A Trédion : ferveur, prière et hommage pour le Colonel Beltrame

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Trédion, jeudi 29 mars 2018, Il est minuit. La petite flamme du tabernacle vacille dans la pénombre tandis que je quitte le presbytère. Je viens de déposer le Saint Sacrement dans le tabernacle secret, après avoir veillé avec d’autres paroissiens devant le reposoir fleuri en ce jeudi saint, dans la petite église de Lanvénegen.

Photo Bernadette Denis / Eflamm Caouissin DR Ar Gedour 2018

Veiller avec Jésus-Eucharistie comme si nous étions avec le Christ au Jardin des Oliviers, alors que le jour touche à sa fin. Une journée pas comme les autres débutant avec une messe de Requiem et s’achevant dans l’adoration.

Ce matin. En Bretagne, dans le Morbihan. Sur la route, sous un ciel gris se déversaient des torrents d’eau tandis que les voitures affluaient sous les nuées pleurant sur Trédion (Diocèse de Vannes) où ce matin une messe était célébrée pour le Colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame, assassiné la semaine dernière par un terroriste islamiste. Cette messe souhaitée par la famille du gendarme dans cette petite bourgade où il aimait se rendre, était célébrée simultanément aux funérailles qui avaient lieu en la cathédrale de Carcassonne. Moment de prière pour cet officier qui s’est donné pour que d’autres vivent.

Dans le petit bourg sur lequel se dresse le superbe château, l’église est soudainement devenue trop petite. Arnaud Beltrame aurait dû s’y marier le 9 juin prochain avec Marielle. Les gens affluent. Les visages sont fermés mais dignes. Aux premiers rangs, d’un côté la famille du gendarme tué à Trèbes, ses cousins, des amis, de l’autre la famille gendarmique, présente en nombre. La presse est là, aussi. En masse.

Car ce n’est pas anodin, ce qui arrive.

Le glas sonne en ce Jeudi Saint. Il sonne et résonne à travers les rues, que bloquent des gendarmes par mesure de sécurité, et l’on sent qu’il se passe quelque chose. Une femme de Trédion nous confie “J’espère que son exemple fera changer les choses une bonne fois pour toute !”

Nombreux sont ceux qui sont venus pour cette messe : famille, amis, collègues venus de toute la Bretagne, retraités de l’arme, écoliers et instituteurs, civils anonymes touchés par cet événement et désireux d’apporter un soutien. Nombreux, trop nombreux pour cette petite église qui d’habitude ne voit pas une assemblée si nombreuse. L’office était présidé par le Père Philippe Le Bigot, vicaire général du Diocèse de Vannes, accompagné de deux prêtres (le curé de la paroisse et un jeune prêtre ancien gendarme), et des aumôniers militaires catholiques de la gendarmerie du Morbihan, d’Ille-et-Vilaine, du Finistère et des Côtes-d’Armor. Des célébrants visiblement touchés.

La cérémonie a débuté par un air joué à l’orgue et à la bombarde que les connaisseurs auront reconnu. Il s’agit de Karante doc’h Doue, dont l’air est aussi celui de “Intron Santez Anna/ Aveidom peh ur gloér“, hommage à Arnaud  qui aimait le sanctuaire de Sainte-Anne-d’Auray. Dans la simplicité et la ferveur, avec une certaine intensité, l’office a duré une heure, suivi d’un hommage civil au monument aux morts.

Comme l’a rappelé un journaliste d’un grand média, l’engagement d’Arnaud Beltrame et sa foi étaient indissociables. C’est en chrétien qu’il est mort, et c’est en chrétien qu’il a été accompagné aujourd’hui, de Carcassone à Trédion, en passant par tous les lieux où chacun à sa manière tentait de communier à une dimension qui dépasse tant et offre à comprendre une transcendance capable de se donner, de s’offrir jusqu’au sacrifice ultime. Combien de personnes ont été touchées ce matin. Telle cette femme qui m’a confié mieux comprendre la Semaine Sainte avec cet événement. Mieux comprendre le Christ par l’exemple donné dans ce geste altruiste, à une époque où le chacun pour soi prévaut si souvent. Mieux comprendre l’engagement d’hommes et de femme au service d’un idéal qui dépasse l’espace et le temps, les frontières géographiques ou celles plus invisibles que l’on s’impose dans notre être et dans notre vie.

C’est finalement bien un témoignage de foi post-mortem que donne Arnaud, et ce témoignage rayonne. Il interpelle. Il questionne. Car peu nombreux sont ceux qui seraient capable d’en faire autant, de faire sienne la prière du gendarme chrétien, prière lue à deux voix par des officiers à la fin de la messe,  ces lignes qui disent :

[…] Et s’il me faut aller jusqu’au sacrifice de ma fierté,
de mon bien-être, de ma vie,
donne-moi une confiance profonde en toi Seigneur […]
 

“La mort subie par amour, à la place d’une soeur, est un acte héroïque de l’homme, par lequel, nous glorifions Dieu !”
Nous vous proposons de découvrir ci-dessous l’homélie du Père Philippe Le Bigot, prêche qui sonnait juste et remettait l’acte héroïque du Colonel Arnaud Beltrame dans l’actualité du mystère pascal :

 

« Chers frères et soeurs, chers amis, chère famille et proches d’Arnaud,

Nous sommes réunis ce matin pour prier et nous associer à la famille d’Arnaud qui célèbre en ce moment la messe de ses obsèques à Carcassonne ;
Nous sommes là aussi pour faire mémoire d’Arnaud qui vendredi dernier à la veille de la semaine de la passion et de la résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ, a pris mystérieusement sa part d’offrandes au mystère pascal.

Nous sommes ici pour prier non pas tant pour lui, mais pour ses proches, pour celle qui allait devenir son épouse, pour sa famille, pour ses camarades militaires et gendarmes pour tous ceux qu’il a marqué et qui, aujourd’hui sont dans la douleur, dans la tristesse et dans le deuil.

Dès que nous avons su le sacrifice héroïque d’Arnaud, tout de suite nous avons pensé à celui d’une autre personne : le martyre du Père Maximilien Kolbe qui à la fin de la Seconde Guerre mondiale avait choisi de prendre la place d’un père de famille condamné au bunker de la faim. Le père Kolbe s’était proposé de prendre sa place par charité. Il y avait dans cette mort, terrible du point de vue humain, toute la grandeur définitive de l’acte humain et du choix humain : lui-même, tout seul, s’était offert à la mort par amour ».

Nous pouvons faire un parallèle : le geste d’Arnaud est bien plus qu’un geste héroïque même si nous connaissons son amour de la patrie, son sens de l’honneur (qui fait ce matin ici honneur à la gendarmerie française et à tous ceux qui donnent courageusement, jour et nuit, leur vie pour nous protéger).

Le geste d’Arnaud a une portée bien plus définitive et surtout plus féconde, il ne peut se comprendre que dans la continuité de ce qu’a été sa vie, de sa conversion et de son désir d’aimer et de ressembler toujours plus à son Seigneur.

De ressembler à Celui qui s’est sacrifié une fois pour toutes pour chacun d’entre nous. J’aimerais vous citer ici un passage de Saint Jean Paul II lors de la messe de canonisation du Père Maximilien-Marie Kolbe : « A ceci, nous avons connu l’amour ; celui-là a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi donner notre vie pour nos frères (1 Jn 3, 16.) (…) En donnant sa vie pour un autre, le P. Kolbe (comme Arnaud aujourd’hui) a revendiqué le droit à la vie, en se déclarant prêt à mourir à la place d’un autre, parce que c’était un père de famille (ici par ce que c’était une femme innocente) ; il a revendiqué le droit exclusif du Créateur sur la vie de l’homme innocent, il a rendu témoignage au Christ et à l’Amour. »

Arnaud s’est retrouvé en face de ce jeune qui soit disant au nom de Dieu a assassiné plusieurs personnes dans ce vendredi de l’horreur.
Nous pouvons en vérité nous interroger : qu’est-ce qui pousse un jeune que l’on voit sur certaines photos avec sa guitare et souriant à devenir un monstre au point de s’acharner sur un homme à terre et blessé et l’égorger ? De quelle maladie cette société souffre-t-elle pour engendrer des monstres ? Aura-t-on le courage d’en rechercher les vraies causes plutôt que s’émouvoir trop régulièrement sur ses effets ?
Arnaud par sa conversion profonde avait fait un autre choix : celui de servir sa patrie et sa famille celui de vivre profondément en chrétien ; son choix par le passé lui avait d’ailleurs causé bien des oppositions de ceux qui n’appréciaient pas cette conversion !

Comment ne pas rendre grâce dans ce temps pascal de la valeur unique de ce choix libre qu’Arnaud à poser : non pas de celui de tuer au nom de Dieu, mais de celui de sauver une autre vie au nom du Christ !
En quoi et pourquoi Arnaud a-t-il voulu prendre la place de cette femme blessée une vie contre une autre vie simplement parce que la charité habitait son coeur : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». « La mort subie par amour, à la place d’une soeur, est un acte héroïque de l’homme, par lequel, nous glorifions Dieu.

Oui Arnaud a aimé les siens, il a aimé de charité tous ses frères et soeurs que la Providence lui faisait rencontrer ; il a aimé cette soeur dans le Christ qu’il a vu souffrante, blessée, angoissée, perdue, il a choisi de prendre sa place pour être une image du Christ : l’agneau pascal.

Entrons maintenant dans l’unique sacrifice celui de la messe celui ou dans lequel Jésus vient souffrir comme un agneau immolé par amour de chacun d’entre nous ce sacrifice unique de l’agneau innocent qui nous sauve. Nous offrirons ce sacrifice eucharistique pour que la vie offerte d’Arnaud donne maintenant toute sa fécondité qu’elle soit source de Résurrection ; qu’elle soit source de nouvelle vie pour tant d’hommes et de femmes qui vivent, travaillent et agissent pour nous protéger et pour la vérité.

Nous offrirons cette messe pour tous ceux qui l’aimaient et qui sont aujourd’hui dans la souffrance et la tristesse et nous demanderons à Jésus de bien vouloir convertir ce martyre de la charité dans la joie et la résurrection de Pâques que nous célébrerons maintenant dans 2 jours : « Aux yeux des hommes il a subi un châtiment, par son espérance, il avait déjà l’immortalité ; car la vie des justes est dans la main de Dieu, aucun tourment n’a de prise sur eux. Et lorsqu’humainement parlant, les tourments et la mort les atteignent, lorsque « aux yeux des hommes ils ont paru mourir », lorsque « leur départ de ce monde a passé pour un malheur, ils sont dans la paix, ils reçoivent la vie et la gloire « dans la main de Dieu » (Sg 3, 1-4).

AMEN

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