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Publié le: lun, Mai 22nd, 2017

La Soue, dernier épisode, par Fanch Babel

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La Soue, dernier épisode, par Fanch Babel

 

45.

 

Après d’autres essais aussi infructueux, Paul s’est engagé et ne reviendra à rennes qu’épisodiquement. L’armée ne refuse personne. Il est dans l’infanterie. On l’a envoyé dans l’Aube puis à Berlin. Il est content. Il joue avec de vrais fusils, des automatiques, des trucs pas possibles qui t’explosent un type. Charles erre entre le lycée où il n‘est pas fameux et Maurepas où il gagne quelques sous le jeudi et le samedi, avec les gosses, au Centre Social, argent reversé à Lucienne pour acquitter une pension symbolique. “Symbolique”, c’est Lucienne qui le dit, parce qu’il ne lui reste plus grand-chose comme argent de poche et cela le fait enrager. Mais bon, le bac approche et dès qu’il l’aura en poche, adieu !

 

On a définitivement renoncé à construire puisque ce qu’a gagné Paul et rien, c’est la même chose. Avec les quelques économies de la maison, on a acheté une caravane et une Opel pour la tracter. Un Manta jaune, dont Robert et Lucienne sont très fiers. Robert, Laure et Lucienne passent désormais quinze jours de vacances sur un camping de Vendée, à trois kilomètres de la mer. Sur la côte, il y a trop de vent, a dit Lucienne, péremptoire. On y reconduit la vie rennaise : les horaires des repas, la sieste, l’attente de rien. L’ennui comme seule occupation. Un jour, il y aura une petite télé japonaise aux images pisseuses. Heureusement que le proprio du terrain est sympa : il nous réserve toujours un petit coin tranquille, loin des autres.

À la maison, c’est pareil.

Les dimanches, après le poulet et la pâtisserie, après l’éternelle sieste, on monte dans l’Opel et on va voir la caravane qu’on remise chez un paysan de Pacé ou on tourne dans la campagne bretonne, lentement, sans but, deux ou trois heures, avec seulement une pause pipi. Lucienne n’aime pas quitter la voiture à cause du vent. Elle trouve toujours qu’il y a trop de vent. Elle a l’impression d’étouffer. Si d’aventure on arrête, elle reste dans la voiture.

L’extraordinaire, c’est de pousser jusqu’à Dinan, de passer par l’Aublette, d’entrevoir des visages sur les trottoirs.

 

Tiens, mais c’est Jules Dupré. T’as vu comme il a vieilli ! Et là, n’est-ce pas Marie Martin ?

Marie Martin ?

Oui la fille de Paul, le coiffeur.

Ah oui ! Non ce n’est pas elle, elle était petite et noiraude. Mais pas du tout, elle était grande et rousse…

 

Regarde, le père Renaud… Où ça ?

La voiture tourne dans les rues de Dinan, au pas.

On s’arrête une minute à Lanvallay où Robert jeune faisait ses frasques, à Bécherel pour la vue sur la cuvette rennaise et la vieille ville sombre et vide, à la Chapelle-Chaussée pour regarder le manoir, parfois un détour à Combourg. Le lac. Chateaubriand… On s’arrête comme pour reprendre souffle. Sans jamais descendre. Robert descend la fenêtre,

Et on rentre, pas trop tard, pour dîner avant le journal du soir et le film du dimanche.

Au lit Laure, ce n’est pas pour toi.

 

On est quand même plus tranquilles depuis que Paul est à l’armée et que Charles a quitté la maison. Et ça coûte moins cher !

Paul est quelque part en Champagne. Il porte un bel uniforme. Il est passé caporal. Quand il vient en permission, Lucienne lui demande de garder son uniforme pour l’accompagner au Gros Chêne. Paul hésite parce qu’il craint de rencontrer d’anciens condisciples qui vont sûrement se moquer de lui.

Robert profite un peu de sa faiblesse :

Tiens Paul, tu sais, pour la caravane, j’aurais besoin de rétroviseurs de recul, mais on n’a plus un sou. Avec ta paye de célibataire, si tu pouvais… Et Paul achète les rétroviseurs…

 

Charles court après les filles depuis longtemps. Le soutien-gorge ne lui suffit plus. Ni Paris-Hollywood ! Il collectionne les copines mais il est incapable d’avoir une relation un peu suivie. Derrières les amourettes, il y a sans doute la quête de l’Amour — on recherche toujours ce qu’on n’a pas eu -, mais à ce jeu-là, on est souvent déçu !

Il a eu son bac, mais cela l’indiffère : en 68 tout le monde a son bac !

Lucienne n’a plus assez de cœur pour s’en réjouir. Elle était la plus jeune du canton au certificat ; il est le premier de la famille à avoir un bac. À quoi bon tout cela ? Que va-t-il faire maintenant ?

 

Charles quitte la maison, subrepticement, un samedi après-midi après avoir regardé la retransmission de la finale du tournoi des Cinq Nations alors que Robert, Lucienne et Laure sont allés chez Mammouth faire les courses hebdomadaires. L’Écosse a battu la France. Dommage. Un départ placé sous de mauvais présages. Il a laissé un mot. Il a trouvé une chambre, va commencer à bosser le soir à Ouest-France et étudiera. Quoi ? Il ne le dit pas. Lucienne est vexée par ce départ qui ressemble à une trahison et puis cela lui est égal. Cette famille prend l’eau depuis le début. Il reste Laure.

Viens Laure que je t’embrasse. Oui maman.

 

Robert s’endort dans son fauteuil et Lucienne regarde l’écran trop pâle sans rien voir, perdue dans ses pensées ou dans ses non pensées. Elle n’est plus jamais triste.

Elle n’est plus jamais joyeuse non plus, mais avoir été joyeuse, ça doit remonter à loin. Elle serait incapable de dire à quand, incapable de dire si elle l’a jamais été. Après tout, ça n’a pas d’importance.

 

Allez Robert, on va se coucher. Lève-toi.

 

On ne tire pas la chasse d’eau par économie et pour ne pas gêner les voisins parce qu’il est dix heures passé. La vieille Croc est morte l’an passé. On n’entend pas les remplaçants. On va pas se mettre mal avec eux.

 

À Dinan, il y a de moins en moins de visages connus, à Rennes toujours autant d‘inconnus.

 

Lucienne a repris ses habitudes biscottes confiture. Quand elle est seule, elle se couche et lit ou relit ses Détective, ses Historia. Au milieu d’un article, elle arrête de lire, le regard fixe, perdue. Ses yeux se brouillent. Elle perçoit le tic-tac imperturbable du réveil. Le temps passe. Elle ne souffre pas, ne pense pas, n’attend pas. Elle gît.

Ci-gît !

Parfois pourtant, elle n’a plus le courage de faire à manger et pleure sur la table de la cuisine. Elle en veut un peu à cette maudite bossue qui lui a infligé la vie. Quand elle regarde de son balcon, du 11e, elle est tentée mais n’ose pas l’enjambement libérateur.

 

Robert n’est pas content de ne rien trouver sur la table en rentrant. Il gueule, ouvre une boîte de cassoulet ou de raviolis et jure que ça ne vaut pas le coup de se casser le cul tous les jours pour une vie pareille. Laure console sa maman puis va vers son papa pour le cajoler quand il est assis dans son fauteuil devant la télé. Elle comprend mal ces disputes. Elle aime tant ses parents, ses parents pour elle toute seule.

 

Robert poursuit ses allers retours sur son solex mille fois réparé, mille fois décalaminé. Il enfile toujours la même canadienne, il remplace sans rien dire les gars de son équipe quand ils refusent de décharger un camion, il continue à filer doux devant Milan.

 

Lucienne va chez le médecin.

Douleurs au ventre, tiraillements dans le bas-ventre, seins gonflés. Une constipation chronique et l’obsession de sentir mauvais. Le vieux docteur Arnaud, le médecin de la famille, le médecin des maladies de Paul, veut bien l’examiner. Il craint une occlusion, mais surtout il sait que les problèmes de Lucienne sont d’une autre nature.

 

Non docteur, je ne me déshabillerai pas. Donnez-moi plutôt quelque chose contre la douleur.

Le docteur soupire et propose un placebo quelconque. Il a l’habitude.

 

Les douleurs continuent. Heureusement que Laure est là et lui caresse le front.

 

Lucienne est hospitalisée. Elle perd beaucoup de sang. Elle va mal en cette veille de Pentecôte alors que dehors la campagne s’est couverte de genêts dorés.

À la clinique où Robert l’a conduite après avoir tergiversé, il n’y a pas de médecin de service sinon un urgentiste qui décrète qu’on peut attendre la fin du week-end prolongé.

 

Lucienne attend sur un lit, dans un couloir étouffant.

Ne reste pas Robert. Va te promener avec Laure. Je vais mieux.

 

Le mardi, Lucienne est transférée aux urgences. Le chirurgien a décelé une occlusion intestinale. L’opération est risquée, elle a perdu beaucoup de sang pendant le week-end.

 

Elle revient à elle. Elle a mal, se sent mal, mais Laure est là, qui lui caresse le front.

 

Robert et Laure sont allés déjeuner.

 

Brusquement, Lucienne, sent un grand vide en elle et ne peut plus respirer librement.

Elle repousse sa couverture, se redresse sur son lit, tend les bras pour élargir sa poitrine, veut appeler, ne peut parler, sa poitrine brûle, elle bat des bras.

 

Comme un moulin. Del’air !

De l’air !

 

Lucienne est morte.

 

Robert pleure. Laure s’accroche à son bras. Comment va-t-il faire tout seul ? Laure l’embrasse.

 

Je suis là, papa.

 

FIN

 

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