté la maison. Et ça coûte moins cher !

Paul est quelque part en Champagne. Il porte un bel uniforme. Il est passé caporal. Quand il vient en permission, Lucienne lui demande de garder son uniforme pour l’accompagner au Gros Chêne. Paul hésite parce qu’il craint de rencontrer d’anciens condisciples qui vont sûrement se moquer de lui.

Robert profite un peu de sa faiblesse :

Tiens Paul, tu sais, pour la caravane, j’aurais besoin de rétroviseurs de recul, mais on n’a plus un sou. Avec ta paye de célibataire, si tu pouvais… Et Paul achète les rétroviseurs…

 

Charles court après les filles depuis longtemps. Le soutien-gorge ne lui suffit plus. Ni Paris-Hollywood ! Il collectionne les copines mais il est incapable d’avoir une relation un peu suivie. Derrières les amourettes, il y a sans doute la quête de l’Amour — on recherche toujours ce qu’on n’a pas eu —, mais à ce jeu-là, on est souvent déçu !

Il a eu son bac, mais cela l’indiffère : en 68 tout le monde a son bac !

Lucienne n’a plus assez de cœur pour s’en réjouir. Elle était la plus jeune du canton au certificat ; il est le premier de la famille à avoir un bac. À quoi bon tout cela ? Que va-t-il faire maintenant ?

 

Charles quitte la maison, subrepticement, un samedi après-midi après avoir regardé la retransmission de la finale du tournoi des Cinq Nations alors que Robert, Lucienne et Laure sont allés chez Mammouth faire les courses hebdomadaires. L’Écosse a battu la France. Dommage. Un départ placé sous de mauvais présages. Il a laissé un mot. Il a trouvé une chambre, va commencer à bosser le soir à Ouest-France et étudiera. Quoi ? Il ne le dit pas. Lucienne est vexée par ce départ qui ressemble à une trahison et puis cela lui est égal. Cette famille prend l’eau depuis le début. Il reste Laure.

Viens Laure que je t’embrasse. Oui maman.

 

Robert s’endort dans son fauteuil et Lucienne regarde l’écran trop pâle sans rien voir, perdue dans ses pensées ou dans ses non pensées. Elle n’est plus jamais triste.

Elle n’est plus jamais joyeuse non plus, mais avoir été joyeuse, ça doit remonter à loin. Elle serait incapable de dire à quand, incapable de dire si elle l’a jamais été. Après tout, ça n’a pas d’importance.

 

Allez Robert, on va se coucher. Lève-toi.

 

On ne tire pas la chasse d’eau par économie et pour ne pas gêner les voisins parce qu’il est dix heures passées. La vieille Croc est morte l’an passé. On n’entend pas les remplaçants. On ne va pas se mettre mal avec eux. Des Arabes, mais très bien. Évolués ! Mieux que les Tunisiens d’il y a quelques années. La femme ne porte pas le voile et l’homme dit toujours bonjour.

Dans l’ascenseur, Robert lui éructe les quelques mots d’arabe qu’il a appris à Oran : fissa, balek, assena, ahoua, choûf, ouallou, labès… Ça le fait rigoler de voir la tête du mec quand il lui lance ces aboiements, ça lui rappelle le bon temps…

Le dimanche on continue à tourner dans la campagne, Laure au fond de la voiture. En silence.

À Dinan, il y a de moins en moins de visages connus, à Rennes toujours autant d‘inconnus.

 

 

 

Lucienne a repris ses habitudes biscottes confiture. Quand elle est seule, elle se couche et lit ou relit ses Détective, ses Historia. Au milieu d’un article, elle arrête de lire, le regard fixe, perdue. Ses yeux se brouillent. Elle perçoit le tic-tac imperturbable du réveil. Le temps passe. Elle ne souffre pas, ne pense pas, n’attend pas. Elle gît.

Ci-gît !

Parfois pourtant, elle n’a plus le courage de faire à manger et pleure sur la table de la cuisine. Elle en veut un peu à cette maudite bossue qui lui a infligé la vie. Quand elle regarde de son balcon, du 11e, elle est tentée mais n’ose pas l’enjambement libérateur.

 

Robert n’est pas content de ne rien trouver sur la table en rentrant. Il gueule, ouvre une boîte de cassoulet ou de raviolis et jure que ça ne vaut pas le coup de se casser le cul tous les jours pour une vie pareille. Laure console sa maman puis va vers son papa pour le cajoler quand il est assis dans son fauteuil devant la télé. Elle comprend mal ces disputes. Elle aime tant ses parents, ses parents pour elle toute seule.

 

 

Robert poursuit ses allers retours sur son solex mille fois réparé, mille fois décalaminé. Il enfile toujours la même canadienne, il remplace sans rien dire les gars de son équipe quand ils refusent de décharger un camion, il continue à filer doux devant Milan.

 

 

 

Lucienne va chez le médecin.

Douleurs au ventre, tiraillements dans le bas-ventre, seins gonflés. Une constipation chronique et l’obsession de sentir mauvais. Le vieux docteur Arnaud, le médecin de la famille, le médecin des maladies de Paul, veut bien l’examiner. Il craint une occlusion, mais surtout il sait que les problèmes de Lucienne sont d’une autre nature.

 

Non docteur, je ne me déshabillerai pas. Donnez-moi plutôt quelque chose contre la douleur.

Le docteur soupire et propose un placebo quelconque. Il a l’habitude.

 

Les douleurs continuent. Heureusement que Laure est là et lui caresse le front.

 

Lucienne est hospitalisée. Elle perd beaucoup de sang. Elle va mal en cette veille de Pentecôte alors que dehors la campagne s’est couverte de genêts dorés.

À la clinique où Robert l’a conduite après avoir tergiversé, il n’y a pas de médecin de service sinon un urgentiste qui décrète qu’on peut attendre la fin du week-end prolongé.

 

Lucienne attend sur un lit, dans un couloir étouffant.

Ne reste pas Robert. Va te promener avec Laure. Je vais mieux.

 

Le mardi, Lucienne est transférée aux urgences. Un chirurgien bronzé a décelé une occlusion intestinale. L’opération est risquée, elle a perdu beaucoup de sang pendant le week-end.

 

Elle revient à elle. Elle a mal, se sent mal, mais Laure est là, qui lui caresse le front.

 

Robert et Laure sont allés déjeuner.

 

Brusquement, Lucienne, sent un grand vide en elle et ne peut plus respirer librement.

Elle repousse sa couverture, se redresse sur son lit, tend les bras pour élargir sa poitrine, déchire sa chemise de nuit. Elle veut appeler, ne peut émettre qu’un couinement. Un voile rouge descend sur ses yeux. Sa poitrine brûle, elle bat des bras.

 

 

Comme un moulin.

 

De l’air !

De l’air !

 

Lucienne est morte.

 

Robert pleure. Laure s’accroche à son bras. Comment va-t-il faire tout seul ? Laure l’embrasse.

 

Je suis là, papa.

 

 

 

 

44.

 

 

 

Si Charles a eu son brevet et va bientôt passer son bac, Paul n’a pas pu décrocher son certificat d’études. Peu importe. Le travail ne manque pas et Robert spécule déjà sur ce salaire supplémentaire. Peut-être bien que l’idée d’un pavillon n’est pas totalement enterrée, dit-il à Lucienne !

 

  • Eh ! Robert, tu m’as demandé pour ton fils il y a un bout de temps. J’en ai parlé au gars de chez Peugeot que je connais et il m’a dit hier qu’il est d’accord. Il peut commencer au dépôt des pièces détachées quand tu voudras. Ils vont le mettre trois mois à l’essai, avec un petit dédommagement pour ses déplacements et puis, s’il fait l’affaire, aucun problème.

Merci, Monsieur Milan, je ne voulais pas vous redemander. Je sais qu’en ce moment vous avez d’autres soucis. Et pratiquement, je fais comment ?

 

Milan était le directeur de la tréfilerie, un quadragénaire grand et maigre, toujours en blouse bleue, toujours en action. Ses grandes mains rouges sortant du bout élimé de ses manches ressemblaient à des mouchoirs sanglants qu’il agitait sans cesse. Il avait commencé comme simple ouvrier et puis, les cours du soir aidant, il était devenu à la fois le comptable, le directeur et le bras droit du patron, qu’on ne voyait qu’une fois par mois puisqu’il habitait à Rostrenen, à proximité de sa deuxième usine. Robert le craignait parce qu’il était sans cesse à fouiner, à contrôler, à commander et le détestait parce qu’il était devenu ce que lui ne serait jamais : un chef. Mais bon…

 

Ah, ben ça, tu fais comme tu peux. Il ne m’a rien dit. Tu n’as qu’à prendre une demi-heure et y passer. Tu demandes Monsieur Verdier, c’est le chef du personnel.

Bon. Je vais y aller dès ce soir. Le gosse, il s’embête à la maison et quand il n’y a rien à faire, ça fait des bêtises.

D’accord. Demain, tu n’auras qu’à rester une demi-heure de plus, pour compenser…

 

Et Paul avait obtenu son premier boulot chez le concessionnaire Peugeot de la ville, au service des pièces détachées. L’établissement venait d’être construit sur la nouvelle zone industrielle de Saint-Grégoire qui ressemblait encore à un immense terrain vague. Quelques voies avaient été tracées et provisoirement macadamisées, des compteurs électriques indiquaient l’emplacement des lotissements qui attendaient des acquéreurs, au bord de parcelles de terre rouge pleines de flaques d’eau. Quelques entrepôts en tôle étaient déjà sortis de terre : un magasin de meubles, une ébénisterie industrielle, un garage, un dépôt de tuyaux en ciment… Les travaux du futur supermarché se poursuivaient non loin de là. Il y aurait une galerie marchande avec une cafétéria. La maquette exposée sous un auvent de bois montrait aussi des plantations, des pelouses, un étang. Une patinoire devait être également construite tout près ainsi qu’une kyrielle de magasins.

Un Centre Commercial : l’Amérique à Rennes en ces années soixante !

En attendant, le paysage n’était pas folichon et Paul avait déchanté. Il s’était vu en train de vendre des voitures en chemise cravate, chaussures cirées sur un sol brillant, à distribuer des prospectus papier glacé au centre-ville et il se retrouvait en fait en pleine cambrousse, au fond du magasin, derrière un comptoir où il devait préparer l’expédition des pièces commandées. Son chef, le père Mansard, était un petit bonhomme quinteux, le mégot éteint vissé aux lèvres, les lunettes sur le bout du nez, la blouse bleue sale et sans bouton. Ils étaient trois à faire le même travail. Il y avait deux variantes. Soit il recevait un paquet de lettres de garagistes qui commandaient telle ou telle pièce, soit un mécanicien arrivait au comptoir et réclamait une pièce. Dans le premier cas, il fallait aller chercher la pièce, remplir une préfacture avec tous les numéros nécessaires, empaqueter la pièce, mettre l’adresse du commanditaire et déposer le tout dans un chariot qu’un employé des expéditions passait récupérer deux fois par jour. Dans le second cas, le mécano attendait qu’il aille chercher ce dont il avait besoin et qu’il ait rempli un bon de désignation. Le mécano signait ce bon, partait avec sa pièce et Paul devait ranger le bon établi dans un classeur. Un système de fantômes indiquait sur les étagères le départ des pièces et il fallait constamment vérifier que les réserves soient suffisantes pour prévenir, le cas échéant, le service des commandes.

Une situation hautement complexe quand on n’a pas 15 ans, jamais travaillé et jamais pu avoir un cahier correct ou un cartable en ordre. Le pire, c’était la nomenclature. Mansard lui avait donné un cahier pour apprendre le nom des pièces, à lui qui n’avait jamais réussi à retenir le moindre poème!

Alors, ça n’avait pas tardé. Paul s’était vite emmêlé les pinceaux. Il se trompait dans la lecture des numéros d’identification à douze chiffres, oubliait de remplir la préfacture, de placer un fantôme. Il mettait un temps fou à faire les paquets dont plusieurs d’ailleurs étaient revenus parce que l’adresse indiquée était fausse ou incomplète. Les clients téléphonaient, furieux, les mécanos le rudoyaient quand il leur apportait la mauvaise pièce et se moquaient de lui en l’envoyant par exemple chercher un litre d’huile de coude.

Le père Mansard n’arrêtait pas de le sermonner, de lui demander ce qu’il avait bien pu apprendre à l’école, d’être sur son dos, pour voir comment il remplissait les papiers, pour lui faire refaire les paquets, pour l’engueuler tout simplement.

On ne le regardait qu’avec un sourire moqueur ou un air de fausse pitié. Le magasin lui faisait horreur et plus il essayait de se concentrer sur ce qu’il avait à faire, plus il sentait ces regards et la présence voire l’odeur de Mansard qui empestait le saucisson à l’ail. Alors, il se trompait encore plus souvent et Mansard, par exemple lui faisait refaire le même paquet deux ou trois fois, clamant aux quatre vents, l’incapacité du nouvel employé, jurant qu’on n’allait pas tarder à le “foutre à la porte” en exigeant de son père des dommages-intérêts !

Des dommages-intérêts ! L’horreur ! On allait demander à Lucienne et à Robert de payer pour les conneries qu’il faisait. Non seulement il n’allait rien gagner, mais en plus, il allait avoir à subir tous les reproches du père et de la mère. Et Charles n’allait pas manquer d’ajouter son grain de sel aux inévitables hurlements de Robert et aux cris de Lucienne. La ceinture allait encore cingler…

 

Un midi, alors qu’il s’était installé derrière le garage pour manger le sandwich que Lucienne lui avait mis dans son sac, deux apprentis l’avaient rejoint et lui avaient proposé de boire un coup de bière. Il n’aimait pas la bière, mais devant ces deux gars en bleu de travail taché, deux costauds qui n’avaient pas leur langue dans leur poche, il n’avait osé refuser. Il avait pris la canette qu’ils lui tendaient et avait bu une rasade. Le goût était étrange, aigre et un peu répugnant.

 

Eh mec, tu sais ce que tu viens de boire ? Avait lancé avec gouaille le plus grand des deux mécanos, un type dégingandé à la chevelure rousse, pendant que l’autre se tordait de rire ?

 

Effrayé, Paul n’avait pas osé répondre.

 

De la pisse, Ducon ! De la pisse ! On a pissé dans la bouteille, on l’a mise bien au frais et on te l’a apportée !

 

Paul fut pris d’une envie de fuir irrépressible qu’il ne put toutefois mettre à exécution que parce que son estomac se tordit et qu’il vomit tout ce qu’il avait dans le corps.

 

 

Les deux mécanos se tenaient les côtes. L’un d’eux partit pour le garage en courant, hurlant “Hé ! les gars, hé ! les gars…”

 

L’histoire fit le tour de la maison et tout le monde rit de bon cœur de la naïveté de Paul. Tout l’après-midi, on le chambra en le traitant de “Pissous”, en lui demandant si “c’était bon”, en affirmant que son haleine puait l’urine !

 

S’ils savaient, tous ces salauds, se disait Paul, en avalant ses larmes et en essayant de fermer correctement ses paquets, s’ils savaient que je pisse au lit ! Il en tremblait.

 

Quand il fut au courant de l’histoire, le patron fit venir Paul dans son bureau accompagné de Mansard.

Il ne le fit pas s’asseoir.

 

Mon gars, lui dit-il, je crois que tu n’es pas fait pour le travail qu’on t’a confié. Il vaut mieux pour toi comme pour nous que nous arrêtions les frais. Je vais téléphoner à ton père pour le prévenir et demain tu n’auras plus besoin de venir.

 

Ce fut comme si le monde s’écroulait. Bien sûr, rien ne marchait et il se rendait compte qu’il n’y arriverait jamais, mais cette idée d’être mis à la porte, de devoir affronter le père, la mère et le frère le désespérait.

Il vainquit sa timidité pour dire :

Monsieur, s’il vous plaît, je vous promets de faire attention !

Mais mon pauvre gars, interrompit Mansard, t’es bon à rien ! On va quand même pas te garder pour perdre nos clients. Enfin, Monsieur Lagorce, il se trompe dans les expéditions, il est incapable de lire correctement les numéros de série et ne sait même pas à quoi servent les pièces commandées. Quant aux préfactures qu’il a faites, elles sont toutes incomplètes ou fausses. Les gars râlent quand ils viennent chercher des pièces parce qu’il leur amène rarement ce qu’il leur faut… Enfin, il est lent comme tout ! Non, Monsieur, non ! On ne peut pas le garder !

 

Tu as entendu, Paul, tu as trop fait de bêtises. Ma décision est irrévocable. Tu trouveras bien quelque chose ailleurs, qui t’ira mieux, crois-moi.

Ça m’étonnerait, siffla Mansard en haussant les épaules.

Paul se tut, fixant le sol. De grosses larmes coulèrent sur ses joues, qu’il essuya maladroitement avec sa manche. Puis, il releva lentement la tête, n’osant regarder le patron dans les yeux.

Monsieur, s’il vous plaît, ne le dites pas à mon père. Je vais le faire moi-même.

 

Lagorce hésita.

 

Bon, bon. Prépare tes affaires et passe à la caisse. Puis, se tournant vers Mansard :

Vous direz à la comptable qu’on lui verse quelque chose pour ses déplacements. Il est venu un mois, donc 20 jours à peu près. Réglez-lui 50 francs.

Pas de retenue pour toutes les conneries qu’il a faites ? Non, Mansard. Allez, au revoir Paul.

Lagorce se leva et lui tendit la main.

Paul rangea ses affaires dans son sac et suivit Mansard à la comptabilité. On lui remit un billet de cinquante francs. Il signa la quittance et s’en alla. Deux employés accompagnèrent son départ d’un sourire ironique. Personne ne lui dit au revoir.

 

Il reprit son vélo.

 

Comment allait-il annoncer son renvoi à la maison ? D’abord ne rien dire. On verrait bien. Il n’y aura qu’à quitter la maison à l’heure habituelle. Personne ne se rendra compte. Quelques jours de gagnés.

Cette pensée lui redonna quelque courage et il se mit en danseuse pour grimper le raidillon qui menait à la rue d’Antrain, la voie conduisant à Maurepas, à la “maison”.

 

Paul avait à peine quitté le bureau que Lagorce appelait les tréfileries Quéré et apprenait à Milan qu’on n’avait pas pu le garder à cause de son incompétence.

La prochaine fois que tu m’envoies quelqu’un, renseigne-toi avant. Ici, c’est pas l’asile, avait-il ajouté en rigolant !

 

Milan s’empressa d’aller voir Robert qui chargeait un camion avec des rouleaux de grillage.

Ils ont viré ton fils, chez Peugeot. Ils viennent de m’appeler. Ah bon ! Pourquoi ?

Bon à rien ! La prochaine fois, tu ne me demanderas plus d’intervenir pour toi. Je passe pour un con en recommandant un incapable !

Robert courba le dos, sentant la colère qui montait en lui contre cet imbécile de gosse. Il balança un rouleau au fond du camion, avec rage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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