“Nationalisme breton” égale “humanisme” moins “universalisme”

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Belle formule mathématique, mais trop des “ismes” ! me direz-vous.

J’ai beaucoup hésité à maintenir cette formule. J’aurais pu dire : “La nation bretonne est une communauté humaine sans prétention universelle”. Mais mon sujet n’est pas tant les nations que le nationalisme, c’est-à-dire la pulsion des humains à se regrouper en communautés. Depuis Lénine, il est classique de faire la distinction entre nationalismes de libération etnationalismes de domination. Cette distinction est subjective, purement fonctionnelle et momentanée. Elle est insuffisante, car il existe une différence, non seulement de fonction, mais de nature, entre grands et petits nationalismes.
Cette différence, c’est l’universalisme, c’est-à-dire la prétention, soit à détenir une vérité universelle, soit à accomplir une mission planétaire.
Les “petits nationalismes” ne peuvent y penser. Personne ne peut imaginer que la Bretagne puisse “représenter” une vérité universelle ou “être investie” d’une mission planétaire.

L’idée que le monde est unique, et que tous les humains le voient de la même façon, s’est imposé dans les empires. Les Français sont les héritiers spirituels de leur empire colonial.
Les plus généreux ont voulu transcender cet héritage colonial par un credo humaniste. Pour justifier l’universalisme, ils nous répètent inlassablement que tous les hommes sont égaux en droit.
Ce gentil idéal génère une terrible chaîne logique. Pour que les droits soient universels, il faut que les lois le soient aussi. Les lois sont dictées par une autorité politique. La conclusion est évidente : tous les hommes doivent être soumis à une république universelle, dont les dirigeants auraient le monopole de l’autorité sur l’ensemble de l’humanité.
Cette suite logique devrait mener à la justice et au bonheur planétaires. Malheureusement, la référence au bien de l’humanité, portée par les empires, les religions ou les idéologies, a produit les totalitarismes les plus monstrueux. “Le pouvoir tend à corrompre ; le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes mauvais” disait Lord Acton. Les libertaires ne disent pas autre chose.

Loin de moi l’idée de rejeter en bloc l’universalisme. Les espèces animales ont développé des comportements coopératifs qui permettent, non seulement à l’individu et aux communautés, mais aussi à l’espèce de perdurer. L’espèce Homo Sapiens , famille des Hominidés, ordre des Primates, classe des Mammifères, ne fait pas exception. L’humanisme universaliste (le “spécisme” diraient certains) est une aspiration à la fois biologique et culturelle.
Je ne peux cependant écarter une réalité criante. Chez les humains, l’universalisme, qu’il soit religieux, politique, culturel, linguistique ou nutritionnel, aboutit à des tensions, à des généralisations et à des restrictions catastrophiques.
L’humanisme peut heureusement se concevoir sans ces généralisations et sans ces restrictions. Appelons-le polyhumanisme, comme on parle de polythéisme pour ceux qui croient que peuvent coexister plusieurs divinités. La différence entre universalisme et polyhumanisme est que l’un porte une ambition d’unité, l’autre un souci d’équilibre. Pour qu’il y ait unité, il faut définir ou identifier une norme. Pour qu’il y ait équilibre, ou mieux, harmonie, il faut organiser une coexistence.

Le polyhumanisme est directement compréhensible pour qui appartient à une petite nation. En revanche, il est moins discernable pour les individus noyés dans les grands ensembles mondiaux, grandes nations ou métropoles. Un Français peut bien vivre en ne parlant que le français. Il peut trouver sa satisfaction dans les richesses de la culture française. Il ne pourra en épuiser ni la littérature, ni les arts. Il peut expliquer le monde en ne connaissant que l’histoire de France. Bien des historiens français, à commencer par Jules Michelet, l’ont fait.
La Bretagne est insuffisante. Elle est trop petite pour même imaginer un tel repli. Nous devons parler d’autres langues que le breton pour dialoguer avec les autres humains. Nous nous frottons quotidiennement à d’autres cultures, d’autres littératures, d’autres façons de voir. Notre histoire est incompréhensible sans nos relations, amicales ou hostiles, avec les autres peuples. La Bretagne est la pièce centrale de notre puzzle identitaire. Mais nous ne pouvons pas nous contenter de cette seule pièce.

L’universalisme s’exprime en termes de droits de l’homme. Le droit impose des limites utiles, qui sont celles du tolérable. Il empêche l’expression du pire. Mais, comme toute norme, il freine aussi l’expression du mieux adapté, du plus économe, de l’original, de l’inattendu. Quand on sait que les ressources naturelles sont limitées et que la population humaine augmente, l’adaptation à l’écosystème et la frugalité par rapport aux ressources étrangères peuvent devenir des qualités, vitales pour la communauté et utiles à l’ensemble de l’espèce.
Le polyhumanisme, porté par les petits nationalismes, peut lui aussi s’exprimer en termes de droits. Entre les droits de l’individu et ceux de l’espèce humaine, il y a place pour les droits des communautés.
Le polyhumanisme ne s’exprime pas qu’en termes juridiques ou institutionnels. Il s’exprime en termes plus chauds d’appartenances, de solidarités, de partage, de convivialité, de tolérance.

L’universalisme pourrait être, non pas une alternative au nationalisme breton, mais un complément. Il ne faut plus voir son avenir dans la république universelle, chère aux idéalistes du XIXe siècle. Les sécessions se multiplient. Sur 193 états reconnus par l’ONU, 126 ont moins de 70 ans. Les prochains référendums d’indépendance, en 2018, sont ceux de Catalogne et de Kanaky-Nouvelle-Calédonie (Voir doc1 et doc2). Les petites nations construiront-elles, en plus de leurs projets politiques et culturels propres, un projet philosophique en réseau, celui d’un polyhumanisme ?

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