Corse : Le discours d’investiture de Jean-Guy Talamoni

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Mardi 2 janvier 2018, Élu à la présidence de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni a prononce son discours d’investiture en langue corse, ce mardi 2 janvier 2018. En voici la traduction en français.

En partenariat avec le média Mediabask et avec leur accord, nous relayons leur information

 

Chers membres de l’Assemblée des jeunes,

Chers compatriotes,

En ce début d’année nouvelle, je vous souhaite à tous la paix, la santé et le bonheur.

Jean-Guy Talamoni a prononcé le discours d’investiture le 2 janvier 2018 devant l’Assemblée corse. © DR

Les Corses en ont décidé ainsi : notre majorité gouvernera les affaires publiques de notre pays durant les années qui viennent. Des suffrages recueillis, si nombreux, nous sommes évidemment fiers et nous remercions de tout cœur les électeurs.

Mais ces suffrages font surtout peser sur nous une immense responsabilité. La confiance manifestée à notre égard en 2015 s’est beaucoup élargie et personne ne peut nier, désormais, la légitimité dont nous bénéficions pour mettre en oeuvre notre projet. Un projet national qui est également un projet social.

Un chemin long et difficile Cette victoire, je veux la dédier à tous ceux qui ont combattu pour la Corse et qui ne sont plus de ce monde. Ils marchent pourtant toujours à nos côtés. Je veux la dédier à nos blessés, à toutes les familles endeuillées. Cette victoire, je veux la dédier à nos prisonniers et recherchés.

À eux qui, depuis des années, ont été plongés dans le malheur par une main indigne, à eux qui font face à ce sort cruel avec un immense courage, j’adresse avec mon admiration et mon affection, ces vers du poète britannique : “Aussi étroit soit le chemin, Nombreux les châtiments infâmes, Je suis le maître de mon destin, Je suis le capitaine de mon âme”.

Qu’ils soient assurés que nous ne relâcherons jamais nos efforts, jamais, jusqu’à ce qu’ils soient tous rentrés en Corse, libérés, et retournés auprès des leurs.

Cette victoire, je veux la dédier à tous les militants nationaux de tous les partis et formations.

“Je veux la dédier à tous ceux du Front de Libération Nationale de la Corse, armée invaincue, née il y a quarante ans pour défendre le peuple corse à une époque où la démocratie n’existait pas sur cette terre”.

Quarante années : une si longue route, mais comme elle a été difficile cette route ! Un chemin si long et difficile ! Mais un chemin que jamais nous ne renierons. De ce chemin, nous en avons fait une route large et resplendissante.

Cette victoire, nous voulons la partager avec tous les Corses qui nous ont fait confiance, vieux militants ou “nouveaux nationalistes” parfois critiqués sur les réseaux sociaux.

Aux amis qui leurs reprochent leur ralliement tardif, je pose la question : que serait aujourd’hui la situation de la Corse, si nous étions demeurés la poignée que nous étions il y a quarante ans ?

Alors, que soient toujours accueillis comme il se doit ceux qui nous rejoignent : nous sommes tous égaux. Quant aux militants anciens, qu’ils soient chaleureusement remerciés car, sans eux, rien n’aurait été possible.

Enfin, cette victoire nous voulons la partager avec ceux qui n’ont pas voté ou qui ont voté pour d’autres listes que la nôtre, car ce pays, nous allons le construire avec tous les Corses, et même avec ceux qui nous ont combattus l’arme à la main il y a des années.

Les portes de la nation sont ouvertes à tous. Un mot pour les élus réunis dans cet hémicycle. J’ai voulu être, durant les deux années passées, le président de tous les élus de l’Assemblée et mon état d’esprit demeurera celui-là. Que vous soyez de la majorité ou de l’opposition, pour vous, ma porte sera toujours ouverte.

Chacun d’entre nous représente une part du peuple corse et nous devons toujours être à la hauteur de nos fonctions. La fermeté du discours dans le débat est une chose normale en démocratie, mais le respect est une valeur cardinale et est dû à chacun.

La campagne électorale est terminée et nous avons oublié les quelques excès qui ont pu l’émailler. Elus de la majorité ou de l’opposition, nous sommes tous Corses et nous appartenons à un petit peuple. En dehors de la politique, nous sommes souvent amis et parfois même parents. Et puis, surtout, nous sommes liés par une mission au service du bien public et de l’intérêt supérieur de la Corse.

Projet national, justice sociale : pour un modèle corse, je le disais à l’instant, notre projet est évidemment un projet national et également un projet social, au bénéfice de tous les Corses et en particulier de ceux qui connaissent les plus grandes difficultés. À ces Corses, je veux rappeler notre engagement social.

Aux jeunes, incertains quant à leur avenir, je veux dire que nous travaillons depuis deux ans pour leur assurer, pour reprendre les mots du Pape François : le travail, le toit, la maîtrise de la terre. Aux anciens, je veux dire que nous avons besoin qu’ils restent partie prenante de la construction du pays afin de garantir la transmission de nos valeurs. Aux agents de la nouvelle Collectivité, que je salue, je veux dire notre confiance en leurs compétences et en leur volonté de participer à la construction de la Corse de demain. La Corse que nous voulons est un pays où personne ne sera laissé sur le bord du chemin. Un pays où chaque enfant aura les mêmes chances de promotion sociale que les autres enfants, quelle que soit l’origine ou la situation matérielle de sa famille.

C’est la raison pour laquelle nous voulons mettre en oeuvre, d’une part les moyens du développement économique et social, et de l’autre un nouveau système éducatif. Libération nationale, développement, éducation et justice sociale sont, et resteront, le coeur de nos engagements pour construire notre propre modèle politique. Pendant les années à venir, nous continuerons à travailler, nuit et jour, sans répit, pour faire en sorte qu’à la fin de cette mandature, la société corse soit plus juste et meilleure qu’aujourd’hui.

Quelques mots sur notre relation à Paris. Après quatre décennies de conflit – conflit qui a été nécessaire et que nous assumons clairement et complètement – nous avons il y a deux ans commencé à écrire un nouveau chapitre de notre histoire. Ceux qui, comme nous, ont vécu les quarante années passées connaissent le prix de la paix, cette paix que nous avons voulu assurer aux nouvelles générations.

Nous sommes heureux de savoir que nos enfants n’auront pas à passer par les moments difficiles que nous avons traversés. Désormais, cette paix ne peut être remise en cause. Par personne. Mais le rapport de force politique avec les dirigeants parisiens n’est pas terminé, même s’il a pris une forme différente depuis 2014. Aujourd’hui, nous abordons cette nouvelle étape avec sérénité parce que pourvus d’une force considérable, celle que nous a donnée le peuple corse. Dans quelques jours, nous commencerons à négocier avec le gouvernement français. À la table des discussions, nous apporterons notre projet, un projet disposant d’un soutien démocratique massif. Face à nous, il y aura les représentants de la France, car le sujet des discussions à venir sera celui des relations entre la Corse et la France.

Depuis des années, de l’autre côté de la mer, certains présentent notre lutte comme une démarche anti-française. Pourtant, cela n’a jamais été le cas. Tous les patriotes contraints de dire “non”, à toutes les époques et dans tous les pays du monde, l’on fait par amour des leurs et non par haine des autres. Ils pouvaient dire, comme Antigone “Nous sommes nés pour partager l’amour et non la haine”. Nous-mêmes sommes ainsi, passionnés de ce petit peuple qui est le nôtre et qui n’a jamais porté tort à personne. Un peuple qui veut vivre dans la fraternité à l’égard des peuples qui l’entourent, en Méditerranée, en Europe et au-delà. C’est la raison pour laquelle, dans les discussions à venir, nous voulons parler à la France de Victor Schoelcher, de Pierre Mendès France et de Michel Rocard. Une France digne de respect et – pourquoi ne pas le dire ? – d’amitié. Mais l’amitié n’a rien à voir avec l’allégeance. L’amitié se construit dans un rapport d’égale dignité. En ce qui me concerne, je suis persuadé que les femmes et les hommes de bonne volonté peuvent s’entendre et s’accorder.

Qu’il en soit ainsi. Droit à l’autodétermination, droit au bonheur Nous disions il y a dix ans que notre majorité constituait le premier gouvernement national depuis celui de Paoli. Certains ont alors pensé que nous voulions revenir au XVIIIe siècle. Ils ont vu que ce n’était aucunement le cas, puisque depuis notre accès aux responsabilités, nous nous sommes attelés à conduire la Corse sur la voie de la modernité politique. Mais c’est vrai, nous ne voulons pas oublier le passé, et en particulier le siècle de Paoli, notre siècle d’or. Le préambule de la Constitution de 1755 est un trésor d’innovation politique : “La Diète générale du peuple corse, légitimement maître de lui-même, convoquée par le Général selon les modalités établies dans la cité de Corte les 16, 17 et 18 novembre 1755.

Ayant reconquis sa liberté et désirant donner à son gouvernement une forme durable et constante en la transformant en une constitution propre à assurer le bonheur de la Nation”. Pour nous, nationaux, ce préambule, toujours d’actualité, constitue le texte juridique le plus élevé qui existe. En six lignes, six lignes seulement, il donnait naissance à quatre notions éblouissantes. La première, celle de “constitution”, donc de loi fondamentale, dont les autres peuples d’Europe ne disposaient pas à l’époque. La seconde, celle de “nation” en son sens moderne : une collectivité politique unie, et non seulement comme jusqu’alors un ensemble de natifs ou d’originaires d’un territoire.

La troisième notion, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le droit à l’autodétermination : “La Diète générale du peuple corse, légitimement maître de luimême.” Innovation au XVIIIe siècle, mais idée toujours d’actualité de nos jours, placée au coeur du projet de Per a Corsica et donc réaffirmée par les Corses le 10 décembre dernier. Enfin, la quatrième notion, le droit au “bonheur”, concept que l’on retrouvera plus tard dans les textes constitutionnels américains et européens. Il me semble que ces deux derniers droits – le droit de choisir son destin et le droit au bonheur – sont indissolublement liés, pour tous les peuples et donc pour le nôtre. C’est la raison pour laquelle, et je veux le dire de façon solennelle : nous n’accepterons jamais de renoncer ni à l’un ni à l’autre, car aucun peuple ne saurait être conduit à faire le deuil du bonheur. Alors, chers collègues, chers membres de l’Assemblée des jeunes, chers compatriotes…

Vivez heureux ! Vive la Corse ! Vive la nation !

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