Anticiper la fin du cycle

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Saint Brieuc, lundi 29 janvier 2018, Anticiper la fin du cycle

Chronique de Jean-Pierre Le Mat

«L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges et l’âge des vanités» (Chateaubriand)

 

L’existence de cycles a été observée dans de nombreux domaines. Kondratieff a décrit des cycles financiers de 40 à 60 ans. L’économiste Joseph Schumpeter a montré que des grappes d’innovations peuvent bouleverser une ancienne économie, créer de la valeur, puis à leur tour s’endormir sur des rentes, avant d’être balayées par une nouvelle grappe d’innovations.

L’idée de cycles historiques existe depuis les temps les plus anciens. Oswald Spengler, dans son livre «Le déclin de l’Occident», identifie quatre phases dans l’évolution des cultures. En Occident, elles sont représentées par quatre personnages. Le héros symbolise la première phase, celle des origines barbares, proches de la nature. Puis vient le saint, qui symbolise le passage du mythe à la religion. Ensuite, lors du passage de la religion à la morale, vient l’honnête homme. Le citadin compétent, l’expert, est le représentant de la dernière phase, avant le retour des barbares.

 

J’ai l’impression que la politique française subit aussi des cycles.

La Troisième république s’est imposée après le Second empire. De Gambetta à Clémenceau, en passant par Jules Ferry et le petit père Combes, la première phase fait apparaître des visionnaires républicains. Ces visionnaires ne sont pas pour nous plaire ; ils étaient possédés par un démon jacobin impérieux. Après la guerre 14-18 sont apparus des stratèges. Léon Blum a géré l’évolution sociale. Puis sont venus les administrateurs, plus prudents, plus hésitants. Edouard Daladier est le prototype de ces politiciens sans perspective. Puis est venue la guerre.

La Cinquième république a, elle aussi, commencé avec un visionnaire autoritaire, Charles de Gaulle. Puis sont venus des stratèges, comme Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterrand. Aujourd’hui, nous vivons sous le règne d’administrateurs.

 

Les gouvernants français récents, de Jacques Chirac à Emmanuel Macron, ne s’imposent pas par leur vision du futur, mais par leur habileté manœuvrière. Ils passent leur temps à résoudre des crises, à déminer des conflits, à équilibrer des budgets. Aujourd’hui, le président Macron est confronté à l’immigration, au terrorisme, aux contestations diverses, à la crise du régime social des indépendants, à la fuite des capitaux.

Ce président est sans doute intelligent, dynamique, ouvert, compétent. La question que je me pose n’est pas celle-là. Je ne me soucie pas non plus de lui attribuer une étiquette de droite, de gauche, de banquier, de libéral, de démocrate ou de jacobin ; je ne suis pas une agence de notation. La question que je me pose est la suivante : qui sont ceux qui, après le règne des administrateurs, vont accomplir la destruction créatrice ?

Je fais une différence entre les destructeurs et les révolutionnaires. Les révolutionnaires veulent prendre le pouvoir. Ce n’est pas le but des destructeurs. Ils n’incarnent pas une opposition, mais une autre conception de la vie et de la société.

 

Qui seront ces destructeurs de notre univers si bien administré ? Quels sont leurs rapports avec le mouvement breton ? Je distinguerai quatre groupes et, en une interrogation, le rapport que nous pourrions avoir avec eux.

 

1) Les gagnants de la mondialisation

 

Aux Etats-Unis, ceux qui ont accumulé une immense fortune inventent de nouvelles utopies. Bill Gates a mis la plus grande partie de sa richesse dans une utopie humanitaire, l’éradication des grandes maladies mondiales. Ses dons annuels sont supérieurs aux dépenses annuelles de l’OMS, Organisation Mondiale de la Santé. D’autres investissent des sommes colossales dans le transhumanisme, l’intelligence artificielle, le prolongement de la vie, la conquête spatiale. Ces projets révolutionnaires se font hors du domaine public, hors du contrôle démocratique ou administratif.

Les gagnants de la mondialisation connaissent les différentes législations et par conséquent ils les relativisent toutes.

En France et en Bretagne, les gagnants devront trouver un emploi à leur fortune. Abêtir ses enfants en en faisant des rentiers est une perspective absurde. Aux XVe et XVIe siècles, les entrepreneurs enrichis par le commerce des toiles ont couvert la Bretagne de manoirs, de chapelles et d’enclos paroissiaux. Aujourd’hui, ils subventionnent des statues dans la Vallée des Saints, suivant en cela les traces de leurs ancêtres. Les militants bretons sauront-ils les convaincre d’aller plus loin pour enrichir notre patrimoine collectif ?

 

2) Les survivalistes utopiques

 

Parlons un peu des zadistes. Non pas des purs contestataires, mais de ceux qui expérimentent une nouvelle façon de vivre, à l’écart de l’argent, de la propriété, et de l’État de droit. Ils rejoignent les Robins des bois modernes et les entrepreneurs de l’économie solidaire.

Non droit ne veut pas dire non éthique. En cas d’effondrement économique, ces originaux pourraient acquérir une importance imprévisible. Ils prennent le relais des utopies sociales, libertaires et écologistes des siècles derniers. L’Etat avait étouffé ces initiatives en se voulant providence.

L’épanouissement collectif et solidaire à l’échelle de la Bretagne peut-il faire partie des nouvelles utopies libertaires ?

 

3) Les débrouillards

 

Tous les survivalistes ne sont pas des utopistes. Il en est des milliers qui sont soumis à la nécessité. Ils vivent dans les banlieues, dans nos campagnes, là où l’État de droit est moins présent. Ils ne supportent plus la pression, celle des administrations comme celle des entreprises. La protection sociale, pivot de toutes les grandes utopies, est pour eux un corps étranger, que l’on exploite éventuellement sans état d’âme. Peu importe les droits qu’on leur concède, ils raisonnent en termes de débrouille. Plus du tiers des personnes éligibles au RSA ne le demande pas. L’indépendantisme social a ses filous, ses guerriers, ses traumatisés, ses enfants perdus.

La «débrouille» est un révélateur et un accélérateur de la décomposition. L’indépendantisme social peut-il rejoindre l’indépendantisme politique ? Dans les comités Bonnets rouges, j’ai assisté à des convergences.

 

4) Viva la muerte !

 

«Vive la mort !» ; ce fut le mot d’ordre d’un général franquiste. C’est aujourd’hui celui des terroristes musulmans. Il fut aussi, après leur phase idéaliste, celui des idéologies totalitaires du XXe siècle. Nos prédécesseurs du Breiz Atao avait parié sur l’un d’eux, le national-socialisme allemand.

Le film «Paris brûle-t-il ?» montre l’enjeu que représente la capitale d’un pays centralisé. Ce fut, en 1944, la lutte sans merci entre les gaullistes et les communistes pour en prendre le contrôle. Ce fut aussi la volonté d’Hitler de détruire ce centre pour neutraliser l’ensemble.

Ceux qui mettent la mort au centre de leur action pourraient aujourd’hui disposer d’armes de destruction massive. Depuis 1944, la volonté de détruire une métropole passe par de nouveaux moyens, chimiques, bactériologiques, atomiques. Si le centre d’un pays centralisé est victime d’une telle attaque, l’organisation politique devra se reconstruire sur une base entièrement nouvelle. Pour ceux qui réfléchissent à l’avenir de la Bretagne, c’est un scénario-catastrophe que nous ne pouvons plus écarter.

 

Le déclin, le contournement ou l’effondrement de l’Etat-providence sont des éventualités qui ne doivent pas être négligées. Loin de moi l’idée de les souhaiter. Mais s’ils adviennent, il faut que la Bretagne y trouve son compte.

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