Mai 68 : la France, 50 ans après

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L’association “La liberté de l’esprit” organise une conférence-débat le mercredi 7 mars 2018 à 19h00 dans l’amphithéâtre de l’hôtel Mercure, 21 bis avenue de la gare – Quimper dont le thème est :

Mai 68 : la France, 50 ans après

Intervenante : Ludivine Bantigny, historienne, spécialiste de la jeunesse et d’histoire sociale et politique, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Rouen et chercheuse au Centre d’histoire de Sciences Po., vient de publier de « 1968. De grands soirs en petits matins », aux éditions du Seuil.

Que reste-t-il aujourd’hui en France de mai 1968 ? Que reste-t-il de la démocratisation, la libération des mœurs, l’assouplissement de la hiérarchie dans les entreprises, la légalisation de l’avortement, la majorité à 18 ans, l’autorité paternelle remplacée par l’autorité parentale, le divorce plus facile, les média plus libres, l’homosexualité mieux acceptée, l’ouverture aux autres cultures , etc… ?

Mais que fut mai 68 ? Que furent les espoirs portés par les acteurs de 68 : toutes celles et tous ceux – ouvriers, étudiants, militants mais aussi danseurs, médecins, paysans, artisans, poètes d’un jour, et les femmes à parts égales avec les hommes – qui ont participé au mouvement ?

En préambule, 1968 à Quimper par Gilles Carrière.

Entrée: 8 € – 6€ adhérents – 3 € étudiants et chômeurs


La liberté de l’esprit est une association qui depuis plus de 25 ans s’est donné comme objectif de contribuer au débat citoyen sur des questions de société à Quimper et plus largement en Cornouaille. Les conférences sont souvent enregistrées et sont disponibles sur le site internet où vous avez la possibilité de contribuer au débat en y déposant vos commentaires

https://lalibertedelesprit.org/

 

 

3 Commentaires

  1. Ludivine Bantigny : “Rien n’est plus collectif que Mai 68”

    Propos recueillis par Michel Abescat Publié le 20/02/2018. Mis à jour le 26/02/2018 à 13h24.

    http://www.telerama.fr/idees/ludivine-bantigny-rien-nest-plus-collectif-que-mai-68,n5491377.php

    Non, Mai 68 n’est pas qu’un mouvement étudiant parisien. Dans toute la France, ouvriers, agriculteurs, commerçants, artisans, et même chauffeurs de taxi et danseurs s’y sont mis. Et bien avant le mois de mai. C’est ce que l’historienne Ludivine Bantigny rétablit brillamment dans son livre, qui bouscule les idées reçues. Rencontre avec l’auteure de “1968. De grands soirs en petits matins”.

    Sur la couverture, on ne voit ni Daniel Cohn-Bendit, ni Alain Geismar, aucun leader du Quartier latin, mais des ouvrières de l’usine de fabrication de pièces électriques Paris-Rhône, à Lyon, pendant les grèves de mai 1968. Un parti pris à l’image de ce livre singulier que vient de publier, aux éditions du Seuil, l’historienne Ludivine Bantigny, maîtresse de conférences à l’université de Rouen.

    Fruit d’un long travail de recherche dans les archives, notamment des Renseignements généraux et de préfectures réparties sur l’ensemble de l’Hexagone, son livre, 1968. De grands soirs en petits matins, est formidablement vivant, donne à voir et à entendre l’événement au plus près de ses protagonistes, de leurs espoirs et de leurs émotions. Emouvant, vibrant, il bouscule nombre d’idées reçues et rétablit la vérité de faits trop souvent déformés et instrumentalisés.

    On parle communément des « événements » de Mai 68, comme on parlait des « événements » d’Algérie. Que signifie ce terme ?

    Dans une première acception, il s’agit d’un euphémisme destiné à contourner d’autres formulations plus tranchantes et plus claires : dans le cas de l’Algérie, éviter le mot « guerre » et à propos de 68, celui de « grève générale ». En ce sens, le terme « événement » doit être utilisé avec précaution.

    Mais on peut aussi se le réapproprier et lui donner son sens premier, celui de surgissement dans le temps de quelque chose d’inédit et d’ouvert. L’événement, pour l’historien, doit être étudié en tant que tel, dans sa nouveauté, dans son déroulement, en se gardant de tous les discours sur ses causes et ses conséquences supposées qui n’ont cessé de le défigurer.
    “Les premières barricades n’ont pas été érigées sur le boulevard Saint-Michel, mais à Caen, à Quimper ou à Redon”

    On a beaucoup dit, par exemple, que Mai 68 était d’abord un mouvement juvénile et étudiant. Qu’en est-il en fait ?

    Si l’on a autant insisté, surtout à partir des années 80, sur le rôle des étudiants, c’était justement pour contourner l’événement, éviter de parler de la grève générale, des occupations d’usines, des dix millions de personnes qui ont arrêté de travailler. On ne peut certes pas nier la dimension juvénile de l’étincelle à l’origine des grèves. Dans de nombreuses entreprises, ce sont surtout de jeunes ouvrières et ouvriers qui ont lancé la dynamique, mais celle-ci a été reprise ensuite par l’ensemble des générations.

    Les grèves ne commencent d’ailleurs pas en mai, ni même en mars. L’année 1967 est émaillée de conflits importants, à Besançon, par exemple, à l’usine Rhodiacéta. Au début de l’année 1968, entre le 23 janvier et le 13 février, mille à mille cinq cents ouvrières et ouvriers mènent à Caen une grève totale qui touche trois usines importantes, la Saviem, Jaeger et la Sonormel. Ces entreprises ont été délocalisées hors de la région parisienne dans la perspective de payer la main-d’œuvre moins cher. Les jeunes se révoltent en premier, ils se mettent en grève, affrontent les CRS.

    Le lien est fait avec les étudiants, mais aussi avec les agriculteurs qui se mobilisent, dans l’Ouest, depuis de nombreux mois. D’une certaine manière, on peut dire que les premières barricades ne sont pas érigées sur le boulevard Saint-Michel, mais à Caen, à Quimper ou à Redon. Et que l’on assiste dès l’origine à un grand brassage social. Si l’on s’en tient à la chronologie habituelle des affrontements à Paris, les archives policières montrent que dès le 3 mai de nombreux jeunes ouvriers sont venus prêter main-forte aux étudiants.

    On le mesure à l’aune des interpellations réalisées ce jour-là, qui comptent des ouvriers, du tourneur au tôlier, des employés, de la SNCF aux PTT, des techniciens, des commerçants, des artisans. Il convient donc de relativiser l’idée que les étudiants auraient été seuls avant d’être rejoints par les ouvriers à partir du 13 mai.

    Et relativiser l’idée que les événements de 68 sont essentiellement parisiens…

    Certainement ! Comment pourraient-ils être seulement parisiens quand dix millions de personnes se sont mises en grève ? Partout il se passe quelque chose, les archives que j’ai dépouillées le montrent à l’envi. Les rapports des préfets et des Renseignements généraux, à Guéret, à Tulle, à Epinal, disent leur étonnement devant l’ampleur du mouvement.

    Dans la Meuse, les RG sont surpris par le nombre des arrêts de travail dans un département d’ordinaire « calme voire passif ». Dans les Vosges, de toutes petites entreprises textiles, qui ne comptent que dix ou quinze salariés, se mettent en grève. Dans l’une d’entre elles, si proches encore des fabriques du XIXe siècle, le patron fournit à ses employés le tissu pour confectionner la banderole de la manifestation.
    “Les pouvoirs publics craignaient par-dessus tout la convergence entre le mouvement étudiant et la grève ouvrière, très difficile à maîtriser”

    Qu’en est-il des relations entre ouvriers et étudiants ? Elles n’ont pas été toujours faciles…

    Les contempteurs de 68 insistent évidemment sur le clivage entre étudiants et ouvriers, le rejet des premiers par les seconds. Au moment des événements, les pouvoirs publics craignaient par-dessus tout la convergence entre le mouvement étudiant et la grève ouvrière, très difficile à maîtriser. Mais cette vision d’un clivage est caricaturale. Certes, le 17 mai, les grilles de Renault Billancourt se sont fermées devant un cortège de trois mille étudiants partis du Quartier latin.

    L’épisode a été maintes fois raconté, en oubliant toutefois de rappeler les tensions au sein même de la CGT, dont les militants n’étaient pas tous d’accord, en oubliant que des étudiants de l’Ecole normale supérieure entretenaient des contacts dans l’usine et s’y trouvaient déjà. Et surtout en oubliant toutes les discussions nouées partout en France, les barricades construites ensemble, les étudiants présents sur les piquets de grève, les ouvriers présents dans les universités occupées. En somme, l’arbre de Billancourt ne doit pas cacher la forêt d’initiatives, de réunions et de solidarités entre étudiants et travailleurs.

    68, selon ses contempteurs, serait également l’acte de baptême de l’individualisme contemporain. Qu’en pensez-vous ?

    Cette idée me fait bondir ! Elle est fausse, c’est un contresens historique profond, parce que rien n’est plus collectif que ce mouvement, rien n’est plus collectif que les aspirations portées par toutes ces assemblées, ces comités de grève, de quartiers, d’actions. Rien à voir avec ce qu’on entend par individualisme : le repli sur soi, l’égoïsme, le narcissisme.

    1968, c’est tout le contraire, c’est l’expression d’une solidarité très active. S’il est question de l’individu, c’est pour revendiquer son épanouissement, son émancipation des carcans professionnels et sociaux : « Des hommes, pas des robots », comme disaient, dès 1967, les grévistes de Rhodiacéta.
    “Hormis chez les situationnistes libertaires, la question sexuelle est restée marginale”

    Le slogan « Jouissons sans entraves » a marqué les esprits…

    Comme d’autres : le slogan « Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour » est par exemple à l’origine du cliché qui réduit 68 à une lutte pour la permissivité qui aurait finalement conduit au néolibéralisme. Mais ce ne sont que quelques phrases jetées sur les murs. Hormis chez les situationnistes libertaires, la question sexuelle est restée marginale, en 68, elle n’est que rarement posée comme un enjeu politique. Il y a encore beaucoup de pudeur et de retenue sur cette question.

    Dire que 68 a fait le lit de l’individualisme et du néolibéralisme, c’est évidemment une manière de dénigrer un mouvement qui fait peur. La possibilité d’une nouvelle explosion sociale, d’un temps suspendu où les gens ne travaillent plus et tentent de réfléchir à leur vie, à la manière de la changer pour la rendre meilleure, inquiète certains.

    La trajectoire de quelques figures très médiatisées, qui ont effectivement évolué vers des positions clairement libérales, a également beaucoup contribué à renforcer ce cliché. Mais le parcours de Daniel Cohn-Bendit, dont la place à été éminente à l’époque, lui appartient. Il ne justifie pas qu’on en fasse le blason des évolutions supposées de toutes celles et tous ceux qui ont participé à l’événement.

    De quoi le mouvement de 68 était-il alors précisément porteur ?

    Je me refuse à opposer, comme on l’a fait, les revendications matérielles, qui auraient été soutenues par la CGT, aux perspectives plus directement politiques ou éthiques, voire existentielles portées par d’autres, en particulier la CFDT. Parce que dans ce clivage entre des perspectives somme toute intimement liées se niche une forme de condescendance vis-à-vis des premières : l’augmentation des salaires, la diminution du temps de travail ou l’âge de la retraite.

    C’est à partir de ces revendications, qui traduisent une situation sociale difficile – les conditions de travail sont souvent rudes dans les usines –, que naissent les réflexions sur l’épanouissement de la personne humaine. Et cette idée de changer la vie, qui constitue l’axe central du mouvement de 1968. Il s’organise ainsi à partir de réformes très ordinaires jusqu’à ouvrir des perspectives révolutionnaires. En 68, le mot « révolution » est partout, il suscite autant d’espoirs que de craintes, les acceptions du terme varient en fonction de ceux qui le prononcent, mais elles traduisent toutes la volonté d’un changement.
    “Certains catholiques se demandaient comment la société était devenue à ce point attachée à la valeur de l’argent et du profit”

    Par exemple ?

    Dans les lycées, on réfléchit à la pédagogie, aux conditions de la transmission du savoir, dans les entreprises, on se demande si on a vraiment besoin des contremaîtres et parfois même des patrons, puisque la question de l’autogestion est posée. Des chauffeurs de taxi en grève s’interrogent sur la place de la voiture, sur la pollution des villes. Les danseuses et les danseurs de l’Opéra de Paris se demandent comment il pourraient intervenir dans la cité pour améliorer le rapport de chacun à son corps, à l’harmonie, à sa présence sensible au monde.

    Certains catholiques interrogent la hiérarchie ecclésiastique, la place des fidèles dans l’Eglise, se demandent comment la société est devenue à ce point attachée à la valeur de l’argent et du profit. D’une manière générale, il s’agit de se sentir en prise avec le monde et d’y conquérir une autonomie qui n’a rien à voir avec l’individualisme.

    Vous accordez une place singulière à la lecture des émotions éprouvées en 68. Pourquoi ?

    Parce que toute pratique politique est tissée d’affects : on s’engage aussi pour des raisons affectives, par indignation, par colère, par compassion. J’ai ainsi voulu montrer la complexité de cette expérience sensible du politique. Et d’abord la joie. La joie de vivre quelque chose de très fort, de se parler, de se retrouver, de sortir du quotidien, d’avoir prise sur l’histoire en cours. Mais cette joie peut être altérée par d’autres émotions.

    La peur en particulier, dans des formes très diverses, celle de ne pas être à la hauteur de l’événement, de prendre la parole, des conséquences de la grève, en particulier pour ceux qui tiennent les cordons de la bourse dans les familles. La peur de la guerre civile aussi, dans une société qui sort de plusieurs conflits : les RG notent ainsi que certains commencent à stocker des aliments, pâtes, huile ou sucre. La peur du rouge, du communisme, la peur du totalitarisme que de Gaulle agite dans ses discours. La peur des affrontements physiques dans les manifestations.
    “Les femmes étaient présentes en grand nombre, et agissantes”

    Mai 68 a-t-il été un moment moteur dans l’émancipation des femmes ?

    Quand on pense à 68, on a immédiatement en tête le visage et le nom d’un certain nombre de ses leaders, mais aucune femme n’en fait partie. Les femmes pourtant étaient présentes en grand nombre, et agissantes. A La Roche-sur-Yon, à l’usine Big-Chief, qui fabrique des jeans, le personnel est essentiellement féminin. Les ouvrières occupent les lieux, dressent des tentes dans la cour, organisent des sit-in. A l’époque, ce n’était pas évident de s’asseoir ainsi dans l’espace public.

    Mais, même dans les entreprises où elles sont majoritaires, elles sont représentées par des syndicalistes hommes, elles ne participent pas aux négociations, elles prennent peu la parole. On dirait aujourd’hui qu’elles ont, pour la plupart, intériorisé les contraintes de genre, les normes et les rôles sociaux traditionnellement attribués à la féminité et à la masculinité. Les événements de 68 ont, malgré cela, servi de déclencheur, ils ont été le moment d’une prise de conscience qui va, dans les mois qui suivent, travailler la société, infuser peu à peu et donner lieu, pour partie, à la seconde vague du féminisme dans les années 70.

    Comment, au bout du compte, faire le bilan de 68 ?

    C’est une question extrêmement difficile. Dès la fin de l’événement se dessine une querelle d’interprétation. La CGT crie victoire après les accords de Grenelle, qui se traduisent notamment par une hausse des salaires et la reconnaissance de la section syndicale dans l’entreprise. « Reprise victorieuse du travail dans l’unité », titre L’Humanité le 6 juin bien que de nombreuses grèves se poursuivent encore.

    Alors que la CFDT, la gauche révolutionnaire, le PSU déplorent la faiblesse des résultats obtenus au regard de l’ampleur du mouvement qui vient d’avoir lieu : rien sur la durée du travail, les retraites, et toutes les questions qui ont été soulevées sur la démocratie dans les entreprises. Puis viendront les élections législatives des 23 et 30 juin. S’il ne s’agit pas du raz-de-marée gaulliste souvent évoqué, le camp du pouvoir remporte une imposante victoire. A cet égard, l’échec de la stratégie du parti communiste fondée sur les élections et l’union de la gauche est patent. Mais pour autant, peut-on considérer aujourd’hui que mai 68 fut un échec ?

    J’ai un peu botté en touche, à la fin du livre, en citant Marx, qui disait que la réussite de la Commune était d’avoir existé… Mais ce n’est pas seulement une manière de se défausser. Les événements de 68 ont ouvert d’autres avenirs possibles, permis de renouer avec l’espoir, avec l’idée que l’on pouvait à un moment s’arrêter, pour réfléchir, prendre la parole, reprendre confiance et se sentir légitime.

    « Tout est politique », disait un slogan de 68. Oui, nous sommes légitimes à nous emparer du politique, à parler de la cité, du commun, de ce qu’on nomme aujourd’hui le vivre-ensemble. Cette vision passionnante du politique est un héritage de 68.

    A lire

    1968. De grands soirs en petits matins, de Ludivine Bantigny, éd. du Seuil, 460 p., 25 €.

  2. Ludivine Bantigny : « 1968, la joie de se sentir légitime en voulant changer quelque chose »
    Entretien réalisé par Alain Nicolas / Jeudi, 18 Janvier, 2018 / L’Humanité

    L’historienne Ludivine Bantigny, sur la base d’un immense travail de recherche, restitue la réalité des luttes de 1968, redonne place à ses vrais acteurs et montre la portée contemporaine de ses enjeux.

    On parle de « commémorer Mai 68 ». Quel sens donner à ces événements, un demi-siècle après ?

    Ludivine Bantigny Les affrontements sur l’interprétation de Mai 68 sont contemporains des événements eux-mêmes et n’ont cessé de se reproduire et de se transformer. Je suis très surprise par l’engouement que cela suscite aujourd’hui. Ce qui me semble fondamental, c’est que cela témoigne de projets, d’espoirs aussi bien sur la nécessité de se retrouver, de parler, de penser autrement, que de la volonté de se sentir légitime en voulant changer quelque chose. J’espère que les discussions autour de Mai 68 ne se limiteront pas à l’étude d’un passé mort, et c’est ce qui m’a animée en faisant ce livre. J’ai voulu sauver la part des vaincus. Pour partie celles et ceux qui ont fait 68 sont sinon des vaincus, du moins des trahis. Les Maire, July, Cohn-Bendit, Geismar sont des vainqueurs qui ont tout fait pour étouffer sinon la mémoire du moins le sens de l’événement. Renouer avec l’événement dans ce qu’il y a de plus exaltant, sans taire ses limites, ses contradictions, c’est déjà rendre hommage à tout ce qu’on leur doit.

    Les « événements » surviennent sur un terrain déjà très conflictuel.

    Ludivine Bantigny « Événement », le mot est un enjeu. D’abord pour éviter de qualifier ce qui s’est passé, en occultant la grève et le monde du travail. Et, d’autre part, en insistant sur son côté soudain, de sous-estimer tous les conflits antérieurs. L’année 1967 connaît un pic de grèves, dans tous les milieux, tels que les paysans, en Bretagne, dans le Centre, avec des soutiens de toutes les catégories. La Rhodiaceta à Besançon connaît cinq semaines de grève avec occupation de l’usine. Le préfet est terrifié et alerte l’Élysée sur les dangers du soutien des étudiants à cette grève, et la bienveillance de la presse. On parle des Trente Glorieuses, mais l’inquiétude pour l’emploi est très vive. Il y a là un point de résistance, même chez les historiens. En dépouillant les archives, notamment des préfectures, des renseignements généraux, on voit cependant que c’est lancinant. Les slogans du 1er mai 1968 sont très parlants à cet égard. Et il y a le temps de travail, les inégalités qui se creusent. Contrairement à ce qu’on croit aujourd’hui, la croissance soutenue n’a pas eu pour effet de les lisser. Il y a 5 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté. 8 millions qui vivent avec l’équivalent de 700 euros par mois. C’est une décennie critique dans tous les sens du terme.

    Pourquoi la convergence étudiants-salariés se fait-elle si vite ?

    Ludivine Bantigny La spirale de la répression et de la mobilisation joue un rôle important. La violence policière a profondément choqué, et la solidarité a été immédiate. Il y a eu des morts, dont on minimise le nombre, et la circulaire du préfet « humaniste » Grimaud appelant ses troupes à la modération n’est envoyée que le 29 mai. Et il y a beaucoup de blessés graves. Aussi, dès le début, des ouvriers sont aux côtés des étudiants. Il n’y a pas un mai étudiant « suivi » d’un mai ouvrier. Les archives montrent bien des fiches d’interpellation en très grand nombre dès le 3 mai, avant la manifestation unitaire du 13. Rappelons que Paris, en 1968, est une grande ville ouvrière. Au départ, les centrales syndicales appellent à une grève générale de 24 heures. Mais très vite, elle est votée reconductible dans quelques entreprises, comme Sud-Aviation à Bouguenais, et le mouvement se communique très vite aux autres.

    Que veulent-ils ? Est-ce un mouvement revendicatif ? Utopiste ? Révolutionnaire ?

    Ludivine BantignyIl y a bien sûr les grandes revendications nationales classiques, plus ou moins relayées localement, et des objectifs plus spécifiques. Douches, bleus de travail, pauses, conditions de travail. C’est très émouvant de le lire dans les procès-verbaux de réunions. Et aussi la dureté, la mesquinerie du patronat, qui négocie pied à pied pour quelques minutes de pause, une blouse, le paiement des jours de grève, et exige des cadences pour rattraper la production perdue. Les projets, les revendications sont très divers, des chauffeurs de taxi aux internes en médecine ou aux danseurs de l’Opéra, et ne s’arrêtent pas aux questions de salaire ou de conditions de travail. L’autogestion, le « contrôle ouvrier » sont à l’ordre du jour. On veut se parler, décider, « changer la vie ».

    C’est aussi une période où objectifs et stratégies s’affrontent…

    Ludivine Bantigny Juin est très important. Le mouvement ne s’arrête pas avec les accords de Grenelle et le discours du 30 mai de dissolution de l’Assemblée nationale. Il y a des millions de grévistes, les morts ont lieu en majorité en juin. Les enjeux de juin sont encore plus importants que ceux de mai. Ils portent sur la stratégie et tiennent à la nature même du mouvement. Les divisions sont encore plus apparentes entre ceux qui, comme la CGT, considèrent avoir obtenu une victoire et ceux qui estiment qu’il faut aller plus loin. La question est donc : participer aux élections annoncées par de Gaulle ou pousser jusqu’au bout le processus, soit en fédérant les comités de grève ou d’action, soit en refusant tout centralisme. Le PCF, lui, juge que la situation n’est pas révolutionnaire, et que l’union de la gauche reste la seule perspective. Mais ses alliés potentiels, la Fédération de la gauche démocrate et socialiste, sont totalement absents du paysage et sa stratégie en est fragilisée. La temporalité du PCF est celle d’un moyen terme, et celle de ceux qui en 1968 veulent la révolution est celle de ce que les Grecs appelaient le « kairos », l’instant favorable. On entend souvent dire « c’est le moment ou jamais ».

    Y a-t-il un héritage de Mai 68, sur le plan des idées, des formes de lutte ?

    Ludivine Bantigny 1968, le travail des historiens le montre, ce n’a été que du collectif, et non, comme on l’a dit, un mouvement individualiste. On veut se parler, être ensemble, s’organiser autrement. Même « Jouir sans entraves », le slogan de Christian Sébastiani, un jeune situationniste, n’a pas dans son contexte une connotation uniquement sexuelle. Cette interprétation, qui accuse 1968 de n’avoir été qu’une lutte pour la permissivité qui aurait finalement conduit au néolibéralisme, est radicalement fausse, ne repose sur rien de réel. Il faut être implacable là-dessus. Sans parler d’héritage, on a aujourd’hui comparé Nuit debout ou les mouvements d’occupation des places à 1968. Mais avec des différences : une certaine méfiance à l’égard des leaders, une part plus importante des femmes. C’est une belle expression démocratique qui y trouve en partie son origine. Les années 1980 ont été une réaction directe à 1968. Depuis les années 2010 on sort du « There is no alternative », de la résignation. On sent que beaucoup de jeunes et moins jeunes agissent, et l’Humanité contribue à le faire savoir. Après, il manque ce qui peut déclencher un mouvement. Donc, on a raison non de « commémorer Mai 68 », mais de montrer ce que 1968 a été réellement, les brèches qu’il a ouvertes, et ce qui est possible aujourd’hui.
    Alain Nicolas
    Journaliste

  3. Raconter mai 68 autrement
    France culture / Avis critique par Raphaël Bourgois / 10/02/2018
    https://www.franceculture.fr/emissions/avis-critique/raconter-mai-68-autrement
    Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : “De grands soirs en petits matins” de l’historienne Ludivine Bantigny publié au Seuil et “La France d’hier : récit d’un monde adolescent” essai d’ego-histoire de Jean-Pierre Le Goff publié aux éditions Stock.

    Deux livres qui se penchent sur un événement à la mémoire controversée et dont on célèbre cette année le cinquantenaire… vous l’aurez compris nous parlons ce soir de mai 68. Avec d’abord le 1968 : de grands soirs en petits matins publié au Seuil par l’historienne Ludivine Bantigny. Elle s’est replongée dans les archives, dont certaines inédites, pour restituer la diversité des expériences. Une histoire du collectif qui contraste avec l’essai d’ego-histoire de Jean-Pierre Le Goff… La France d’hier : récit d’un monde adolescent… pour un récit très personnel dans la France qui s’ennuie.

    Ludivine Bantigny – 1968 : de grands soirs en petits matins

    Ludivine Bantigny est l’une des historiennes les plus en vue ces dernières années. Maîtresse de conférences à l’université de Rouen Normandie, elle a été repérée d’abord pour ses travaux sur la jeunesse : Le plus bel âge ? un livre paru chez Fayard en 2007, puis en 2015 elle a codirigé avec Ivan Jablonka aux PUF Jeunesse oblige : Une histoire des jeunes en France (XIXe-XXIe siècles). C’est aussi une intellectuelle engagée qui n’a pas peur de tirer les fils d’une histoire très contemporaine comme dans La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours, au Seuil en 2013.

    Une approche revendiquée dans l’introduction de l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui : « l’écriture est toujours un engagement » affirme l’historienne. Comme elle a pu le faire auparavant en s’attaquant au concept des Trente Glorieuses ou de jeunesse, ce « concept totalitaire » disait Jean Guéhenno, Ludivine Bantigny a le souci de sortir du prêt-à-penser et de proposer une historiographie renouvelée.

    Pour y parvenir, elle propose à la fois d’explorer des sources inédites – du côté de l’État avec les archives des RG, des préfectures, de la police, de l’Elysée – mais aussi de varier les angles d’observation en faisant une histoire des émotions, en sortant de Paris. Pour elle la politique se loge avant tout dans la prise de parole… la parole qu’on prend comme on a pris la Bastille disait Michel de Certeau cité par Ludivine Bantigny.

    Jean-Pierre Le Goff – La France d’Hier : récit d’un monde adolescent des années 1950 à Mai 68

    Deuxième temps de l’émission, nous parlons toujours de mai 68 mais on change radicalement la perspective avec La France d’Hier : récit d’un monde adolescent des années 1950 à Mai 68, publié chez Stock. Car ce livre est un objet très étonnant. En effet, Jean-Pierre Le Goff qui est sociologue, philosophe de formation, avait déjà abordé l’événement dans Mai 68 : l’héritage impossible, livre sorti à La Découverte en 1998. Ce livre avait connu un certain succès, notamment par l’invention du concept de gauchisme culturel : l’idée de Le Goff, qui est un ancien soixante-huitard, étant que si les organisations politiques trotskistes ou maoistes avaient vite disparu… l’idéal libéral-libertaire lui a survécu. Jean-Pierre Le Goff est de ceux qui ont avancé l’idée selon laquelle l’individualisme contemporain est le fruit direct de mai 68.

    On pouvait s’attendre à ce que celui qui s’affirme aujourd’hui volontiers conservateur reprenne ce fil. En fait il semble avoir des remords, et propose de sortir de la légende noire qui a succédé à la légende dorée en livrant un récit personnel de l’époque. La grande majorité du livre est donc écrit à la première personne et relate ce qu’on pourrait appeler une jeunesse normande de classe moyenne dans l’immédiate après-guerre. Il s’agit de faire comprendre de l’intérieur le climat de l’époque : l’école, l’Église, la culture, la contre-culture… et finalement ce qui peut expliquer l’embrasement et l’engagement.

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